‹ Lettres sur la RussieChapitre 68 sur 156 · IX. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA · texte numérisé non relu

IX. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA

de Potemkin se trouve la statue en bronze de Catherine II, érigée sous le règne de Nicolas. Catherine, debout et le buste appuyé sur Tune de ses fortes hanches, contemple d'un œil protecteur et satisfait sa future capitale, — qu'on a eu heureusement l'attention délicate de dérober à sa vue, au moyen d'un bouquet d'arbres faisant rideau. Le boulevard aboutit d'un autre côté à un immense jardin, où poussent des arbres superbes, mais qui passe, faute d'entretien, à l'état de forêt vierge. Nous y avons fait lever des poules d'eau et des canards sauvages. On se promène beaucoup sur le boulevard. Les dames sont généralement jolies, et elles se piquent de pratiquer, dans toute sa pureté, le culte des modes parisiennes. Quelques fanatiques font même venir régulièrement leurs toilettes de Paris. Trois sur quatre au moins sont dans une situation intéressante ; mais Malthus lui-même n'aurait rien à y redire, car ici la terre ne manque pas à l'homme, c'est l'homme qui manque à la terre. Comme nursery^ Eckaterinoslav est d'aiUeurs admirablement située, et si l'on songe aux progrès de la division du travail, n'est-ce pas une spécialité qui a bien aussi son avenir ?

On ne parle guère que le russe dans les villes de province ; cependant, quelques enseignes sont encore en français. A Orel, à Koursk, à Kharkoff, il y a des pen- .sionnats de demoiselles, des pâtissiers, des modistes et des « tailleurs civils et militaires » français ; à Eckaterinoslav, le sieur Kisselef vend en français, —je copie

son enseigne, — < cigares de la Havane, papirosses (cigarettes) et autres rafraîchissements », lesquels consistent en épiceries, savons, brosses, casseroles, etc. Nous sommes descendus à V Hôtel suisse qtii nous paraît le paradis du comfort en comparaison des stations de la route de Kharkoflf. On y boit d'excellent sauterne à deux roubles la bouteille et Ton y couche dans un lit. Je parle, bien entendu, des voyageurs. Les garçons d'hôtel, qui répondent au pseudonyme de caridorni^ comme leurs confrères allemands à celui de kellner, se couchent oii ils peuvent, sans distinction d'âge ni de sexe. Le matin de notre départ, nous appelons notre caridorni, point de réponse. Nous nous mettons à sa recherche et nous finissons par le découvrir sur un coffre du corridor, dans une compagnie que nous aimons à supposer légitime. Nous nous faisons scrupule de réveiller ces époux assortis, et nous nous mettons nous-mêmes en quête de nos effets. J'avais laissé mon sac de nuit sur un divan. Je l'empoigne. Mon sac de nuit pousse des cris perçants. C'était un gros enfant qu'on avait déposé là pour la nuit, et dont j'avais interrompu, sans le vouloir, le sommeil innocent. Je m'abstiens d'emporter ce bagage supplémentaire. Je me contente du mien^ et nous nous mettons en route pour Alexandrosk. C'est une étape de 80 verstes. Nous quittons les bords du Dnieper que nous devons retrouver plus loin. La steppe est aride et triste. Point de villages, point d*arbres : un immense tapis d'une

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