‹ Lettres sur la RussieChapitre 69 sur 156 · IX. — DE SAINT-PETERSBOURG A ODESSA · texte numérisé non relu

IX. — DE SAINT-PETERSBOURG A ODESSA

herbe courte qui va bientôt jaunir, des avrotchkis et des vautours, voilà toute la nature vivante. Pourquoi les avrotchkis sont-ils tachetés sur la rive droite du Dnieper, tandis qu'ils ne le sont point sur la rive gauche ? Telle est là seule question sur laquelle nous trouvions à discuter sans avoir, hélas ! aucun espoir de la résoudre. Les avrotchkis sont la plaie des steppes. A la vérité, personne — à l'exception toutefois des colons allemands dont je parlerai tout à l'heure — n'a jamais fait une guerre en règle à ces mangeurs de blé. Les Allemands en ont détruit quelques centaines de milliers dans leurs colonies, mais à peine la population avrotchkienne se raréfiait-elle sur ces quelques points, que les immigrations affluaient de tous les autres, conformément à la loi 'd'équilibre qui gouverne le monde des avrotchkis aussi bien que le nôtre. Parfois aussi, des propriétaires imposent à leurs serfs, comme un supplément de corvée, une redevance en têtes d'avrotchkis ; mais les paysans ont peu de goût pour la corvée, et ils se disent que si l'avrotchki mange leur blé, il n'épargne pas non plus celui du propriétaire, ce qui fait bien compensation.

La redevance produit donc peu de chose. Quoi qu'il en soit, l'avrotchki, tacheté ou non, est vêtu d'une jolie peau. Pourquoi n'essayerait-on pas d'en faire des gants? — Mais nous arrivons dans la région des colonies allemandes. Voici Neuburger, un groupe d'une vingtaine de maisons, assis au milieu de la steppe ; plus loin, sur

le bord du Dnieper, Kichgas qui en a une centaine, puLs Schonwiese qui fait suite à Alexandrosk. La fondation de ces colonies remonte au règne de Oath'^rine II. La Nouvelle-Russie venait d'être réunie à l'empire, mais, quand on eut remisé les décors de Potemkin, on s'aperçut qu'elle était déserte. On eut alors l'idée excellente d'y attirer l'émigration allemande, à laquelle les Etats-Unis n'offraient pas encore leur débouché illimité. Cependant, le régime économique et social de la Russie n'était guère propre à attirer les émigrants. Car on n'émigre que dans l'espoir d'améliorer son sort, et si mauvaise que fût la condition des paysans allemands au xviu* siècle, ils avaient du moins l'avantage d'être affranchis du servage et de posséder quelques franchises communales. Que fit-on ? On leur permit de transporter l'Allemagne en Russie. On leur accorda de vastes concessions de terres, — et l'on pouvait à peu de frais s'en montrer généreux, car les terres de la Nouvelle- Russie valaient alors à peine un rouble par dessiatine. On les exempta du recrutement pendant un siècle ; enfin, on leur concéda le droit de se gouverner euxmêmes, sans que les tchmovniks eussent rien à voir dans leurs affaires. Une administration spéciale fut chargée de faire respecter les privilèges des colonies, et elle paraît s'être acquittée convenablement de sa tâche. Les Allemands arrivèrent donc, et ils fondèrent dans la vaste région comprise entre la mer Caspienne, la mer d'Azoff, la mer Noire et le Dnieper, de nom-

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