‹ Lettres sur la RussieChapitre 70 sur 156 · IX. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA · texte numérisé non relu

IX. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA

breuses colonies qui ne tardèrent pas à prospérer. Si ce mouvement d'immigration avait pu se continuer sans obstacle depuis le règne de Catherine II, des millions d'Allemands libres et industrieux peupleraient et enrichiraient aujourd'hui les steppes encore aux trois quarts désertes de la Nouvelle-Russie. Mais, d'une part, le gouvernement s'effraya de cette afflue nce d'une population libre, et les régnicoles, à leur tour, trouvèrent mauvais qu'on traitât ces étrangers mieux qu'on ne les traitait eux-mêmes ; d'une autre part, les Etats- Unis, devenus indépendants, commencèrent à faire à la Russie une concurrence redoutable pour l'immigration. Le mouvement s'arrêta sous l'influence de ces causes. Il n'en a pas moins donné des résultats dignes d'intérêt. Je me rappelle encore l'impression agréable que produisit sur moi la petite colonie de Neuburger surgissant comme une oasis du sein de la steppe aride d'Eckaterinoslav. Au lieu de huttes délabrées, alignées comme des tentes dans la plaine nue, j'avais sous les yeux un joli nid de maisonnettes entourées de jardins, et ombragées de beaux arbres. Ces maisonnettes étaient soigneusement blanchies ou peintes dans le goût allemand, leurs toits en jonc solidement construits et bien entrenus. Les jardins remplis de fleurs et de légumes étaient clos et les clôtures en bon état. Pas une vitre ne manquait aux fenêtres, et derrière les châssis on apercevait des pots de géranium et de réséda. Il me semblait voir une de ces boîtes à joujoux de Nuremberg, qui ont

fait les délices de notre enfance. Personne ne flânait sur le seuil des habitations ou dans les cours. Quelques colons proprement vêtus, sans taches ni déchirures à leurs vestes, travaillaient à leurs jardins ; d'autres conduisaient de solides chariots attelés non de bœufs maigres, mais de chevaux bien nourris.

Une jeune colone traversa la grande route. Elle portait une robe de cotonnade bleue taillée en fourreau de parapluie, un petit mouchoir à carreaux, un bonnet bien blanchi, et, chose inouïe, elle avait des bas et des souliers. A côté de la route, deux enfants jouaient dans une cour pavée : ils étaient vêtus et mouchés ! Je me croyais décidément en pleine Arcadie. Plus loin, à Kichgas, le bien-être était encore plus visible : les arbres étaient plus nombreux, les habitations plus vastes et d'une apparence tout à fait confortable. On était en train de construire de superbes magasins à blé, avec des portes en fer. Et pourtant, il y a mieux encore que Kichgas. Si j'avais été moins pressé, j'aurais poussé jusqu'aux colonies de Malochnj sur la route d'Alexandrœk à Berdiansk, dont on me racontait des merveilles. Plusieurs colons y sont devenus millionnaires en élevant des moutons. L'un d'entre eux, le père Fein, qui est une des célébrités de la steppe, ne possède pas moins de 300,000 moutons, représentant à raison d'un rouble par tête, un revenu de 11 à 1,200,000 francs. Le père Fein n'en est pas devenu plus fier, et il continue à mener dans la steppe l'existence d'un paysan à son

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