‹ Lettres sur la RussieChapitre 71 sur 156 · IX. - DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA · texte numérisé non relu

IX. - DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA

aise. Les colons se marient entre eux et ils n'ont que peu de relations avec la population indigène. La plupart ne savent même pas le russe. Cet isolement oii demeurent les colons allemands, tient, en grande partie, à rinfériorité sociale de la population qui les entoure : nulle part, en effet, on ne voit des hommes libres se mêler à des esclaves ou à des serfs. On ne leur en fait pas moins un grief, et j'ai entendu des Petits Russiens se plaindre amèrement des privilèges accordés à ces étrangers qui font bande à part, et demander qu'on les assujetisse à la loi, ou pour mieux dire à la servitude commune. Je répondais à ces plaintes peu équitables, en citant un joli mot de Garnier-Pagès sur le socialisme : « Il ne s'agit pas, disait ce républicain, homme d'esprit, de raccourcir les pans des habits pour en faire des vestes, mais d'allonger les vestes pour en faire des habits ». Demandez donc, répétais-je, qu'on élève les Russes à la condition des Allemands, et non qu'on abaisse les Allemands à la condition des Russes. Cette prospérité des colonies allemandes de la Nouvelle-Russie est bien certainement un des meilleurs arguments qu'on puisse invoquer en faveur de la liberté du travail et du self^government. A bien (îes égards, les colons allemands sont inférieurs à leurs voisins les Petits Russiens. Ils ont l'intelligence moins prompte et plus bornée ; ils n'ont donné aucun homme distingué aux beaux-arts, à la littérature et à la science, tandis que les Petits Russiens fournissent de nombreuses re-

crues à toutes les branches de la production intellectuelle. Les Allemands ont, à la vérité, la réputation de travailler avec plus d'assiduité et de régularité. Ils font de meilleure besogne, et quand on veut parler d'un ouvrage bien fait, on dit : c'est de l'ouvrage allemand. Ils ont aussi plus de prévoyance, et ils savent ce que c'est que l'épargne. Mais supposons qu'au lieu de posséder la terre, ils fussent possédés par elle ; supposons encore qu'au lieu de se gouverner eux-mêmes presque à l'américaine, ils fussent administrés à la russe, mettraient-ils plus d'ardeur et de soin que les serfs petitsrussiens à cultiver la terre des seigneurs ? Epargneraient-ils plus volontiers pour satisfaire la rapacité d'un intendant ou d'un ichinovnik? Il est permis d'en douter. Tout travail implique une peine, toute épargne une privation, et qu'on soit Russe, Allemand, Français, Belge ou Chinois, on ne se donne une peine, on ne s'impose une privation qu'en vue d'obtenir une satisfaction matérielle ou morale qui la dépasse. Si la peine est pour les serfs et la satisfaction pour le seigneur, l'intendant et le tchinovniky qui travaillera de plein gré? qui épargnera de bon cœur ? La paresse ne sera-t-elle pas, en réalité, préférable à l'activité, et l'imprévoyance à l'épargne ? Voilà pourquoi on travaille et on épargne dans les colonies allemandes, tandis qu'on est paresseux et imprévoyant dans les villages russes. C'est tout simplement parce que là on est libre et qu'ici on est serf.

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