X. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA
geon, qui remporte sur les papiers dé tenture les plus élégants, et je demande le secret des badigeonneurs petits-russiens. On me le livre sans difficulté. C'est qu'on se sert en guise de chaux, du kaolin qui abonde dans le pays et dont personne ne s'est encore avisé de faire de la porcelaine. Le pomeschik^ M. B., est un Russe de la vieille roche, qui laisse pousser barbe, moustaches et favoris et ne parle point français. En revanche, sa famille, composée d'un fils, étudiant à l'université, avec qui je venais de faire le voyage de Moscou et d'une demi-douzaine de charmantes filles, est élevée à l'occidentale. Voici le régime de la maison : on s» lève de bonne heure, à 6 heures au plus tard, et dans la saison des travaux le domeschik est debout dès 3 heures. A 8 heures, on déjeune de thé suivi de café noir. On dîne à midi. Le menu se compose de horch^ bouillon de poule avec la poule, du kwass et des herbes, d'esturgeon du Dnieper, un poisson digne de la
plus haute considération, d'agneau rôti avec de la salade non sucrée, car la grosse viande de boucherie est rare et mauviaise, de pigeons à la crème, de vareniche^ beignets nationaux à la crème et au fromage, de bière fabriquée dans les colonies allemandes, de vin de Grave ou de Xérès. Après le dîner, on prend le thé en guise de café. A 4 ou 5 heures, nouveau thé. A 8 -ou 9 heures, souper reproduisant une partie du Inenu du dîner, avec le thé pour conclusion. On se couche â 10 heures. Quoique notre pomeschik ne parle pas français, c'est
un homme des plus < civilisés ; » ce mot s'emploie généralement en Russie comme synonyme de cultivé. Mais on n'en saarait dire autant de la plupart de ses confrères steppiens. Le vrai pomeschik steppien passe la plus grande partie de la journée étendu sur son divan en fumant du tabac turc : un arsenal de chibouques ou de manches de cigarettes à bouts d'ambre fait le fond de sa bibliothèque. Toute autre lecture lui cause des maux de tête. Cependant, il se pique d'être ami des lumières et quelquefois, quand il n'a rien lu depuis longtemps, il appelle Ivan (tous les domestiques se nomment Ivan). — Ivan, lui dit-il, va me chercher un livre. Ivan apporte un livre. Le pomeschik se met à lire avec conscience, que ce soit un roman de Dumas ou un traité de trigonométrie, peu importe, puis il s'endort avec la satisfaction d'un homme qui a rempli un devoir pénible mais nécessaire.
M. B. n'appartient point, ai-je besoin de le dire, à cette race antédiluvienne ; mais il est tout absorbé par le soin de son exploitation. La mère de famille, assistée de sa fille aînée, s'occupe de la direction du ménage. Une autre fille sert d'institutrice à ses jeunes soeurs, et elle emploie une partie de ses loisirs à donner des leçons aux enfants du village. Une troisième devrait l'aider, mais en ce moment elle est promise. Cest au point de vue des affaires du ménage une non-valeur. Mais cette période de chômage sera suivie bientôt d'une période de remarquable activité, si je me reporte à mes souvenirs