X. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA
blis, à peu de distance l'un de l'autre. Quelques centaines de moutons sont enfermés dans un enclos terminé par une plate-forme donnant sur la rivière. On précipite tour à tour ces pauvres bétes du haut de la plateforme dans l'eau. Quelques-unes s'y jettent d'elles-mêmes par esprit d'imitation, comme faisaient ces honnêtes moutons de Panurge, dont la race a si vigoureusement pullulé. Le passage a une douzaine de pieds de largeur. Des deux côtés sont fixées des traverses en bois, destinées à empêcher les moutons de dévier. Quoique alourdis par leur toison,, béliers et brebis nagent avec courage. Quand ils se tiennent hors de l'eau, des hommes apostés le long du passage les y enfoncent davantage ; quand ils coulent à fond, on les soulève pour les empêcher de se noyer. Enfin, ils arrivent tout ahuris à l'autre bord. On leur laisse le temps de se sécher, puis on leur fait traverser de nouveau la rivière à l'autre passage. Quand ils ont exécuté huit ou dix fois cette double manœuvre, la laine est lavée à dos, et l'on procède à la tonte. Cette opération se fait sous un vaste hangar situé un peu plus loin. Nous y voyons à l'œuvre une centaine de tondeurs et surtout de tondeuses auprès desquelles la tondeuse de moutons de Millet serait une Vénus de Milo. Les innocentes brebis toutes pantelantes, mais résignées à leur sort, se laissent enlever leur laine sans résistance. Les béliers y mettent plus de façons. Un bon nombre de tondeuses interrompent de temps en temps leur besogne pour donner le sein à un
nourrisson qu'elles déposent ensuite à côté d'elles sur le sol nu. Une partie du personnel se compose de serfs qui font leur corvée ; le reste est salarié à la pièce. On paie la tonte à raison de 2 copecks par toison. Un bon tondeur peut expédier 20 toisons par jour. C'est donc une journéede 40 copecks, 1 fr. 60 environ. Aussitôt que les Bêtes sont tondues on les précipite dans un bain formé d'un mélange de tabac, d'acide sulfurique, d'huile de térébenthine et de divers autres ingrédients. L'intendant m'assure que ce bain sert à guérir les blessures faites par les ciseaux des tondeuses ; d'autres me disent que c'est un remède contre la gale qui infeste, en ce moment, les troupeaux de la steppe.
A propos de ce fléau de la race ovine, voici un trait qui peint' assez bien Tincurie fataliste du serf russe* Un berger de mon hôte précédent, M. B., s'était marié dans un village appartenant à un autre propriétaire. L'épousée lui avait apporté en dot une trentaine de moutons. A son retour, il va trouver M. B., et, tout en se grattant la nuque selon la coutume invariable du p^^^san «petitxussien qui a une faveur à solliciter, il lui demande l'autorisation de faire paître ses quelques brebis avec le troupeau seigneurial. M. B. y consent. Quelques jours après, la gale infestait le troupeau. M. B. fait une enquête et il apprend que les brebis étaient galeuses. Le berger ne l'ignorait pas non plus, mais il ne s'en était pas autrement inquiété, bien convaincu que les brebis n'ont la gale que lorsqu'elles doivent l'avoir. Mais re-