‹ Lettres sur la RussieChapitre 78 sur 156 · X. ^ DE SAINT-PÉTERSBOURG À ODESSA · texte numérisé non relu

X. ^ DE SAINT-PÉTERSBOURG À ODESSA

Tenons aux moutons de notre grand pomeschik. Les toisons sont nettoyées avec soin. On en retire surtout un# herbe à pointe barbelée qui est un des fléaux de la steppe. Cette herbe de couleur grisâtre, à reflets d'acier, ^se fraye un chemin dans la toison, perce la peau, et, s'enfonçant davantage à chaque mouvement de l'animal, finit quelquefois par le tuer. Après avoir été nettoyée, la toison est enroulée et mise en sac. Tout le produit de la tonte est vendu d'avance à raison de 16 roubles le poud. Bref, cette exploitation est sur un excellent pied et elle fait honneur au grand propriétaire qui la dirige lui-même.

Cependant l'aspect de ses paysans me plaît moins qua celui de ses moutons. Mon cicérone, un médecin allemand attaché à Thabitatlon^ prétend à la vérité que la population est mauvaise, — ^paresseuse, rusée etivrogne. C'est possible. Mais à qui la faute? Voilà ce que j'étais en train de me demander lorsque tout à coup un cri qui n'avait rien d'humain, un hurlement de bête sauvage retentit à mes oreilles. C'était un serf qu'on passait par les verges dans un bâtiment voisin. Mon compagnon s'empresse d'aller mettre un terme à ce supplice auquel mes nerfs occidentaux n'étaient point accoutumés, en m'assurant au surplus qu'il s'agit d'un petit voleur auquel on inflige une. correction modérée, etc., etc. N'importe ! Je m'explique maintenant pourquoi la population ne vaut rien dans ce magnifique domaine. Le propriétaire n'est point cependant un méchant homme, il

vient libéralement au secours de ses pajsaas dans les mauvaises années, il a fait constrmire une infirmerie où ils sont soignés gratis, et qui est parfaitement tenue ; mais, comme un beaucoup trop grand nombre de ses pareils, il est convaincu que le fouet est un instrument indispensable; Que voulez-vous ? Il n'y a pas si longtemps qu'on fouettait les enfants dans nos écoles et que les pédagogues les plus réputés étaient d'accord pour affirmer que l'éducation serait impossible sans le fouet. Est-il étonnant que les pomeschiks stoppions traitent à la mode des pédagogues d'autrefois leurs serfs demeurés enfants à l'âge d'homme? Je ne réussis point toutefois à en prendre mon parti, et la charmante amabilité des maîtresses du logis qui ont transporté au fond de la steppe toutes les élégances de la vie parisienne ne parvient pas à chasser de mes oreilles ce cri brutal et sauvage. Ces mièvreries d'une civilisation raffinée à côté de ces pratiques d'une barbarie grossière me font, au contraire, l'effet d'une dissonnance insupportable. J'abrège ma visite et me voici de nouveau dans la steppe. La nuit est venue. Mon cocher se fie, comme de coutume, à l'instinct de ses chevaux pour éviter les mauvais pas ; mais ces dignes animaux qui s'étaient confortablement installés pour la nuit dans l'écurie du grand pomeschik me gardent rancune. Le droschki que M. B. a commis l'imprudence de me prêter fait des soubresauts effroyables. Tout d'un coup, il se brise avec fracas et me voici à terre... à terre à onze heures du

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