X. — DE SAINT-PETERSBOURG A ODESSA l9l
soir, au milieu d'une steppe déserte. La situation est critique ; mais mon cocher petit-russien est un gaillard avisé . Il me fait toutes sortes de signes rassurants et rajuste grosso modo sa voiture que je me mets à suivre d'un pas mélancolique. Nous finissons heureusement par apercevoir une maison isolée. Mon cocher hèle un Ivan quelconque qui vient à notre aide dans le plus simple appareil. En un tour de main, mon droschki est i*emplacé par une télègue, et nous arrivons sans nouvel accident dans la propriété de M™* K., ma bienveillante hôtesse d'Alexandrosk, à laquelle je raconte mésaventures de la journée. Les serfs ne sont point battus chez M"*® K. et les choses n'y vont pas plus mal pour cela, au contraire! Partout l'opinion publique commence à réagir contre ce moyen barbare et suranné de gouvernement, et elle ne tardera pas, selon toute apparence, à obtenir gain de cause sur ce point comme sur bien d'autres.
Le lendemain, je visite la propriété de M™* K* C*est unpjetit bien de 1,000 dessiatines, avec 28 paysans seulement. La maison de la propriétaire n*est qu'Une isba un peu plus grande que les autres ; mais comme elle est propre et gaie 1 Comme la présence d'une femme in* telligentë et bonne s'y décèle danâ tous les détails de là vie ! Les isbas des paysans en sont voisines* Quoique leurs habitants soient au travail, il n'y a que la porte à pousser pour les ouvrir, car le vol est inconnu dans la steppe. Elles sont construites en clayonnago, mais joli-
ment 'blanchies au kaolin. Les fenêtres sont toutes petites, à cause de la cherté du verre, — un carreau grand comme les deux mains coûte 15 copecks à Alexandrosk, et j'y ai pajé un rouble un verre de montre ; mais autour de ces fenêtres régne un cadre d'ocre rouge qui leur donne une apparence coquette. Ce sont les femmes qui blanchissent ou récrépissent les isbas, et j'en vois qui s'acquittent diligemment de ce rôle de blanchisseuses de maisons. L'intérieur des isbas est divisé en trois pièces. Dans la plus grande se trouve le poêle qui en occupe un bon tiers et dont l'ouverture est dans la pièce voisine. Des bancs^ une table et une armoire, renfermant un petit nombre d'ustensiles de ménage en bois, forment tout l'ameublement. Une vierge, placée dans l'angle le plus apparent de la pièce, quelques images de saints, des morceaux de papier de tenture, suspendus à la muraille en guise de gravures, servent à satisfaire les besoins religieux et les goûts artistiques des habitants de l'isba. Point d'apparence de lits. On se couche sur les bancs et sur le poêle. Un jeune veau se prélasse dans la pièce à côté, servant de cuisine. Des ustensiles aratoires et des provisions remplissent la troisième pièce. Autour de l'isba s'étend l'enclos où le paysan cultive quelques légumes, mais où il ne plante point d'arbres. Je remarque à l'entrée d'un de ces enclos deux grossières idoles scythes, dont les siècles n*ont point altéré les linéaments barbares. Le sang des sacrifices humains a dû couler à fiots au pied