XII. — LA CRIMEE
Je n'entends point justifier ce système ; encore moins le proposer comme un modèle à suivre. Tout ce que je veux montrer, c'est qu'il était une conséquence nécessaire et jusqu'à un certain point même légitime de l'ap« propriation de la femme. Bu moment où la femme est une propriété, n'est-il pas évident que ceux qui l'ont élevée ou achetée, et qui sont obligés de pourvoir à son entretien, sans oublier celui des êtres auxquels elle donne le jour, ont le droit incontestable de s'en réserver l'usage exclusif, absolument comme s'il s'agissait d'une maison, d'une terre ou de toute autre propriété, immobilière ou mobilière, et qu'on n'est fondé à blâmer les précautions qu'ils prennent pour sauvegarder leur droit qu'autant qu'elles sont excessives? S'ils négligeaient de les prendre, qu'arriverait-il? C'est qu'au lieu de s'imposer la charge d'acheter et d'entretenir le personnel d'un harem , chacun s'efforcerait de puiser gratis dans les harems d'autrui et qu'il en résulterait, tout d'abord, une promiscuité universelle, c'est-à-dire un état de choses pire encore que l'état actuel. La réforme doit donc commencer par le principe même. Il faut que la femme devienne maîtresse de disposer de sa personne, et d'employer ses facultés de la manière qui lui paraît la plus utile ; qu'elle soit sa propriété au lieu d'être celle d'un père ou d'un mari, et qu'elle se charge elle-même de sa destinée. Est-elle capable d'y pourvoir ? A-t-elle assez de bon sens et de moralité pour user de sa liberté, de manière à ne pas tomber dans une situa-
tîon plus misérable et plus abjecte encore que celle du servage mahométan? Les sectateurs du Prophète se montrent très sceptiques à cet égard. Quand nous leur affirmons que la femme est Tégale de Thomme en intelligence et en moralité, ces mécréants haussent les épaules. Quand nous insistons en disant que la liberté a amélioré et relevé chez nous la condition de la femme, ils nous montrent. aUc un mélange d'indignation et de mépris, les femmes et les enfants des « chiens de chrétiens » faisant office de bêtes de somme dans les champs et de machines dans les ateliers, tandis que les leurs mènent la douce et facile existence de Tintérieur, sans avoir à contribuer à la subsistance commune ; ils nous montrent nos hospices d*enfants trouvés et nos maisons de prostitution et ils nous demandent si ce sont là des résultats bien concluants en faTeur de Témancipation de la moitié inférieure du genre humain ; s'il ne vaudrait pas mieux, dans l'intérêt bien entendu des femmes elles-mêmes, qu'en leur refusant une liberté dont elles sont incapables de faire un bon usage, on les débarrassât d'une responsabilité trop lourde pour leurs fragiles épaules. — J'aurais certes bien des choses à répondre à ces mécréants. Mais si je m'arrêtais à leur répondre, je ne sortirais pas de sitôt d'Eupatoria, et Dieu sait comme elle est gaie cette ville oii les maisons n'ont pas de fenêtres et où les femmes ont des lucarnes ! Nous allons visiter la synagogue des Karaïms, una secte juive dont Thonnéteté et la bonté sont provep-
Xn. — LA GRIMEE 847
bialoB en Orient. Une vigne monstre qui ombrage nne cour pavée en marbre blanc, une salle quadrangulaire, des chandeliers à trois et à sept branches et force inscriptions en langue hébraïque, le tout proprement mais pauvrement entretenu, voilà la synagogue des Karaïms. On nous montre, au retour, la demeure d'un prince tartare, dont la femme, une merveille de beauté ! n'a de sa vie vu d'autres spécimens de l'espèce masculine que son père et son mari. Il y a pis encore. La malheureuse demeure depuis vingt ans à un kilomètre de la mer et elle n'a jamais vu la mer. Que voulez-vous? le propriétaire de cette merveille n'a jamais éprouvé le besoin de lui faire prendre l'air. Affreux propriétaire ! Nous remontons à bord du Taurid et nous nous mettons à longer la côte occidentale de la Grimée. Dans le lointain se dessine le majestueux Tchaterdagh, dont le nom signifie la tente. Cette tente colossale se dresse à une hauteur de 5 ou 6,000 pieds. C'est le point le plus élevé de la chaîne, dont les ramifications couvrent la partie méridionale de la presqu'île. Des contreforts de cette chaîne jusqu'à l'isthme, la Crimée n'est plus qu'une steppe tout unie. Après six heures de traversée, nous apercevons un fort, l'ouverture d'une baie et des ruines. Nous sommes à Sébastopol. Le fort situé à l'angle nord de la baie n'est point endommagé, mais il paraît désert, on n'y aperçoit pas même une sentinelle ; la baie qui le sépare de la ville a bien un kilomètre de largeur sur cinq ou six de profondeur, et elle donne
naissance, du côté du sud, à trois ou quatre embranchements, dont le principal porte le nom de baie du Sud. Dans Tangle de la baie du Sud et de la grande baie s'avance une colline sur les âancs de laquelle était bâtie Sébastopol. Le long de la rive opposée de la baie du Sud s'élevaient, sur un piédestal de rochers, les casernes monumentales de la marine ; derrière se trouvaient les docks. Tout autour, formant un arc dont la grande baie est la corde, règne une série de mamelons sur lesquels s'improvisèrent pendant le siège les ouvrages de défense, le bastion du Mât, le grand Redan, la tour Malakoff, le petit Redan, la redoute Selinghinsk. Avant le siège, Sébastopol comptait 40,000 habitants; aujourd'hui, elle n'en possède guère plus de 5 ou 6,000. Des rues entières sont en ruines; on n'a rien relevé, rien réparé. Il n'y a pas une maison sur vingt qui soit habitable. La baie, qui forme un des ports naturels les plus beaux et les plus sûrs du globe, n'est pas moins déserte que la ville. Un entrepreneur américain est en train d'y relever les navires coulés à fond pendant le siège. Ces navires forment des récifs artificiels de jour en jour plus dangereux, à cause du sable et des galets qui s'accumulent autour de leur coque. Malheureusement l'entrepreneur n'a pu jusqu'à présent, faute d'un capital suffisant, relever que les petits bâtiments. Des canons, des boulets rouilles empilés sur la plage, des coques désemparées, voilà les produits du sauvetage. Nous avons hâte d'aller visiter la tour MalakofT, dont