XII. — LA GRIMÉE
ébréché, d*nne quinzaine de pieds d'élévation, sous le feu d'une douzaine de pièces encore en état de servir. Cependant in combat furieux s'engagea dans l'intérieur du ; jmelon. Les Russes y défendirent pied à pied leurs batteries et leurs blindages, jusqu'à ce qu'ils fussent obligés de céder au nombre toujours croissant de leurs adversaires. On recueillit des monceaux de morts et on enterra Russes et Français dans une fosse commune. Une croix de bois noir en marque l'emplacement, avec ces mauvais vers :
Unis pour la victoire, Réunis par la mort, Du soldat c*est la gloire, Des braves c'est le sort.
8 septembre 1955.
Ajoutons que cette boucherie était parfaitement superflue, car les Russes, auxquels le bombardement coûtait dans la dernière semaine 2,500 hommes par jour, étaient décidés à abandonner la place. Mais il fallait un coup d'éclat pour faire oublier les longueurs du siège, et depuis que la conscription fournit la chair à canon en abondance, on ne la ménage plus. Napoléon dut surtout, comme on sait, ses succès foudroyants à la libéralité avec laquelle il savait prodiguer cette matière première, dont les généraux de l'ancienne école, obliges de se contenter du maigre produit des enrôlements vo-
lontaires» se montraient misérablement paroimonienx, et son rival, le général Moreau, qui avait conservé les préjugés d*an autre âge à l'endroit du prix de la vie humaine, le qualifiait de héros àraison deXOfi^hommes par heure. — Quelques pauvres hères sont en train de faire des fouilles dans les blindages effondrés. Ils déterrent des balles, des boulets, et des fragments de bombes. Les boulets ne causaient pas grand mal aux assiégés. Il en était autrement des bombes qui défonçaient quelquefois les blindages, o\x chacun de leurs éclats faisait sa victime. Il y avait bien à la vérité des bombes nouveau modèle qui n'éclataient point ; malheureusement ce nouveau modèle était rare. Les balles des carabines Minié aidaient les bombes à faire carnage. Des deux côtés on se battait sans se voir: tout homme qui se découvrait était un homme mort. En touriste consciencieux, nous faisons provision de souvenirs de Malakoff. Seulement, notre cicérone obligeant nous avertit que les souvenirs commençant à devenir rares à Malakoff, on y apporte ceux des autres parties moins réputées de la place. On les enterre proprement et on les exhume ensuite par hasard sous les yeux mêmes des étrangers naïfs. Un joli fragment de bombe coûte 15 ou 20 copecks ; un piston de bombe perfectionnée va jusqu'à 1/2 rouble. En ma qualité de ci-devant membre des congrès de la paix, je donne la préférence à ce piston inoffensif et perfectionné. Notre aimable cicérone nous explique encore l'origine du nom de la tour Malakoff.
XIÏ. — LA CRIMÉE 253
Un ex-matelot ivrogne, nommé Malakoff, y avait établi un petit cabaret oh il prêchait d'exemple aux consommateurs. Le cabaret avait pris le nom de son propriétaire, et le mamelon le nom du cabaret, pour le transmettre ensuite à un duc. Que de chemin a fait ce nom d'ivrogne.
Nous retournons à notre gostinizza (hôtel) située près de Tembarcadère ^ Cette gostinizza, vaste et bien tenue, est rebâtie à neuf : le propriétaire actuel en a racheté pour la bagatelle de 2,000 roubles remplacement et les murs ruinés. La nuit est venue, mais il fait un splendide clair de lune. Tout à coup, nous entendons un air de valse au dessus de nos têtes. C'est la musique militaire qui donne son concert habituel au jardin public, sur la colline où notre gostinizza est adossée. Nous y montons. Le concert vient de finir. Quelques rares promeneurs regagnent leur logis, au milieu des décombres. Nous passons à côté des larges dalles qui recouvrent les corps des trois amiraux Korniloff, Nachimoff et Istomine tués pendant le siège et qu'une chapelle doit recouvrir tsi ehase (1). Au bout du jardin s'élève, à peu près seul intact, un monument édifié à la mémoire du marin Cazarski, un héros de la guerre de 1826. De ce point, la vue embrasse la baie, la mer et les mamelons qui forment les gradins élevés de l'immense amphithéâtre où gisent les rested de ce qui fut Sébastopol. Les
(1) Tsî chose, le mot qui se dit le plus et la chose qui se pratique le moins en Russie : tout d l'heure ou bientôt,
ruines pittoresques d'une église bâtie sur le modèle du temple de Thésée, la masse énorme des casernes de la marine dans une perspective qui rappelle Taspect fantastique des ruines de Babylone et de Ninive, illustrées par Martin, de rares lumières qui tremblotent dans Tombre épaisse d*où surgit ce squelette d'une ville, au milieu d'un silence de cimetière, tout cela formait bien le tableau le plus désolant et le plus grandiose qui eût jamais frappé et affligé mes regards. Je me disais qu'il y a six ans cette ville morte était encore pleine de vie., et je me demandais à quoi avaient servi cette destruction et ce carnage dont se glorifient les deux nations les
plus civilisées du globe. Sébastopol n'est plus qu'un monceau de ruines, la question d'Orient est-elle résolue?...
Le lendemain matin, nous partons pour Batchi-Saral, l'ancienne capitale des Khans^tartares, située à une cinquantaine de verstes de Sébastopol. Notre équipage se compose de l'inévitable perecladnaia à laquelle nous avons commencé à nous accoutumer, autant qu'on puisse s'accoutumer à la perecladnaia. Nous longeons les sinuosités de la baie du côté du sud, nous traversons la Tchernaia, mince rivière qui se jette au bout de la grande baie, nous laissons à notre droite le plateau d'inkermann et nous nous engageons dans la vallée de Belbec, en suivant la route par laquelle les armées alliées arrivèrent de l'Aima. Nous allons déjeuner chez un pomeschik dont l'exploitation consiste presque uni-