‹ Lettres sur la RussieChapitre 94 sur 156 · XII. — LA CRIMEE · texte numérisé non relu

XII. — LA CRIMEE

quementdans la culture des arbres fruitiers. Son jardin est tout rempli de magnifiques rosiers en fleurs, d'acacias, de catalpas et d'arbres de Judée, auxquels succède une forêt de cerisiers, de poiriers et de pommiers. Il vend ses récoltes sur pied à des marchands tartares qui les revendent aux Russes, lesquels les expédient dans l'intérieur jusqu'à Moscou et Saint-Pétersbourg. La Grimée est le fruitier de la Russie. Des irrigations habilement pratiquées par les Tartares qui sont d'excellents jardiniers, y ont fait prospérer cette agréable branche de culture. Le produit en est néanmoins très variable, et si les pomeschiks steppiens sont obligés de faire la part de la sauterelle et de Tavrotchki, les pomeschiks criméens ont dans le ver un parasite non moins glouton et non moins difficile à congédier. L'habitation de notre hôte, baignée par un ruisseau irrigateur, dont les eaux limpides portent la sève dans des millions de pousses fleuries, est vraiment délicieuse, et le piano de rigueur y est manœuvré par des mains habiles et charmantes. On ne se douterait guère que ce coin de paradis terrestre ait servi pendant deux ans d'hôpital. Un peu plus loin, cependant, une habitation incendiée atteste que « la guerre pour une idée > a passé par là. Nous faisons une seconde étape d'une vingtaine de verstes entre des collines calcaires et des vignobles. La chaleur est devenue étouffante. Nous nous arrêtons pour rafraîchir bêtes et gens, devant une fontaine carrée, au fronton de laquelle se dessine en

arabesques un verset dn Koran. Des tchoumakîs tartares avec leurs telègnes^ dont les roues grincent perpétuellement faute d'être graissées, se rangent avec une dignité polie pour nous faire place. Mon compagnon les interroge sur les causes mystérieuses qui poussent aujourd'hui la population mahométane à s'exiler de la Crimée. — Dieu le veut ! se bornent* à nous dire gravement ces enfants du Prophète, et notre curiosité importune est obligée de se contenter de ce renseignement. Un peu plus loin, nous rencontrons un couple tartare voyageant sur un seul cheval : la femme soigneusement emmuraillée dans son yachmak blanc et juchée sur une haute selle à coussins, le mari sur la croupe les deux bras passés autour de sa propriété. Voilà un propriétaire soigneux et prudent.

Nous arrivons enfin i l'embouchure d'une gorge étroite, au fond de laquelle se cache Batchi-Saraî, la vieille capitale des Khans. A mi-côte de la haute colline qui la domine s'élève un groupe de rochers à formes humaines qui me rappellent les grossières idoles Scythes de la steppe d'Alexandrosk. L'un de ces géants de pierre ressemble d'une manière effrayante à la charge de feu M. Scribe, de l'Académie française, sculptée par Dantan. On m'assure que ces colosses bizarres, y compris M. Scribe lui-même, sont des jeux de la nature. J'en doute. Quoi qu'il en soit, ce groupe pourrait fort bien descendre un beau jour dans la vallée qu'il surplomba et écraser ce qui reste de la capitale des Khans.

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