‹ Lettres sur la RussieChapitre 95 sur 156 · XII. — LA CRIMEE · texte numérisé non relu

XII. — LA CRIMEE

Nous nous engageons dans une rue longue et étroite où se trouvent concentrés l'industrie et le commerce de Batchi-Saraï. Figurez-vous une interminable file d'échoppes dans le genre de nos baraques de pains d'épices, tout ouvertes sur le devant, sans issue sur le derrière et que l'on ferme le soir avec des planches . Ces échoppes sont des boutiques ou des ateliers, oii chacun fait son métier sans les yeux du public : le boulanger pétrit sa pâte et enfourne ses pains dans un four dont la gueule s'ouvre au fond de l'atelier ; le forgeron bat le fer, le corroyeur étend sur une planche, pour les découper, ses peaux de mouton noir dont il va faire des bonnets ; un savetier enturbanné, qu'on croirait détaché d'une vignette des Mille et une Nuits, est en train d'opérer la palingénésie du vieux cuir. Des marchands de tabac, de babouches, de harnais, de fouets et de ceintures de cuir, des bouchers, dont les étaux n'ont à vous offrir que des quartiers de mouton suspendus à des crocs, attendent nonchalamment la pratique, les uns couchés, les autres assis les jambes croisées et fumant gravement leur chibouque. Tout ce monde-là appartient au sexe masculin ; l'espèce féminine n'est représentée que par quelques fillettes de 8 à 10 ans, d'un type superbe, qui nous demandent en leur langage un petit sou. Nous descendons au palais des Khans, vaste parallélogramme d'une légère et délicate architecture mauresque, entouré de jardins ravissants. Le toit se prolonge de manière à former un large rebord comme sur

les chalets suisses, les murs sont badigeonnés de rouge et de blanc, avec force arabesques, les fenêtres sont grillées et les grillages peints en rouge ou dorés. Ilj a dans les cours et dans les rez-de-chaussée une profusion d'admirables fontaines, couronnées de versets du Koran, la Fontaine d'or, la Fontaine des pleurs, chantée par Pouchkine, et à laquelle se rattache la légende touchante d'une femme polonaise, Maria Potocka, devenue l'épouse d'un Khan farouche. Je la signale aux faiseurs de librettos d'opéras-comiques. Le décor est superbe. Le harem, entouré de hauts murs, surgit au milieu des rosiers, des acacias, des térébinthes et des amandiers. Derrière, s'étend un jardin immense avec des bains en marbre blanc et des kiosques jadis revêtus de mosaïques de nacre blanc et d'ébène ; en face est la mosquée avec le cimetière où reposent, sous des tombes de pierre surmontées d'un turban sculpté, ces terribles Khans qui faisaient trembler les tzars de Moscovie. Hélas ! les mauvaises herbes poussent dru dans le cimetière des Khans et je ne sais quel génie utilitaire et potager a eu l'idée de planter, dans les intervalles des tombes de ces potentats orgueilleux, des carrés de choux, de haricots et de concombres. Ces vils légumes viennent à merveille sur cette poussière illustre. On nous exhibe encore quelques meubles délicieux, des guéridons et des coffrets incrustés de nacre, des miroirs et des verres de Venise, souvenirs d'une splendeur disparue ; mais tout cela est rongé de vétusté, et il nous semble

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que l'administration russe pourrait conserver un peu moins ses institutions vermoulues et un peu plus ses vieux monuments. Quel splendide musée oriental et quel merveilleux jardin public on pourrait faire avec l'antique demeure des Khans ! Le commandant de la place habite une aile du palais ; nous recevons chez lui cette hospitalité facile et bienveillante à laquelle nous sommes maintenant si accoutumés, que l'hôtellerie nous fait Teffet d'une institution surannée. Mais notre journée n'est pas finie : nous voulons encore gagner, avant la nuit, la vallée de Eharaless et visiter les ruines de Mangoub-Kalé. Le commandant a prévenu de notre arrivée un mourzat tartare (l'équivalent d'un pomeschik) qui nous donnera l'hospitalité.

Nous quittons Batchi-Saraî et nous franchissons 18 verstes, d'abord dans une steppe aride, attristée çà et là par des cimetières tartares dont les pierres enturbannées gisent à découvert, sans aucune ombre protectrice ; ensuite, dans une contrée abrupte et sauvage qui semble avoir servi de demeure à un peuple de géants. Ce sont d'immenses amphithéâtres taillés dans la montagne, d'énormes amas de pierres, ruines d'antiques forteresses, des murailles de rochers à pic, au bord desquelles paissent des troupeaux de chèvres. Nous atteignons le village de Kharaless, au fond d'une gorge étroite, parsemée de huttes tartares que l'émigration a déjà pour la plupart vidées. Le mourzat, M. Hassan Aga, est un beau garçon, solidement bâti,

aux yeux et aux cheveux noirs, qui a servi dans la garde et qui porte la casquette blanche des officiers russes, la redingote polonaise et le pantalon large. Son habitation se compose de deux corps de logis séparés. L'un est réservé à sa famille, Tautre sert à recevoir les étrangers. Nous ne sommes pas admis, comme bien on suppose, à présenter nos hommages aux dames. On nous reçoit dans une vaste pièce blanchie i la chaux et dont le mobilier consiste en un vaste divan qui règne tout le long des murs. Le mourzat ne parle pas français, mais il s'exprime en russe avec une grande facilité. Sur le désir exprimé par mon compagnon, il fait seller trois robustes petits chevaux tartares et il nous accompagne à Mangoub-Kalé. C'est une course de 8 ou 10 verstes. Le harnachement des chevaux tartares se complète au moyen d'un gros coussin de cuir posé sur la selle. Les étriers sont courts. Avec un peu d'habitude, on est aussi à l'aise sur ce coussin ambulant que dans une stalle d'orchestre. Mais il faut l'habitude! Ma stalle d'orchestre va sans désemparer au grand trot et au galop. Exercice cruel! Qui donc a suggéré à l'homme l'idée imprudente de dompter le cheval? Je suis trop absorbé par l'étude pratique des lois de l'équilibre pour admirer le paysage sauvage et fantastique qui fuit des deux côtés de mon coursier fougueux, gorges étroites et sombres, monts abrupts, sphinx aux proportions colossales guidant des troupeaux de géants de pierre. Enfin nous voici au pied

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