‹ Lettres sur la RussieChapitre 96 sur 156 · XII. — LA CRIMEE · texte numérisé non relu

XII. — LA CRIMEE

d'une colline en fer à cheval de 3 à 400 pieds d'élévation, avec une bordure de rochers à pic. Il y a un chemin de chèvres au milieu des broussailles. Nos petits chevaux se mettent d'eux-mêmes à le gravir. A chaque pas ils font rouler des pierres dans les précipices ; les hautes branches des arbres plantés au fond de la gorge que nous côtoyons, viennent nous fouetter le visage; mais les chevaux tartares ont l'esprit de conservation et le pied sûr des mulets : il suffit de les laisser faire ! Il n'y a d'accidents que lorsqu'on entreprend de les gouverner quand même. Quelles belles culbutes feraient ici certains hommes d'Etat trop connus pour qu'il soit nécessaire de les nommer.

Nous arrivons au sommet et nous sommes amplement dédommagés de la peine que viennent de se donner nos braves petites bêtes. Mangoub-Kalé forme un plateau d'environ 250 hectares de superficie. D'énormes constructions pélasgiennes bordent ce plateau au dessus d'un ravin de 120 mètres de profondeur. Ce sont de gros blocs de rochers qu'on dirait avoir été assemblés et ajustés p?ir la main des Titans. Un escalier creusé dans le roc conduit à des chambres souterraines, dont l'un des pans rocheux se termine par une saillie en forme de banc. Au dessus, des trous forés dans la pierre ont dû servir à fixer des chaînes ou des appareils de tortures. Quelle était donc cette race puissante qui bâtissait ses aires de vautours avec des rochers en guise de briques? Les Dinaploteriums, les Ichtyosaures

et les Mammouth anraient-ils eu leur pendant dans Tespéce humaine? Nous serions disposés à le croire en jetant un coup d*œii sur les ruines da la forteresse que les Génois ont hâtie arec les déhris de ces constructions massives et énormes. Il en reste des pans de murs entiers et quelques embrasures de fenêtres finement sculptées; mais à côté des murailles pélasgiennes on dirait la forteresse d'une boîte à joujoux. Le sombre et immense panorama qui se déroule autour de nous est bien aussi le cadre qui convient à une demeure de géants. D'un côté, vers l'intérieur de la presqu'île, c'est une série de collines dont les mamelons allongés ressemblent à des tombes rangées à la file. Voici Encelade et voici Briarée, voici tous les Titans dont les formes colossales se reconnaissent sous la couche de terre et de roches, où poussent les chênes nains, qui les recouvre. Plus loin, le Tchaterdagh, la cime entourée de nuages, apparaît encore comme un vaste cénotaphe do cette race disparue. Du côté opposé, à 25 verstes de distance, se découpe la baie de Sébastopol, et le soleil couchant trace un long sillon de feu dans les profondeurs de la mer Noire. Des aigles et des vautours planent tranquilles et majestueux au dessus de nos têtes. C'est bien ainsi qu'on se représente la demeure dos Titans.

Mais le crépuscule commence à envelopper ce nid sauvage des burgraves des premiers âges du monde. Il est temps de songer au retour. On ne peut descendre

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