‹ Lettres sur la RussieChapitre 97 sur 156 · XII. — LA CRIMEE · texte numérisé non relu

XII. — LA CRIMEE

par le chemin des chèvres ; il faut contourner la montagne, mais nos infatigables montures ont pris des ailes ^ pour regagner Técurie. Cependant les doutes qui s'étaient élevés dans Tesprit de mes compagnons sur Texcellence du principe de l'association appliqué à un économiste belge et à un cheval tartare, se dissipent. Nous arrivons à bon port, et ce n'est même pas sans quelque peine que l'on parvient à séparer les deux associés. Le mobilier de notre chambre de réception s'est confortablement accru d'une petite table couverte d'une nappe à fond abricot damassé de blanc : des assiettes de faïence, des plats d'étain, des cuillers du même métal et des fourchettes-tridents à manches de bois, en forment l'agréable garniture. Mais il n'y a point de verres. Pour luminaire^ une chandelle assistée d'une paire de mouchettes. On nous sert un excellent souper tartare, composé : 1° d'un bouillon de mouton au riz et au fromage; 2° de rondelles de mouton haché, nageant dans des œufs au beurre ; 3° de mouton rôti ou Kehab; 4° de mouton aux pruneaux; 5** de boulettes de mouton mélangé de riz, cuites dans une jeune feuille de vigne.

Aimez-vous le mouton, on en a mis partout.

Le mouton est excellent en Grimée; mai» il y faut aimer le mouton. On mange sans boire, le vin étant proscrit par le Koran et l'eau ne valant pas la peine d'être bue. A la vérité, certains Mahométans, tout en

s'abstenant religieusement de vin, s'abreuvent sans scrupule d'eau-de-vie, par le motif que ce rafraîchissement non encore inventé du temps de Mahomet, n'est pas défendu par le Koran ; mais notre hôte n'appartient pas à cette secte de jésuites de l'islamisme et il se borne à nous offrir à profusion d'excellent thé, brassé dans une âne théière moresque, à bec allongé. Les dames envoient obligeamment demander des nouvelles des étrangers, on enlève la table, et nous nous étendons sur le divan.

Le lendemain nous prenons congé de notre hôte tartare mais hospitalier, qui nous prête son équipage jusqu'à la vallée noire (Tchorgoun) où se trouve le prochain relais de poste. Nous achevons de traverser la vallée de Kharaless, toute remplie d'arbres fruitiers. Comme à Eupatoria, les habitations tartares (de chétives chaumières) tournent le dos à la route. Nous rencontrons des femmes tartares non voilées qui s'empressent d'imiter leurs maisons. Elles demeurent la tête cachée dans la haie, jusqu'à ce qu'elles soient hors de la portée de notre vue. Voilà bien de la probité conjugale ! Nous entrons dans la vallée noire en laissant à notre droite le champ de bataille de Traktir, à notre gauche une vieille tour génoise, en •forme de parallélogramme à douze pans; nous nous engageons ensuite dans la large et riche vallée de Baîdar, où quelques baraques en planches ayant servi d'hôpital rappellent encore le séjour des armées alliées. Nous nous mettons à gravir la côte escarpée d'une des

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