XII. — LA CRIMEE
montagnes qui bordent la vallée ; arrivés an sommet, nous faisons un demi-tour et nous nous trouvons à l'entrée d'une espèce de portique, au fond duquel apparaît, à l'improviste, comme un décor d'opéra au coup de sifflet du machiniste, le splendide panorama de la côte méridionale baignée par la mer Noire. Figurez- Yous une chaîne de montagnes de 1,000 à 1,200 pieds de hauteur, dont le flanc déchiré par le milieu, dans quelque grande convulsion de notre globe, s'est écroulé dans la mer. La moitié de l'écroulement a disparu sous les eaux; l'autre moitié encore toute hérissée de rocs détachés du sommet, forme une bande d'une demi-lieue de largeur entre la déchirure et la mer. La route construite par le prince Woronzoff se déroule comme un ruban sur cette côte qui s'est couverte peu à peu d'une végétation plantureuse, et où l'on a bâti d'élégantes villas. Abritée contre les vents du nord par son rideau de montagnes, contre les ardeurs du midi par la brise de mer, la côte méridionale jouit d'un printemps perpétuel. Ces grands rochersr massifs dont les crêtes à pic s'élèvent au dessus de nos têtes, dont quelques-uns surplombent même la route creusée à leur pied, les uns chauves et gris, les autres revêtus d'un gazon printanier et ombragés de pins parasols ; ces débris de roches aux formes bizarres qui jonchent la côte au milieu des plants de vignes et des églantiers en fleurs, cette route dont les méandres se jouent au milieu de précipices remplis d'arbustes verts, cette mer bleu d'azur semée
fcm LETTRES SUR LA RUSSIE
dévoiles blanekes, tout ce paysage baigné dans une lumière éclatante, forme avec Tâpre et sauvage panorama de Mangoub-Kalé un contraste dont nous ne pouvons nous lasser de savourer les charmes.
A mesure que nous avançons, nous voyons se multiplier les châteaux et les parcs. Nous faisons halte à Aloupka, demeure quasi royale du prince Woronzoff. Aloupka est bâti dans le style des châteaux d'Angleterre, avec d'épaisses tours gothiques, qui sont toutes dépaysées sous ce beau ciel limpide et lumineux. Quand donc les imitateurs comprendront-ils que chaque style d'architecture a sa raison d'être dans les nécessités particulières du climat, et qu'il est aussi absurde de bâtir des châteaux anglais en Orient que d'élever des temples grecs en Angleterre? Heureusement, la nature, assistée d'un jardinier habile, s'est chargée de dissimuler sinon de réparer les bévues de l'architecte. Le long des murs du château grimpent, jusqu'à une hauteur de 30 ou 40 pieds, des rosiers qui étalent en éventail des milliers de fleurs blanches ou rouges. Le jardin, qui s'étend du péristyle orné de lions en marbre de Carrare jusqu'à la mer, est tout rempli de figuiers, d'amandiers, de térébinthes, de cyprès, d'arbres de Judée et de lauriers-roses. C'est un jardin d'Armide ! A partir d' Aloupka jusqu'à Yalta, à 12 verstes de distance, la côte n'est plus qu'un vaste parc émaillé de châteaux et de villas. Yalta est située au fond d'une crique, et adossée à la montagne qui se bifurque en cet
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endroit, et dont un chaînon couvert de grands arbres s'enfonce dans l'intérieur . Yalta est, par sa situation, ridéal d'une ville de bains ; mais le travail combiné avec le capital n'y a pas encore suffisamment approprié à la consommation des baigneurs, amis de leurs aises, les beautés de la nature. Quelques verstes seulement nous séparent du jardin d'acclimatation de Nikita^ qui est notre dernière étape. Nous y arrivons à minuit après avoir fait en deux jours plus de 200 verstes en perecladnaïa ou à cheval. Nous prenons là deux jours de repos bien gagné. Nikita est un établissement parfaitement dirigé, mais dont les ressources sont fort insuffisantes. Les trois quarts des terres qui en dépendent demeurent comme Dieu les a faites, le ministère des domaines de la couronne se borne à les conserver religieusement, comme il conserve un bon tiers de la Russie sans avoir la prétention impie de vouloir perfectionner l'œuvre du créateur. A côté, se trouve la cave de Magarefi" appartenant également à la couronne. Les vins de la Crimée ne méritent en aucune façon le mépris dans lequel on les tient en Russie. Les vins secs et forts en particulier y sont exquis. Nous avons goûté à Magarefi" des éditions contrefaites de Lunel, de Rivesalte, de Lacryma-Christi et de Madère qui ne nous faisaient point regretter les éditions originales. Mais les prix de revient en sont passablement élevés. Une dessiatine de terre exige l'application d'un capital de 2,000 r. a. pour être défoncée et plantée de
vignes. On plante les ceps à la distance de 1 1/2 archine et à une profondeur égale. Ils produisent au bout de trois ans, et ils durent indéfiniment. Il existe encore des ceps, qui datent de l'époque reculée de la domination tartare. Une dessiatine en plein rapport produit 250 vedros, à 3 1/2 r. a, le vedro. C'est, comme on voit, un beau rendement. Néanmoins, faute de capitaux et d'industrie, la Crimée ne produit pas aujourd'hui la dixième partie des quantités qu'elle pourrait produire.
Nous disons adieu à ce coin du paradis terrestre, amélioré par les descendants de Noé,et nous allons reprendre à Yalta notre bateau qui a poussé jusqu'à Kertch,oii vient aboutir la ligne du Caucase. Nous partons de Yalta à 10 heures du matin, nous passons devant Balaklava, dont l'entrée étroite se dérobe dans la brume, nous apercevons en revanche parfaitement sur sa haute falaise le monastère de Saint-Georges et nous arrivons à Sébastopol à 2 1/2 heures. Nous y stationnons jusqu'au lendemain matin à 8 heures. En trois heures et demie, nous sommes à Eupatoria, dont la plage est toute couverte d'émigrants tartares. Nous en embarquons quelques-uns , et nous nous éloignons de la côte, à toute vapeur. La nuit vient, l'atmosphère est toute chargée d'électricité, et les nuages illuminés ressemblent à d'immenses ombres chinoises; autour du navire, des troupeaux de marsouins en gaîté se livrent à leurs ébats ; sur le pont les familles d'émigrants tartares font leur