XII. — LA CRIMÉE
prière du soir ; dans la cabine, quelques tchinovniks jouent aux cartes; un officier de la flotte, coulée à Sébastopol, me parle d'une voix émue de la bravoure stoïque du soldat russe, de sa patience à endurer les privations et les souffrances, de son impassibilité en présence de la mort ; il me parle encore, avec l'accent <iu cœur, du peuple si paisible, si bon et si intelligent sous son épaisse croûte d'ignorance, qui fournit ces rudes et pauvres soldats... puis nous nous couchons sur le pont enveloppés dans nos manteaux. Les émigrants tartares, dont je voyais les groupes endormis, reportaient mon esprit vers cette terre si belle et si riche cependant qu'ils abandonnent pour l'incertaine hospitalité du Sultan.
Les causes de l'émigration tartare ne sont pas encore bien connues : selon les uns, elle a été provoquée par l'oppression que les mourzats (propriétaires), de connivence avec les tchinovniks^ font peser sur la masse de la population. Le servage n'existe point cependant parmi les Tartares ; mais d'autres obstacles en tiennent lieu. Jusqu'à ces derniers temps, il n'a point été permis aux Tartares de se déplacer librement, d'où résultait pour eux une situation peut-être pire encore que celle du servage. Car, d'un côté, ils avaient à supporter l'entière responsabilité de leur existence, ils ne pouvaient réclamer des propriétaires aucune assistance ; d'un autre côté, ils étaient obligés de subir la loi des mourzats, soit pour la location de leurs pauvres demeures,
soit pour la rémunération de leur travail, faute de pos— séder la liberté de se déplacer à leur gré.
Or, il y a quelque temps, les entraves opposées au déplacement des populations tartares ont été levées. Elles en ont profité pour se dérober à roppression sournoise qui pesait sur elles, et elles se sont d'autant plus hâtées qu'elles pouvaient craindre que l'autorité supérieure ne revînt sur sa décision. Elles se sont défaites à vil prix de ce qu'elles ne pouvaient pas emporter, et elles ont émigré en masse vers la Turquie, Le sultan leur a donné des concessions de terre dans l'Asie Mineure et dans la Dobrutchka, de lugubre mémoire ; mais les pauvres émigrants, arrivant presque sans ressources, dans ces pays déserts et malsains où sévissent la fièvre et les pachas, n'en seront-ils pas bientôt réduits à regretter les mourzats et les tchinovniks de la Crimée? — Selon d'autres versions, l'émigration des Tartares serait due uniquement à des motifs religieux. En vertu d'un article du Koran, les vrais croyants ne peuvent résider dans les pays soumis à la domination des infidèles, qu'autant qu'ils y sont retenus par la force. L'émigration venant à être permise en Crimée, les Tartares ont été, par conséquent, obligés d'en profiter. Je ne crois pas beaucoup, je dois le dire, à cette explication. Il y a des vrais croyants en Algérie, en Grèce , dans l'Inde et dans une foule d'autres pays gouvernés par les giaours ; ils y restent de plein gré, quoiqu'il leur soit permis et probablement même parce qu'il leur est per-