X.ES BEUZ AMANTS
• Un brave jeune homme avait parcouru l'U- « kraine p^wiant trente-trois ans. Chemin fai- « sant, il arriva chez le roi de Lithuanie*
• Le roi éprouve de Tafifection pour lui, il l'ao» « cueille généreusement, le comble de bontés, • et la fille du roi ne peut asse* admirer la beauté « virile de l'étranger.
• Le beau jeune homme se met à boire et sa $ vante en paroles trop hardies ; Ah ! mes frères,
. SUR LA Russie; i&7
« dît-il , on a assez bu et assez joné , on a assez
• longtemps porté des vêtements précieux, on a « assez tenu la main de la fille du roi, on a assez « dormi près d'elle sur le duvet.
• Les compagnons du jeune homme étaient « méchants. Ils ont été trouver le roi et lui ont
• dit : Eh ! notre père , le terrible roi , tu ne sais « pas ce qui se passe, tu n*en as aucune idée ; ta « fille est ramante de Télran ger .
« Le roi est entré en colère et a crié à haute « voix : Ai-je encore des serviteurs fidèles? Prenez « cet étranger et jetez-le dans une sombre prison. « Allez dans la plaine creuser deux fosses pro-
• fondes, mettez-y deux potences élevées, met-
• tez-y une poutre de frêne et une corde de soie; « et en conduisant Tétranger, ne le foites point « passer devant le palais , de peur que la prln- « cesse ne le voie.
• Le jeune homme a posé le pied sur le pre- « mier degré et a dit : Adieu, mon père et ma
• mère. Il s'avance sur le second.degré : Adieu, « tous mes parents et ancêtres. Il monte le troi- « sième : Adieu, belle princesse, lumière de mes
• yeux.
« De loin, la fille du roi a entendu sa voix ; elle
« court dans sa haute demeure, elie prend ses
• clefs d'or, ouvre sa caisse d'argent, prend deux « couteaux damasquinés, et les plonge dans sa « blanche poitrine.
« Le jeune homme flotte pendu à la potence , « et la jeune fille meurt sous le couteau. Son père « arrive. A peme a-t-il eu le temps de lever les « yeux, qu'il a vu sa fille morte, et il frappe de ses « mains la table de chêne, et il dit : Lumière de
• mes yeux, ma chère fille, pourquoi ne ni'as-tu « pas avoué que tu aimais cet étranger? Je Tau- « rais aimé aussi, et j'aurais protégé sa vie.
9 Puis il crie de nouveau à haute voix : Âi-je > ^core des serviteurs fidèles ? Envoyez-moi « deux bourreaux impitoyables , et qulls tran- « chent la tête à ceux qui ont dénoncé ma fille. »
GHAXT BS BSVZXi.
« ma plaine ! ma plaine déserte , ma plaine « large et libre, que tu es belle à voir! Tu es « couverte d'herbe et de fleurs ; il n'y a qu'une « seule chose qui pour toi soit une tache.
• Dans ton sein , ma plaine chérie, croissent
• des broussailles , et sur ces broussailles est
« posé un jeune aigle ; il lient enire ses serres
• un noir corbeau, et fait couler son sang sur « le sol humide.
« Sous les broussailles est couché un brave « jeune homme , tout couvert de blessures et « inondé de sang.
• Ce ne sont pas les hirondelles qui tournent « autour de leur nid; c'est une mère qui pleure « comme si une rivière coulait de ses yeux; sa
• jeune sœur pleure comme si un ruisseau cbu-
• lait de ses yeux; sa jeune femme pleure com- « me si une fraîche rosée tombait de ses pau-
• pières.
« Le soleil s'élèvera à l'hori^son et séchera la « rosée. »
D'autres chants tiennent à certaines mœurs locales et à certaines coutumes du pays. Un mariage est toujours accompagné de plusieurs chansons élégiatiques , joyeuses , qui de siècle en siècle se perpétuent dans les familles et sont une des parties intégrantes de la cérémonie.
Rien ne donne une idée plus touchante du caractère du peuple russe que ces paroles de regret et de douleur que la jeune fiaucée adresse à ses
parests an miliea des joyeox préparatifs de la fête nuptiale.
Ordinairement c'est une vieille femme qui prépare et résout les conditions du mariage^ Elle •ntre dans la demeure des parents donf elle vi«it demander la fille, elle s'incline devant les images qui décorent le fond de la chambre, fait le signe de la croix, et prie. Puis on lui dit : — Quelle nouvelle? — Bonne nouvelle, répond-elle j vous avez la fiancée, et moi j'ai le fiancé.— Là dessus elle fait l'éloge de celui qu'elle représente, et les parents font l'éloge de leur fille. On la prie de revenir le soir; alors on parle de la dot et on en discute la valeur. Le jeune homme demande, entre autres choses, une chemise rouge pour lui et son père et des manches rouges pour sa mère. Le mariage est décidé. Le jeune fiancé arrive , et d'abord on prie Dieu, puis on se met à table. La fiancée ofiVë à son prétendu un verre de bière ; ses compagnes chantent :
« Nous avons assisté*. Jeunes filles , à un fes- « tin chez notre amie chérie. Ce n'est pas l'hy- « dromel que nous avons bu, ce n'est pas le vin • vert (l'eau de vie), ce sont des larmes de noî tre amie. Ce n'est pas pour cent roubles, pour
SUR LA mvtsiE. 151
• mille roubles, que nous TaYons vendue; non , c c*est pour une coupe de vin. Nous ne Favons « pas fiancée à un prince, à un seigneur, mais
• à un beau et fort garçon, qut a de blonds oh^*
• veux, un visage fier , et fait des saluts respec*»
• tueux. »
Le fiancé s'avance vers la fiancée; ses comr pagnes l'entourent, la cachent. Cependant il lui enlève le mouchoir qu'elle lient à la main, et elle lui en donne encore un autre* On chante alors une chanson en Thonneur du père et de la mère :
« Celait la fête de la naissance de la Vierge.
• On sonna trois fois la cloche dans la demeure « du bravé paysan ; trois fois son cœur a palpité
• de joie : la première fois , parce qu'il lui est « né un fils ; la seconde fois, parce que son fils « a été bien élevé; la troisième fois, parce que « son mariage est béni. »
Les jeunes filles se font donner un cheval et un chariot , et s'en vont dans le village en chantant:
« Dans les prairies , les prairies vertes , sur
152 I.ETTRES
« une herbe tendre, le bon paysan faisait paitre « ses forts chevaux. Leurs pieds sont liés avec « de la soie, leurs crinières sont ornées de per- « les fines. Pourquoi ne boivent-ils pas Teau de « la source? Pourquoi ne mangent-ils pas Therbe
• tendre? Pourquoi restent-ils immobiles ? Us « ont pressenti quelque malheur; ils ont prévu « qulls allaient faire un long voyage. »
Pendant ce temps, la fiancée s'adresse à ses parents et leur dit:
« mon père chéri ! et vous, ma mère véné- « rable ! que signifient ces préparatifs? il est venu « ici des hôtes non invités, non attendus. Ils ont « dit qu'ils voulaient m'emmener. J'ai senti mes « genoux fléchir, ma tête s'est inclinée , et mon « cœur a palpité de crainte. Pourquoi, mon
• père, étes-vous irrité contre moi? Pourquoi « avez-vous écouté la voix des étrangers ? •
Le père et la mère la consolent en lui disant qu'elle ne pouvait rester fille, qu'elle devait un jour se marier.
Elle se retourne ensuite vers son aïeul et ses autres parents, et leur demande à tous pardon
du chagrin qu'elle a pu leur causer. Ses compagnes rentrent, et elle chante en les voyant :
«0 mes chères compagnes, vous vous êtes « gaîment promenées dans la large rue, et moi,
• pauvre fille. J'ai cessé mes promenades ! Mes « cheveux blonds ne seront plus tressés comme « autrefois y ma robe ne sera plus si brillante. « Ma liberté de vierge n'est plus. La tendresse « de ma mère m'abandonne. Le beau printemp»
« reviendra; vous irez dans la verte prairie j « vous cueillerez des fleurs, vous tresserez des « couronnes pour vos têtes riantes, vous irez
• chanter gaîment en chœur dans la large rue, « et moi, pauvre femme, je chanterai mon chant « plaintif. >
Le mariage est célébré quelques jours après les fiançailles. La fiancée est couverte d'un voile blanc qui lui tombe jusque sur les pieds ; elle porte ua large vêtement sans manches, et murmure des paroles plaintives tandis que ses compagnes achèvent sa toilette.
Quand la toilette est finie, le fiancé entre dans la chambre avec le garçon de noce', qui dit au père de la fiancée :
• Père, bénis ta fille pour la roule quelle va
• faire , bénis-la sous la couronne d*or pour la « vie nouvelle où elle va eulrer. >»
La fiancée s'Incline tour à tour devant son père et sa mère en leur disant :
« Ce n'est pas un bouleau blanc qui se penche
• vers la terre ; c'est moi, pauvre fille , qui me
• penche à vo5 pieds. Bénissez-moi, bénissez la « vie que je vais commencer dans la famîlla « étrangère. •
Au moment de se mettre en marche pour l'église, elle soupire, pleure, refuse de sortir. Tous ses parents essayent de la consoler. Enfin on se dirige vers l'église, puis on revient se mettre à table, et la fêle dure ordinairement trois jours.
Il y a des chanls d'une nature non moins tendre et non moins naïve pour les baplêmes et les naissances , et pour les principaux jours de fête de raniice. Il y en a qui racontent en termes douloureux l'angoisse qui saisit le cœur d'une mère à qui on vient enlever un de ses enfants pour en faire un soldat.
La pauvre mère-contemple tour à tour chacun de ses bien aimés, et dit ;
» Ovous! mes enfants, mes chers enfanisje « vous aime également. Voyez mes doigts ; si « Ton en blesse un, j'en souffre également dans « tout le corps. Ainsi de mes enfants, mon cœur « tremble également pom* vous tous ; mais toi, « mon ami, toi qui as eu le sort , pourquoi es-tu « Si malheureux? Mieux vaudrait que tu ne « fusses pas né, que je ne t'eusse pas nourri de « mon sein; mieux vaudrait l'avoir écrasé à ta tt naissance. Quand je t'aurais emporté dans les « flancs de la montagne escarpée , et couvert « d'un flot de sable jaune, cela ne m'eût pas fait « tant de peine. A .présent , pauvre mère , je « chanterai comme le coucou. Que de peines t'at-
• tendent, ô mon ami! tu es tout jeune et peu « forl ; lu éprouveras les rigueurs du besoin pé-
• nible^ lu souffriras la faim ei le froid ; tu don-
• neras à ton père et à la mère le nom de Tar- « i^ve. Quand viendra une grande fête, que nous « aimons à célébrer, mes enfants seront à côté « de moi ; toi seul, mon bien aimé, tu n'y seras « pas. Écris-moi, mais n'emploie ni la plumet « ni l'encre : écris ta lettre avec tes larmes, metsr « y le sceau de ta douleur profonde. Le beau
• printemps vi^ulnit tes camarades iront dao^
« les vertes prairies, ils seront gais et bruyants, « el moi| pauvre femme, je regarderai dans la « large rue , je verrai tous tes camarades , et je « verserai de chaudes larmes. •
Quand le jeune soldat est prêt à partir, on lui coupe ses longs cheveux. Alors sa mère s'écrie :
« On a rasé ta belle tête , on a jeté tes bou- « clés blondes sur le pavé. Il n'y a personne « pour recueillir ces boucles; je les recueillerai^ c moi , pauvre mère ; je les envelopperai dans « un mouchoir de soie. Lorsque ma douleur « me serrera le coeur , je prendrai ce mou* • choir, j'étalerai ces blonds cheveux, je les « regarderai avec tendresse, je les arroserai de « mes pleurs, et mon ame sera peut--étre soula- « gée. •
Le peuple russe est généralement encore très superstitieux. La superstition éclate à tout instant, dans ses fêtes de famille et ses pratiques religieuses, dans les habitudes journalières de sa vie privée, et dans les circonstances exiraordi* naires. Il croit aux maléfices et aux sortilèges.
SUR LA RCSSIB. 157
à rinfluence d'une légion d'êtres surnaturels, sur les accidents et les événements de ce monde, au pouvoir de certains talismans et de certaines conjurations. Les chants traditionnels sont souvent une curieuse révélation de celle naïve crédulité. En voici deux entre autres qui expriment avec une étonnante énergie la passion du cœur soutenue par une de ces superstitions populaires.
oosffJiraATxosr d'amoub.
• Sur les vagues de l'océan, sur Tîle lointaine, « il ya une planche; sur cette plancheesiétendue « la douleur, et la douleur s'agite et se tord; elle « se jette de la planche dans Teau, de Teau dans « le feu, et de ce feu sort un démon qui crie : « —Cours, cours, souffle à Marie sur ses lèvres « et sur ses dents, souffle dans ses os et ses • membres, dans son cœur impétueux , dans sa « chair blanche et dans son foie noir, afin que « cette fille se tounnente à chaque heure , à cba- « que instant du jour, à minuit et à midi. Que la « nourriture qu'elle prendra, et sa boisson , et « son sommeil , ne lui soient d'aucun secours. « Qu'elle s'exalte sans ce^e afin que je lui pa*
158 tSTTUS
• raisse plus beau que tout auire» que je lui sois « plus cher que $on père , sa mère et sa bmille « eQLière.J'enieroie ma conjuration sous soixante « et dix-sept cadenas, je jette les clefs dans l'o^ « céan, etcelui qui sera plus fort que moi ee qui
• emportera tout le sable de la mer, celui-là
• seul pourra meure fia à la douleur que j'éro* « que. • -
Gosr JuaÂTZosr B'Vne ncà&s hèjêabèm
BB 802r EWFUrT.
• Je pleure, {Kinvre mère^ dans la haute « chambre de ma demaire maternelle, dès
• rainrore en regardant au loin dans les champs, » et lesoir en voyant le coucher du soleil. Je suis
• restée là jusqu'à la nuit , jusqu'à ce que vînt la
• rosée humide; je suis restée là dans le regret
• et la doulenr, et, lasse de me tourmenter afnsf,
• j'ai résolu de conjurer ma cruelle douleur,
• ma douleur de cercueil. Je suis ailée dans la « plaine, j'ai pris la coupe nuptiale, le cîerge de
• fiançailles et le mouchoir de mariage^ j'ai puisé
• de l'eau dans la source de la montagne; je suis a entrée danslanoirefofèi, et, traçantaulonrdo
t moi un eerele magique, j'ai prononcé à haute • voix ces paroles :
« Je conjure mon enfant chéri sur cette coupe « nuptiale, sur cette eau fraîche, sur ce cierge « et sur ce mouchoir de mariage. Avec celle eau « je lave son beau visage, avec ce mouchoir j'es- « suie ses lèvres de miel, ses yeux éiincelanls , « ses joues roses, son front pensif; avec ce cierge « j'éclaire son bel habit, son bonnet de zibe- « line, sa ceinture de diverses couleurs^ ses bottes « brodées, ses boucles de cheveux châtains, sa « figure de brave et ses membres vigoureux.
« Que tu sois, mon enfant, plus brillant que les « brillants rayons du soleil , plus doux à contem'^ « pler qu'une douce journée de printemps, plus « frais que l'eau de la source, plus blanc que la « cire, plus fort que la pierre magique. J'éloigne « de toi le démon funeste, l'ouragan impétueux, « l'esprit des bois qui n'a qu'un œil, le démon « domestique des demeures étrangères , l'es^ « prit des eaux, la sorcière de Kieff, la fem- « me des ondes qui clignote, la mfiudite Ba- « haïaga *, le serpent ailé et flamboyant, le cor*
1 La Bahmïaga reparaît sonrent dans les traditions populaires de la mythologie sla?e. On la représente sous les traits d'une vieille femme édentée, ridée, affreuse. Elle recherche l'amour
160 LETTKKS
« beau de fa;al présage. Je me place entre loi « et Togre , le magicien trompeur , le sorcier, le « mage mauvais, l'aveugle voyant, la vieille à « double vue. Par mes paroles formidables, sois, « mon enfant, la nuit et le jour, dans Theure et « la demi-beiure, dans la marche, dans le som- « meil et dans la veille, garanti contre le pou-
• voir des esprits malins, contre la mort, la don- « leur et la calamité ; sur Teau , contre le nau- « frage ; dans le feu, contre la cœnbustion.
« Quand viendra ta dernière heure , ressou- « viens-toi, mon enfant, de notre tendre amour, « de notre pain et de notre sel. Tourne-toi vers « ta patrie glorieuse, salue-la sept fois; sept fois « le visage sur la terre, dis adieu à tes parents, « jette-toi sur le sol himiide et endors-toi d*un « sonmieil paisible.
« Que ma parole soit plus forte que Teau, plus « haute que la montagne, plus pesante que Tor,
• plus dure que le roc, plus ferme qu'un cheva- « lier armé, et si quelqu'un osait ensorceler mon « enfant, qu'il soit englouti au delà du mont
des jeunes gens et poursuit avec un mortier et un pilon ceux qui lui résistent. Mais comme elle a aussi des ennemis qui la poursuivent, à mesure qu'elle court, elle efi^ce derrière elle ses* traces avec un balai.
« Arara, dans les précipices sans fip , dans la «poix bouillante, dans le feu qui pétille ^ « que ses sorcelleries et ses œuvres de magie « soient à jamais impuissantes contre toi. »
Les Russes ont des conjurations du même genre contre la fièvre et la grêle, contre tous les désastres et tous les accidents.
Il existe encore parmi le peuple russe une quantité de chants religieux et mystiques, récits de miracles et d'apparitions surnaturelles, légendes de saints et de la Vierge, qui toutes expriment une tendre et naïve piété. Dans une de ces légendes, la Yierge s'adresse à la nation russe et lui annonce qu'il viendra un Dieu sans ame, l'antéchrist. Il tuera, dit-elle, les prophètes; le globe entier s'abreuvera de leur sang, puis on verra fondre un déluge qui durera trois mois et trois jours : et alors la terre sera pure comihé le parchemin blanc , comme la coquille de l'œuf, comme une jeune fille sans tache.
Le globe cependant commence à pleurer devant Dieu , et dit que la lumière lui pèse et que l'humanité lui pèse encore plus. Dieu lui ré*pond :
« Attends encore ; peutêtre les pécbein^s re«-
16S tBTTâES
« viendront-ils à moi avec un sincère repentir: « S'ils reviennent, l'au^cmenteraî l'éclat de la Itt-
• mière^ sinon, j'augmenterai la rigueur des « peines étemelles.»
lia Vierge touchée de compassion envers les pécheurs endurcis, inlercède pour eux auprès de Jésus^lhrisi. -
« Mon fils, lui dit-elle, Jésus-Christ,' tsar du « ciel , aie pitié de ton peuple , qui a beaucoup « péché, aie pitié de lui par amour pour moi ! — « Veux-tu donc, lui répond Jésus-Christ, queje
• sois crucifié une seconde fois pour ces mau- « dits? Si tu le veux, je leur pardonnerai. »
A ces mots , la Vierge fond en larmes, et s'éfcrîe:
« mon fils! tsar Jésus! je ne pourrais pas « te voir crucifier uue seconde fois ! •
Le pécheur entend prononcer sa condamnation, et dit adieu au Paradis, à la sainte Vierge , aux sainls, aux anges, et , ce qui est très caractéristique» au signe de croix, car le paysan
russe aitpibitt au signe tle la croix une iiier?eii-^ leuse efiicaciié.
Une parUe de ces chants religieux est san»^ contredit l'un des monuments les plus précieux qui existe dans la poésie populaire. Ds remontent jusqu'au onzième siècle, jusqu'aurègnede Wladimir le grand , et présentent le plus singulier mélange de paroles bibliques et de traditions nationales, d'images poétiques et de dogmes religieux. On y trouve de longues explications symboliques par demandes et par réponses, comme dans les anciens poèmes de l'JËdda, ei des idées de cosmogonie qui rappellent la mythologie indienne et la mythologie Scandinave. Qu'il me soit permis de citer un fragment d'un de ces chants curieux, qui a pour litre : Le Livre de la Colombe.
« Au milieu de Jérusalem, devant le tsar Da<* * vid et son fils Saiomon, on voit un nuage ter- «riblequi s'avance de l'Orient; de ce nuage « descend le livre de la colombe, le saint Evan** . tt gile. Autour de ce livre se réunissentquarante « tsarsavec leurs ftls^ quarante princes, quarante « papes, quarante diacres avec leurs fils et une « quantité de gens du peuple. Personne n'ose
« s'approcher du livre, du livre de Dieu. Le tsar « s'en approche ; le livre s'ouvre devant lui. La « sainte Écriture se révèle à son esprit. Le tsar « Wladimir lui adresse des questions et lui dit: « Découvre-nous les secrets de Dieu et le prin- « cipe de la sainte vie russe. D'où vient la lu- « mière, le beau soleil et la jeune lune? D'où « viennent les étoiles nombreuses, les nuits ob- « scures, les aurores de pourpre, les vents impé- « tueux? D'où vient la raison humaine? d'où « viennent nos pensées? D'où vient notre peu- « pie, nos os durs, notre corps et notre sang? »
Le livre répond:
« La blanche lumière vient de Dieu , le beau « soleil de la face de Dieu, la jeune lune de son « sein, les étoiles nombreuses de ses vêtements, « les nuits obscures de la paupière du Seigneur, • les aurores de pourpre de son regard, les vents « impétueux de son souifle. Notre raison vient « du Christ, du Christ le tsar des cieux; nos « pensées viennent des nuages du ciel , notre « peuple d'Adam , nos os durs de la pierre , nos « corps de la terre humide, notre sang de la mer m sombret »
Wladimir continue ses questions, iî demande quel est le premier tsar, et le livue répond :
« C'est le tsar blanc, défenseur de la foi. La « première ville, c'est Jérusalem; le premier « fleuve, c'est le Jourdain. » .
Il demande d'où vient la première herbe, et le livre de la sagesse répond :
« Pendant que le Christ montait au Calvaire, « sa mère, la sainte Vierge, se tenait sur la terre « humide, sanglotant et pleurant. De ses larmes « pures est née l'herbe qui pleure.
« La reine de tous les poissons , c'est la ba- « leine, parce que la terre repose sur le dos d'une « baleine, et que, si cet animal s'agite , toute la « terre tremble. •
Ces poèmes, qui racontent en style si naïf les premiers miracles du chrisiianisme,les premiers exploits des princes et des boyards, sont les annales du peuple russe, annales pieuses et attendrissantes qui souvent édifient son cœur, raffermissent son espoir , exaltent son sentiment national.Le pauvre aveugle, Homère des villages ,
166 tETTnr.s
s'en va deporie en porte répéter ces vieux poè^ mes; le vieillard les redit pendant les soirées d'hiver à sa famille assemblée autour du large poêle; le jeune hbmmeen fait résonner dans les fêtes les refrains les plus gais, eu les accompagnant de sa balalaïka, et chaque é>'ènement inattendu, chaque circonsiance iniéressante de \^ vie publique ou privéei en enfantent de nouveaux. Les simples gens de la campagne les composent eux-mêmes selon la nature de leur émotion. La joie ou la tristesse leur rév^e l'accent harmonieux que Ton n'apprendailleurs que par rétude et la réflexion, et cet accent ébranle toutes les fibres de leur ame. Un jeune professeur de Moscou, M. Scfaewirefl", à qui je dois 1m principaux documents que j'ai essayé de ré« unir dans cette esquisse, me racontait qu'un soir, passant dans un village de serfs, tout à coup son cocher s'arrête, descend de voiture, s'approche d'une maison d'où l'on entendait sortir une mélodie plaintive , puis revient s'asseoir sur son siège. Son maître lui demande ce qu'il a été faire dans cette maison, et le cocher lui dit : « Il y a là une pauvre fille qui a perdu son fiancé et qui déplore sa mort chaque jour : je suis allé la prier de se taire, car son chant me désole. •
SUR tA fetJS.^tl?. 167
poésie du peuple ! vous êtes Tarbre mer*veiileiîx de la mythologie islandaise qui étend ses longs rameaux sur la source des Nomes, sur la source du passé , du présent et de Tavenir, et quiconque a reposé nu instant sous celte ombre salutaire, quiconque a trempé ses lèvres à cette source vivifiante , ne s'en éloignera qu'à regret et voudra y revenir toujours.