‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne (volume 2)Chapitre 7 sur 11 · LITTERATURE MODERNE · texte numérisé non relu

LITTERATURE MODERNE

A ABSiDix VZOBOT.

La race salve est la race la plus nombreuse que l'on connaisse. On Ta vue étendre ses conquêtes depuis la mer Adriatique jusqu'à la mer Glaciale, depuis l'Elbe jusqu'au Kamtschaïka ; elle règne sur les rives de la mer Baltique, et se trouve encore dans les ties russes de l'océan Pacifique. Schlœzer dit qu'après les Arabes nul peuple n'a occupé une si vaste étendiM de sol. Dans les premiers temps^ il n'y avait vraisem-

blablement qu'une même langue pour les diverses tribus de cette immense peuplade ; puis par la séparation de ces tribus, par la différence des contrées où elles se sont installées, par leur contact avec les autres peuples, cette langue générale ^est peu à peu altérée, modifiée, et s'est divisée en plusieurs idiomes assez semblables encore dans leurs éléments essratiels, pour qu'on reconnaisse leur origine commune, assez distincts cependant l'un de l'autre pour former autant d'idiomes à part.

La langue russe se distingue entre ces divers idiomes par sa liberté de construction, ses nuances délicates et sa richesse. Elle joint à ses tendres diminutifs les expressions les plus fermes, les plus énergiques ; elle résonne comme une vague en coiuroux qui se brise sur les rochers, et soupire conune une branche de saule flottant au bord du lac. Ses mots impératifs ont un mâle et austère accent, et ses paroles d'amour s'exhalent comme le souffle caressant de deux lèvres pures. Je me rappelle encore le charme que j'éprouvais dans le temps où je commençais létude de cette langue; douce étude malheureusement trop vite interrompue. Après avoir traduit quelques pages de Derjavin ou de Pousch-

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kiD, je m'cQ allais rêveur. dans les rues de Helsiugrors ou de Péiersbourg, faisani résonner à mon oreille les mots les plus doux que je veuais d'apprendre, et c'était pour moi une suave musique, ^uand je voyais se dérouler devant mes yeux les flots argentés de la Baltique, je leur adressais le poétique salut de Sagoskin :

Goi ihi more, more sine,

ei qtiand je vayais apparat(i*e une deces fratclu s beautés du Nord, avec leurs longues tresses de cheveux blonds^ et leurs yeux bleus, limpides comme Tazur du ciel^ il me semblait que pour rendre hommage à la mâle et mélancolique expression de leurs regards, on n'aurait pu trouver dans aucune langue des paroles plus mélodieuses que celles de la langue russe.

« Cette langue, dit le savant Schaffarik, est d'une richesse extraordinaire. Elle a emprunté à des idiomes primitifs une partie de ses mots radicaux, et en possède un plus grand nombre que les autres dialectes slaves. Ces expressions, qu'elle prenait çà et là à mesure que le peuple eu avait besoin, elle se les est complètement appropriées; elle s*est enrichie, sans porter stt«

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teîDie à son origînallié, Ck)mme les autres idiomes slaves, elle est souple et mobile, elle iniel'- ▼ertit à volonlé Tordre habituel des mots, poiir faire mieux ressortir l'effet rfun sentiment, d'une îdëej die supprime, s'il le ftiui, lespronc^s personnels, pour donner à ses phrases plus d'énergie; par ses différentes formes de verbes, par ses préfixe» et ses affi^xes , elle retrace brièvement les nuances les plus délicates de la pensée ^ ' Cette langue si forte, si belle, a été longtemps »<gUgée par les écrivains. L'éj^ise russe ayant adopté l'usage du vieux slavon, la véritable lan^gue russe est restée ignorée au sein du peuple : H n'y a pas plus d'un siècle qu'elle est devenue^ unelaa^ue littéraire. Mais ce long oubli même lui a été utile. Sou isolement et %w obscurité l'ont préservée de la contagion d'une modo étrangère, du pédantisme de{s écoles ^ de Taffec-

» Voici quel^QM êxemplet 4» celte «b^odalMe d'ieipressions. Le mot ©tfl, qui signifie parler, n*$ pas moinâ de cent trente-sept dérivés; le mot mtU, qui est la racine Aema^i ( petit) en a cent soixante-onze Du sulistantif tfom, maison, on {9À\.d(mitcht$eh9^ grande maison mal bâtie; domik^ ^olie petite maison; domit* ehka, étroite et laide hobiutionu Les verlies ont quatre formes de conjugaison différcRtes, et eliacune de ces formes leur donne une autre signification . ainsi» koloH signifie battre; kolnuii, battre ^m m i *Wt><i|f, l»Ure sovfent ; koMm-, se battre soimême.

latloB des beaux esprits. Elle est restée intacte au milieu de la nation qui la gardait comnie un inaltérable héritage ; elle s*est développée lentement, comme une plante vigoureuse qui plonge et étend ses racines dans les entrailles de la terre, jusqu'à ce que vienne le jour où elle puisse élever au dessus du sol qui Ta nourrie, sa tige féconde et ses rameaux pleins de sève.

L'histoire littéraire de Russie se divise en quatre époques caractéristiques.

Le première embrasse un espace de plus de neuf siècles, depuis les faits positivement connus de Tempire russe, jusqu'au règne de Pierre te grand.

La seconde s'étend du règne de cet empereur, jusqu'à celui d'Elisabeth (1741) dû apparaît Lomonosoff.

La troisième nous conduit à Karamsin le ré« formateur de la langue.

La quatrième est l'époque actuelle.

En tête de la première apparaît Wladimir le grand, qui , vers la fin du x* siècle, introduisit le christianisme dans ses états, fonda des écoles, appela les artistes de Gonstautinople pour déco rer l'église du Kieff. Ce prince avait l'amour des lettres et de la poésie i son souvenir &'est perpé •

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tué de siècle en siècle dans le cœur de la nation russe. Son nom se retrouve dans une quaniilé de chants populaires, de légendes merveilleuses, que le paysan répète encore à son foyer. C'est le chevaleresque Ârihur, c'est le preux et vaillant Charlemagne de l'empire russe.

De cette époque date la traduction de la Bible par saint Cyrille et le poème d'Igor, véritable épopée nationale, premier chant de deuil et de victoire d'un peuple de soldats.

Jaroslav, fils de Wladimir, qui monta sur le trône en 1019, poursuivit avec un noble zèle l'œuvre de conversion et de civilisation entreprise par son père. Il envoya à travers ses domaines des prêtres chargés de propager l'enseignenient du christianisme. Il fonda à Novogorod un séminaire pour trois cents ecclésiastiques, et fit continuer la traduction des saintes écritures. Enfin, il composa un recueil des lois et statuts de ces états. Au point de vue philosophique et historique, ce recueil est l'un des monuments les plus anciens qui existent en langue russe.

Sous le règne de ses successeurs, Wladimir Monomachus et Constantin Wsewolodowiich, le clergé traduisit du grec plusieurs ouvrages

religieux; un moine de Kieff, le célèbre Nestor, écrivit les premières annales de la Russie; un auire ecclésiastique, Bazilius, fut le chroniqueur naïf des événements de son temps, et Tabbé Daniel raconta, au commencement du xii* sièclCi son voyage en Palestine.

Maïs voilà qu'au xm® siècle les princes russes tombent sous la domination des Tartares Mongols, et cette domination violente, sauvage, qui dura plus de deux siècles (de 1238 à 1A62), anéantit toute trace de culture intellectuelle. Les Tartares incendiaient les villes, détruisaient les manusprfts, et dans leur barbare fureur, ne conservaient quelque respect que pour les cloîtres. Les clottres seuls gardèrent alors un reste de savoir et une pâle lueur d'érudition scholas* tique.

Eq échappant, vers le milieu du xv® siècle, à ce tong et désolant vasselage, les princes russes essayèrent de donner à leiu* pays un nouvel essor iuieileciuel. Iwan lY fonda des écoles dans les principales villes de ses états ; et, en i56&, Timprinierie fut introduite à Moscou. Quelque temps après, Kieff fut doté d'une université ; Boris GodounofT envoya quinze jeunes gcnlilshommes étudier dans des écoles étrangères, et les princes

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dâ là maiêott àê Romadoff montrèrent te même ièle pour le progrès et la propagation des lettres* Alestis et Fedor préparèrent par leurs institu* tkms le règne glorieux de Pierre le grand.

Cependant le peuple, si longtemps opprimé et privé de toute instruction, était trop arriéré pourponYoir^nivre, même de loin, le mouvement seientifique qui, à cette époque, illustrait té^fà tdpt d'autres contrées. Il emprunta ses pre* Qiers éléments de littérature au pays qui était le plus près de lui, à la Pologne.

Plusieurs écrivains russes imitèrent la poésie polonaise. Des sociétés d'étudiants s*en allaient de ville en ville jouer des drames religieux traduits du polonais, et la première pièce de thé&tre qui succéda à ces œuvres, si recherchées alors et si oubliées aujourd'hui , était une traduction d'une comédie française : le Médecin maigre' /u», de Molière ^

A travers cette triste et stérile époque, on distingue cependant çà et là quelques livres qui méritent d*étre notés: tel est, par exemple, un récit de voyage dans l'Inde, écrit par un marchand de Twer; un autre voyage en Syrie, en

> Cette pièce fut jouée, en 1Q76, devapt 1« tsar Fedor, fr^ <t9 ^errelegraad.

PaeÊtàM ûi en Egypte^ puMié p9t àm% %éf^ ciants de Moscon^et le Journal de tAmbai^ êtide m Chin0^ de Feodor Baiikoff«

£q même lemp», les motofs confioitàieiit^ dans k &ikn)cetle» èlottré», la (^nmique de N^Mori ei en commençftieBt d'aotree. Ile écri« virent aussi, dans un style sec et sans lofbiNl* tioiif mais avee me seinpolmise mieiitade, pittsieura biographiea de inrlBoei^ qsàmiA M* Jeiffd*b«i d*utilea doeuin^ta.

L'imprimée de Moscou et edlea qdl, tara It fin dA iti* siècle^ farem âabliea dâna d'aami viUea de la Ruetie» éiaieat ptwiftêmàmïifè^ mot emidoyëee à pdMier déao«mi§eade IM#> logie en greeei en laiia. Pour dotât aa luMoft d*im vrai livré nme^ Fienre le gra»l M BÊm% forcé d'avoir récomrt à Tiiidastrie éttraUgfre* fl accéda poaT qidiize wkb im pû^Vlib(^ dltt^A BMftur à UD Holhmdait^ it fondre dea esMetérè^i et le |M*emter osvn^ imprkné eft lettres tm^i partie à Amsierdsmi en 1699^ %

Pieh-e tonlaitt par toiia lea tnc^eâs poàiîbtes, dimnerle goài d^ arts et des lettres à la nation rasee^ réclalrer, la civiliser. Il fit traduire, dana ee but, un gnmd nombre d'ouvrages français, imglaiir aUemands^ boUasduie. M«ia 1& se boi^

naît son pouvoir. Lui qui créait à la fois tant de choses, une armée et une administration, une marine et des villes, ou pour mieux dire un peuple et un empire, il ne put faire naître une seule œuvre littéraire originale. Presque tous les écrivains de son temps ne furent que de pâles traducteurs.

Tandis que, dans leurs tentatives littéraires, les Russes se livraient ainsi à l'imitation de la Pologne et de la France, au nord de l'empire, sur les rives de la mer Glaciale, un enfant apparut qui devait, par ses essais de poésie, par ses dissertations de savant, éveiller un sentiment de nationalité : c'était Lomonosoff , fils d'un pauvre pécheur du gouvernement d'Archangel. I>ès les premières années de son enfance, il passait ses journées à seconder les rudes travaux de son père$ mais, le soir, le sacristain du village lui enseignait à lire, et la lecture de la Bible, la poésie des psaumes, imprimèrent un merveilleux élan à sa pensée. Quelques personnes, frappées de la vivacité de son intelligence, Tencouragèrent dans ses* efforts. Avec leur appui, il partit pour Moscou, trouva dans celle ville de nouveaux protecteurs qui lui dDnaèrent les moyens de poursuivre ses études.

à Pétersbourg, à Kieff, et de voyager en Allemagne. De retour dans sa patrie, après avoir parcouru avec fMiit la Hollande et les divers états germaniques, il obtint une place honorable, et resta toute sa vie dévoué aux travaux de la science.

Le recueil de ses œuvres, publié par l'académie des sciences de Pétersbourg, annonce une étonnante variété d'études. On y trouve des récits d'histoire et des traités de chimie, des dissertations sur la rhétorique et sur l'électricité, réloge de Pierre le grand et la description d'une comète, une grammaire russe et une introduction à la science métallurgique.

Dans la collection de ses poèmes, il y a des tragédies, des héroïdes, des épîtres, des idylles et des odes, les unes traduites littéralement, d'autres imitées du grec ou du français, d'Ana-* créon ou de J. B. Rousseau. Ses tragédies sont froides et monotones, ses poésies lyriques sont souvent trop pompeuses et trop emphatiques.

Mais Lomonosoff fut le premier qui, par ses leçons d'art et de critique, ouvrit la vole littéraire aux écrivams de sa nation, et le premier qui, malgré ses défauts, fit sentir dans ses vers la beauté d'une langue jusque-là si négligée. T. II. , . . 16

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Les Russes Font surnommé le pèlre de leur poésie, et la postérité a confirmé ce nom.

De son temps Vivaient Sumarokoff et Cheraskoff, inépuisables auteurs d'une quantité de tragédies, d'odes, d'épUres fort admirées de leurs contemporains, fort peu lues aujourd'hui) Bagdanowitsch) qui écrivit avec une certaine grâce de sentiment un petit poème intitulé Pêyehé ; Chemnitzer, à qui Ton doit un bon recueil de fables» et Derjavin, que la Russie cite encore comme un de ses plus grands poètes. Il naquit à Kasan, le S juillet 1743, entra à Tâge de dixsept Uns au service militaire, et se signala par son instruction. En 1774, il faisait partie du corps d'armée qui fut envoyécohlre Pugatscheff. Dix ans après il obtint le titre de conseiller d'état, et Catherine, qu'il avait pompeusement chantée, le nomma président du collège de commerce.

Ses odes, qui ont fait sa réputation et sa fortune, sont des œuvres d'art patiemment élaborées.

On y trouve peu de naturel et d'abandon, mais elles ont un accent solennel, et souvent elles saisissent l'esprit du lecteur par de grandes et fortes pensées exprimées en très beaux vers.

Son ode à Dieu a eu, s'il faut en croire ce qu'en racontent les biographes du pôète^ un

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merveilleux succès, et son ode sur la mort du cuîPie Meischersky est uue belle et iraposaute composiUoo.

La plupart de» œuvres qui, à cette époque; enrichiveut la littérature russe, étaient cucore des ceuvres d'imitation ou de traduction. La Russie, éloignée pendant plusieurs siècles da mouvement intellectuel des' autres nations, était pressée de les rejoindre. Elle franohissaît dana une enjambée la rêveuse et poétique phase du moyen 'l^ge , et arrivait sans transition aux amours mythologiques du xviu* siècle, à la ph^ losophle haineuse et railleuse des encyclopédie* tes, au style galant et maniéré des poètes du rà^ gne de Louis XV. Pour satisfaire k son avide curiosité et se composer en pende temps nnbagage littéraire, elle se b&ta de traduire tout oe qui, dans une contrée étrangère, jouissait de quelque renom, tout, depuis Homère jusqu'^ Borat, ei depuis Sénèque jusqu'à Helvétius* £n i7Jf A, un théâtre fut établi àPétersbourg) en t7fi9, on en vît s'élever un autre à Moscou, et, pour donner un répertoire à ces deux théâtres, on traduisait Molière comme on traduit aujourd'hui M. Scribe. Les plus hardis et les plus forts tâchaient de s'élever de la traduction littérale à

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rimitation libre. Il est facile de reconnaître rimitailon des écrivains étrangers dans les poésies même de Lomonosoff et de Derjavin, et Catherine la Grande, si satisfaite de Voltaire, si indulgente pour Diderot, si désireuse de paraître instruite et lettrée dans ses coquettes réunions de TErmitage, Catherine ne contribua pas peu, par ses goûts et par ses encouragements, à propager autour d'elle l'étude et l'imitation de la littérature étrangère. Les premières gloires littéraires de la Russie se rattachent du reste à son règne. Elle sut apprécier le génie de Lomonosoff, récompenser généreusement celui de Derjavin, et elle vit poindre celui de Karamsin. Karamsin naquit en 1765, et fut élevé à Moscou dans la maison d'un professeur allemand.

Il entra tout jeime au service militaire, puis le quilta bientôt pour suivre sa vocation scientifique. Après avoir fait un voyage d'études et d'observations dans diverses contrées de l'Europe, il revint à Moscou et y fonda un journal littéraire qui eut du succès et exerça de l'influence ^ Plus tard, il en publia un autre sous le titre du

> Le premier journal russe fut fondé, en 1775, par raflemand Muller, qui remploya presque exclusivement à traiter des questions liisloriques.

Ménager européen, dans lequel il annonçait déjà plus de savoir sérieux et iine plus grande maturité d'esprit. Ces deux essais lui avaient acquis un renom honorable. Il les abandonna pour se livrertout entier à son Histoire de Russie, et cet ouvrage Ta placé au premier rang des écrivains.

Les Russes parlent de Karamsin avec enthousiasme; ils admirent non seulement retendue de ses recherches^ la justesse de son esprit, mais la rare beauté de son style, qu'ils considèrent comme un modèle. Un des hommes que j'ai été le plus heureux de rencontrer à Péiersbourg, le prince Wiasemsky, qui lui-même mérite d'être cité parmi les poètes distingués de sa nation, me disait un jour : « L'ouvrage en prose le plus estimé dans notre langue, la pierre fondamentale et angulaire de notre littérature, est VBietoire de Mtuêie de Karamsin. La langue russe lui doit ce qu'elle est. Ses formes abstraites et poétiques, sa couleur, ses nuances, son génie, c'est lui qui nous les a révélés à la suite d'un long labeur guidé par un goût sûr et vrai, par un instinct admirable des sympathies de la nation, et par une grande modération. Quelques critiques l'ont accusé dedénaturer, et, si je puis m'expri*!

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mer thui^ de déiatijOiiaUser notM langue ett y faiumt entrer une phraséologie étrangère, en y mêlant des galUctianiea. Kararasin» avec salarga inielllgenoe ^ ne pouvait agir autrement. Il lui fallait de nouvelles expretsions pour exprimer denouveUea idées. Une fois entrés dans la fli^ mille européenne, nous devions parler la langue de l'Europe, et s^outer plusieurs pages à notre dictionnaire.

• La preuve que les innovationa de Karamsin ëuient justes et nécessaires, c'est qu'elles ont été adoptées et sanetlonnées par le temps, et, pour me servir de la spirituelle expression du prince Kozlowski 3 Autrefois nous parlions russe, à pré^ sent nous parlons la langue de Karamsin.

« La vie toute littéraire de eet écrivain a été pour nous un enseignement moral et intellect tuel de la plus grande importance. Son ame à la fols candide et ardente, son caractère nd>Ie et indépendant, sa bienvelllanee inaltérable, la implicite de ses mœurs et de ses relations so^ dales^ donnaient un charme de plus à son talent, et se reflétaient dans ses écrits comme dans un miroir fidèle. Ses leçéns et son exemple, sa vie et ses œuvres, formaient en lui un tout d*une liarmonie parfaite. Sob travail historique, inter-

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rompu par tme mort prématurée, a le grand mé^ rite de qous avoir révélé à nous-m^mes les époques iocennues de notre exifttenee, de nous avoir fait retrouver une vie et une partie dans notre passé. C'est lui qui a porté la lumière dans le chaos de nos annales ies plus reeuMeâ j c*âst lui qui a éveillé cet esprit de reelierohes et d'Investigations critiques qui distingue aujourdlitti plusieurs de nos Jeunes écrivains, ceux qui se sont formés à son école et lui sont restés fidèles, et ceux qui, par un ambitieux esprit d'opposition, ont voyiu se créer un système à eux. Gomme il Ta iulw-méme annoncé dans llotroduedon de son ouvrage, il a rendu service à ses Juges les plus sévères et à ses détracteurs, car il leur a aplani les di^cultés les plus ardues des explorations historiques. •

Sous les successeurs de Catherine, la littérature russe a pris un rapide développement. Le relevé des catalogues bibliographiques en ofiRre une preuve mathématique. En 1787, on ueeomptatt pas plus de /i,(M)0 ouvrages en langue russe et slavonne. En 1818, ce nombre était doublé. Deux aûs api^ès, oh publiait en Russie 3,80^ ii-r vres, dont 800 traduits du français, &8d de l'allemand, et 100 deran^lals. Mais cVçt là, il faut.

le direi une aiinée unique dans les fastes de Timprimerie russe. En 1824, elle ne publia que 264 ouvrages ; en i iZi, elle ena inscrit dans ses catalogues U19. Enfin, depuis le commencement de ce siècle, le terme moyen de ses publications, y compris les œuvres originales et les traductions, est environ de 400 : c'est bien peu si Ton compare ce chiffire à celui de la France^ de l'Ailemagne, de l'Angleterre ; c'est énorme si Ton songe à ce qui paraissait en Russie il y a cinquante ans.

En examinant ces diverses publications, il serait difficile de leur assigner , dans les manifestations de l'écrit moderne, un caractère di^ tinct. « Notre littérature, me disait un écrivain russe, n'a pas une de ces physionomies originales et fortement marquées qui puissent s'encadrer dans une définition spéciale. C'est principalement une littérature d'imitation, et parfois une littérature d'instinct, l'expression non de la société, mais de quelques individualités, de quelques élus, qui, se détachant de la foule, ont devancé leur époque, et préparé eux-mêmes avec spontanéité et de prime abord leurs moyens de succès, leur langue et leur public. Nos grands écrivains ont de l'analogie avec nos grands sou^

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verainsy réformateurs, législateurs et conquérants. Lomonosoff, Karamsin, Pouschkin, n'ont été ni une suite , ni une conséquence de leurs devanciers. De ^léme Pierre P' et Catherine la Grande, ou Catherine le Grande comme l'appelait le prince de Ligne, ont été de ces accidents heureux qui font la fortune des nations. »

Pendant mon séjour en Russie, j'ai tenté de pénétrer, autant que mon ignorance me le per* mettait, dans le mouvement et dans les tendances de cette littérature. J'ai interrogé successivement les hommes qui la connaissent le mieux, ceux qui y occupent par leurs travaux un rang honorable, et ceux qui la jugent à l'écart sans se mêler à ses luttes, sans entrer dans ses rivalités. Grâce à l'obligeance parfaite avec laquelle ils ont accueilli mon désir de m'instniire et aux leçons qu'ils m'ont eux-mêmes données, je puis essayer de retracer ce qu'il y a de plus saillant dans cette littérature.

De même que la littérature allemande, suédoise, c'est dans la poésie lyrique surtout, que la littérature russe est attrayante à voir et intéressante à étudier. Les poètes les plus illustres de cette contrée sont des poètes lyriques, et ceux d'un ordre inférieur ont tous plus ou moins de

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mouvement lyrique dans la pensée et dans la forme. Cette qualité lient au caractère môme du peuplé russe et au génie de sa langue. Il y a du lyrisme dans Tame de cette nation et dans sou histoire, de Tenthousiasme et de la foi dans les belles pages de sa littérature comme dans les plus grandes phases de son existence nationale. Les Russes ont la prétention d'agir spontanément dans les circonstances décisives , de se laisser entratner par leur fidélité pour leurs mai-» très ou par leur foi religieuse ; Us ne veulent pas qu'on leur attribue dans la marche des événements politiques une arrière^pensée ou une pré* . méditation, et ils retracent en termes Itrés poé*» tiques ces habitudes de dévouement et de spon^ tanéité t « La plupart de nos œuvres, me disait Tuu'd'eux^ ne sont que des improvisations. Dieu parle en nous, et nous chantons et nous marchons au sacrifice ou à la victoire, sans calculer ce qui pourra en advenir. Frères cadets dans lafomille européenne , nous n'avons point oQnnu, comme nos afnés> les épreuves du moyen âge. Nous sommes nés à une époque où tout était organisé; force nous fut de prendre les choses telles qu'el* les avaient été fait^ tans nous. C'est un mal sous le rapport de notre nationalité, qui a du né*

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cessairen^ent se faiçooner à Tiinitation deTétrattger et se plier à des formes parfois coiiiraires à notre élément; c'est un bien par la célérité de notre action. La vie est compte, et quand on n'a pas pu se lever aux rayons de l'aube pour préparer soi-même l'œuvre de la journée ^ il est bon eu se levant à midi de trouver la besogne déjà très avancée.*

Les Russes ont des poèmes épiques, des comédies, des tragédies, mais ils o'ont, à vrai dire, ni drames , ni épopées. Leurs pièces de théâtre ne sont, de leur aveu même, que désœuvrés factices embellies avec un certain -art, des mosaïques, des marqueteries qui parfois ne manquent ni d*élégance, ni d'édai, mais qui n'offrent rien de monumental. A voir ce qu'ils ont fait jusqu'à .présent, il semble qu'ils ne sont pas doués du génie invemif et de la faculté de création. Leurs romans sont, pour la plupart, faibietiieni tissus et peu dramatiques. Pouscfalcin est, de tous leurs écrivains, celui qui avait le plus de forcede conception et le plus d'habileté à mettre en scène des personnages, à nouer des événements. Il n'a produit aucun roman complet, mais quelques unes de ses nouvelles sont pleines d'intérêt et annoncent une rare connaissance' du cœur bu*

inain. Cest à lui aussi que les Russes doivent leur meilleur drame historique , le drame de Borii Godounoff^ calqué pour la forme sur le théâtre de Sh^kspeare , mais empreint d'une vive couleur nationale. C'est de l'histoire mise en scène, et, co|^me l'^oque qu'il dépeint, lés personnages qu'il représente ont un caractère éminemment dramatique, le poète, pour doimer cette qualité à son œuvre, n'a pas eu besoin d'amplifier l'histoire, il en a fait seulement ressortir quelques détails encore obscurs et l'a colorée avec art.

Les meilleures comédies russes qui aient para jusqu'à. présent ont une tendance satyriqueet touchent à la politique. Yon Wisin a fait, dans une de ses comédies, une vive critique de l'éducation, des préjugés et des abus de pouvoir des petits gentilshommes de province, de ces despotes de village qui croupissent dans l'ignorance et s'abandonnent sans réserve à leur caprice vulgaire ou à leur passion brutale. Kapinst, dans sa comédie intitulée la Chicane ^ a fait une énergique peinture des actes de vénalité, des exécutions arbitraires qui souvent se cachent , en Russie, sous le voile de la justice et que tout homme honnête doit flétrir de son mépris, et

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tout écrivain courageux signaler àTanimadversion du public,

Récemment Gogol a exposé sur la scène les calculs scandaleux et les ridicules qui entachent encore la pluparldes adminislraiionsde l'empire. Cette pièce acerbe, pleine de vérité et pétillante d'esprit , a obtenu un grand succès. Nous ferons observer en passant que ces procès publics inten lés par des écrivains aux vices des fonctionnaires, que ces pièces, qui devaient nécessairement froisser beaucoup de vanités et soidever de nombreuses récrimina lions 4 ont été non seulement tolérées, mais encouragées et protégées par le gouvernement. Ainsi la Russie n'est pas entièrement privée d'une certaine publicité , et il est permis à ses écrivains de ^nser tout haut quand ils attaquent des abus administratifs et les signalent de bonne foi à la vindicte publique. Gribogîedoff, qui a été massacré par la populace de Téhéran, où il remplissait les fonctions de ministre plénipotentiaire russe, a écrit aussi une comédie salyrique un peu exagérée, mais vive et piquante, où il raille avec gaiié les formes préteniieuses des salons de Moscou.

Parmi les poêlés les plus distingués de celte époque , il faut citer en première ligne Jou*

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kowsky» auquel la Russie doit une quantilë d'ex-* cellentes imitatious ou traductions des principaux poètes d'Allemagne et d'Angleterre. Personne ne manie mieux que Iiii la langue et les vers russes ; il a fait connaître à son pays , par une élégante et fidèle interprétation , Goethe, Schiller, Byron, Walier Scott, Thomas Moore.

Tous ces poèmes, empruntés à un idiome étranger, ont dans le travail intelligent de Joukowsky une «âveur particulière et pour ainsi dire un parftim de poésie originale ; il a lui-même corn- .posé aussi plusieurs morceaux mélodieux et tendres , expression d'une ame pure et d*ua noble caractère. Ses ballades ont une grande po* pularlté , ses hymnes guerriers ont un accent élevé ei soletinel, son vers est sonore et harmo*nieux , son expression énergique et vraie. Ses descriptions champêtres prouvent qu'il a étudié la nature en peintre et Ta comprise en poète. Sa prose est après Thtstoire de Karamsin, celle qui offre le plus de qualités classiques. Kryloff est le patriarche actuel de la littérature russe ; on vient de célébrer le cinquantième anniversaire de son existence littéraire. Ses.-fables lui ont acquis une grande célébrité. Finesse d'observation^ malicieuse bonhomie^ seuteuces proverbiale$|

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images simples et naturelles, voilà ce qu'on aime à rechercher, ce qu'on trouve à chaque page dans ses œuvres, ce qui le distingue entre tous les poètes modernes de la Bussfe. Plusieurs autres écrivains se sont du reste fait remorquer dans ce pays par le même genre de composition. Il y a dans Tesprit du peuple russe un penchant inné pour rallégorle et la parabole. Un grand nombre de ses proverbes traditionnels pourraient servir de canevas aux fabulistes.

Barattnski a publié plusieurs nouvelles poétiques qui décèlent un esprit- fin, délicat, et un grondtalent d'analyse et d'observation. Il excelle à présenter une idée métaphysique et abstraite sous une forma élégante et poétique. Son talent n'est ni aussi varié, ni aussi souple et abondant que celui de Pouschkin, mais il a plus d'une fois exprimé dans ses odes, dans ses chansons et ses élégies , ces pensées de Tame qui émeuvent et entraînent le lecteur.

Kamakoff est un poète dramatique et lyrique ; cfest à Paris qu'il a écrit sa première tragédie, Jermak , ou le Conquefrani de la Sibérie.

nus tard il a composé divers chants lyriques pleins de verve, d'originalité, et animés par un noMe et grand sentiment de patriotisme. Son

patriotisme repose sur uiie croyance nniionale, historique, religieuse, qui réunit les traditions du passé au devoir du présent et aux espérances de Tàvenir. Il parle de son pays avec un pieux enthousiasme et sait rendre justice à la gloire et aux qualités des peuples étrangers. On m'a cité de lui deux pièces que je suis heureux de reproduire ; elles donneront une idée de tout ce qu'il y a d'élevé dans la nature de ce jeune poète .

« Sois fière, t'ont dities flatteurs, terre au « front couronné, terre d'acier inflexible, toi « qui de ton glaive a conquis la moitié du monde. « Il n'est pas de borne à tes domaines, et le sorti « esclave de tes volontés , s'empresse d'obéir à « tes ordres suprêmes. Ils sont beaux, les orne^ « ments de tes steppes ; la cime de tes monta- « gnes s'élève jusqu'au ciel , et tes lacs sont • comme des mers. N'y ajoute pas foi , ne les « écoute pas, ne sois pas fière. N'importe que « les eaux profondes de tes rivières soient sem* « blables aux eaux bleues de la mer, que les « flancsde tes montagnes soient pleins de pierres « précieuses, et que le sol de tes steppes soit ^

SUR LÀ RUSSIB. 197

fertile en moissons } n'importe que devant ton éclat souverain le peuple baisse les yeux avec , crainte, et que ces mers de leur bruissement incessant te chantent un hymne glorieux^ n'im* porte que tes foudres aient jeté de toutes parts un orage sanglant, ne sois pas fière de toute, cette puissance, de toute cette gloire , de tout ce néant. Rome, la gr^de reine des sept collines, a été plus redoutable encore que toi; Rome, cette chimère réalisée des forces de fer etd'une volonté sauvage. Il était tout-puissant, le glaive qui élincelaît entre les mains desTartares, et la reine des mers occidentales était toute ensevelie dans des amas d'or ;^ et aujourd'hui où est donc Rome^ où sont les Mongols?

Et Albion tremblant sur l'abyme.ouvert devant elle, forge des pièges impuissants , étouffant dans sa poitrine le cri avant-coureur de la mort. Tout esprit de présomption est infructueux, l'or n'est pas sûr, l'acier est fragile, il n'y a de fort que le monde des idées saintes, il n'y a de puissant que la main qui prie, et toa héritage, à toi , ta mission, le lot qui t'a été décerné par la main de Dieu, c'est de conserver pour le monde la richesse des grands sacrifices et des œuvres pures , de conserver la

« sainte fraternitë dés nations, le vase vWfflant

• de Tamôur, les trésors d'une feî ardente , !a « vérité et une justice pure de sang. Tout ce qui « Sanctifie Tesprit est à toi, tout ce qui fait en-

• tendre au coeur la voix des deux , et tout ce « qui recèle en soi le germe de Tavenlr. Oh!

« souviens-toi de la haute mission , réveille le « passé en ton cœur, et interroge en lui Tesprit « de la vie qui y est mystérieusement caché.

« Prête l'oreille à celte voix, et embrassant tous

• les peuples de ton amour, dis-leur le mystère « de la liberté et verse sur eux les rayons de la « foi. C'est alors qu^enveloppé d'une gloire mer- « veilleuse, tu t'élèveras au dessus de tous les « fils de la terre, comme s'élève la voûte azurée « du ciel, cette demeure transparente du Très- « Haut.»

StR LES SLAVES.

« Tu as posé bien haut ton nid, aigle des Sla-

• ves, du Nord tu as largement étendu tes ailes,

• tu t'es élancé bien haut dans les deux ? Plane, « mais dans l'océan azuré de la- lumière où ta « poitrine puissante est réchauffée par le souffle « de la liberté, n'oublie pas tes jeunes frères }

SU& LA AVSSfE. iW

• porte tM regards sQr tes ptoinet du midi et 9m

• roccident lolotàin. D y en a beaucoup (de tes ^ frère$) ta eà roulette Danube, là où les nues «ont oouronné les Alpes^ dans les flancs des « rochers, dans les sombres Carpalhes, dans les « déseru et les bols du Balkan, sous la domina- « tion des Teutons et dans les chaînes des Tar-. n tares. Ils t'attendent, tes frères captift ; quand « poiu*ront*4ls entendre ton appel ? Quand vien«

• dra le jour où lu étendras tes aileTprotectrtces

• sur leurs têtes fatiguées? Oh ! souviens-toî

• d'eux, aigle du Nord ; envoie^leur ton cri so*

• nore, et que dans la nuit de leur esclavage la « brillante lumière de ta liberté et de ta félicité

• les console. Nourris-les de la nourriture de « Tame^ de l'espoir de meilleurs jours, et ré- )• chauffe de ton amour ardent le cceur de tés )i flr^res. Ce jour viendra. Leurs ailes se relève* j« font, leurs griflès pousseront; ils jetteront un )i cri, et de leur bèc de ffer ils briseront les 1^ cbatttes de la vlaleùce. »

Parmi les écrivaini dont les oeuvres ont dans ks derniers temps occupé l'atteation du public russe, nous devons tuminier encore JasikolT, remarquable par son style mlSe et vigoureux}

Benedikioffi doùt onreeherohe les tendres, et faciles însfHratioBS; WefieYilifioff, doux et aî-^ mable jeune homme enlevé par une mort prématurée à ses fratches et touchantes rêveries» à ses accords mélancoliques y à raffection d'un frère^ qui le pleure sans cesse , le prince Wiasemsky, cpie nous avons déjà cité» homme du monde spirituel et attrayant, voyageur instruit, critique fin et habile, poète rêveur, sensible et insoucieux de se& succès.

Deux femmes se sont fait aussi un nom dans^ ces nouvelles pléiades poétiques. L'une est Mme Pawloff , de Moscou, qui écrit avec une incroyable fEtciliié, et quelquefois avec uae cer-n taineilévaiion d'esprit, en russe, en français , en allemand ; l'autre est la comtesse Rostops-^^ chin, jeune femme gracieuse, muse charmante^ . La prose est encore peu cultivée en Russie» Un écrivain de Pétarsbourg à qui j'en deman-^ dais la cause, me répondit : »

« Les ouvrages en prose exigent du temps, da l'étude, de la persévérance, et pjarmi nous il y a peu d'hommes de lettres proprement dits ^ la j^upartdeceux quié(irivent et publient des livres suivent en même temps la carrière des armes bu deradmimstratioQ. Pour eut le travail littéraire

n'est souvent qu'une distraction. Leur muse est une nymphe légère qu'ils vont consulter au crépuscule du soir après avoir satisfait aux devoirs de la journée. Notre littérature et notre société n'exercent pas Tune sur l'autre l'action que l'on remarque ailleurs. Nous avons peu d'artistes et beaucoup d'amateurs; il n'y a pas vingt-cinq ans que l'élément industriel de notre littérature était entièrement nul. On ne gagnerait rien ou presque rien à faire des livres; à présent on commence à reconnaître que ce travail peut devenir un assez bon métier. Si c'est là un progrès, bientôt nous serons en pleine voie de progrès. »

Après Earamsin et Joukowski, les premiers écrivains en prose de la Russie, il lui reste encore quelques hommes dignes à plusieurs égards d'être mentionnés : tel sont entre autres Mouramettj Batusehkoff, Sagoskin, qui le premier a introduit dans les salons russes le roman composé d'après des traditions nationales , le prince Odojewsky, auteur de plusieurs nouvelles élégantes, poétiques, pleines d'intérêt; Pawloff qui, par l'éclat de son style , par ses images nuancées, a mérité d'être appelé le Balzac de la Russie ; le comte Sollagouba, qui, tout jeune encore, s'annonce avec une verve originale, et

âftS LETTRE*

Bnlgarin, dont on a traduit en fronçais plusieura romans dé mœurs très curieux à lire.

£n terminant cette rapide énumëration dMcrI»

vains, nous devons au gouvernement russe un éloge qu*on lui accorde rarement. On sait fbrt bien que ce gouvernement exerce une censure rigoureuse, inquisitoriale, 6ur lés journaux et les livres qui sont publiés en Russie ou qui vien» nent des pays étrangers. Cependant on est In* juste envers lui quand on Taccuse d'obscuran» tisme. Il veut mettre, il est vrai, des limitesaux manifestations publiques de la pensée, il veut régenler la presse, la mutiler quand eHe prend un essor trop hardi, la bâillonner quand elle exprime une opinion qu'il réprouva, mais il encourage les travaux de la science et les œuvres sérieuses de la littérature. Il a fait faire à ses frais de grands et importants voyages de décou* vertes; il a su récompenser les expéditions seien^ liflques de Krusenstern, de Dawîdoffet deWrangel , ce courageux savant qui a pendant (kux années exploré avec tant d'habileté et de résolution les parages les plus reculés de la Sibérie. Les écrivains russes nous ont mainte fois vanté la libéralité de ce gouvernement à leur égard , et nous ne craignons pas de rapporter ce que le

StR LA RtJSStË. M3

prince Wiasemftky nous en a diuCest ub homme d*iin esprit élevé , d'un cœur loyal et indépendant, qui) nous en sommes sûr, ne songeait pas à fnre un acte de couriisanerie en nous exprimant s(m opinion à cet égard.

« Dans ce temps-*ci, nous disait^ili on a le tort de vouloir tout juger sans appel, d'après des théories arrêtées, sans faire la part des circonstances, des positions et des différentes nfttores qui modifient la marche de Tesprit humain, des œuvres qui constatent ses progrès. Cette . manière de procéder, quoique basée sur des priaoîpes libéraux, est souvent très étroite et très arbitraire dans son application. On oublie qu'il nV a rien d'absolu et rien dInfatUible, et t me fois que les faits contredisent les conditions d'après lesquelles ils auraient du se développer, . on les nie ou on Ic^s rejette. C'est Thistoire du , médecin qui, voyatit un malade guérir à ia suite d'une cure contraire à son système, dit : c'est égal, il devait mourir. Gertain^nent tout ne se passe pas chez nous comme ailleurs, mais néanmoins bien des résultats satisfaisants ne man* quent pas à l'appréciation de l'observateur im* partial et consciencieux.

« Sanr pariw des unirersités, académiesi é6o-

204 LEtTRES

les 9 ëtablis^ments publics pour l'éducation de la jeunesse des deux sexes , sociétés savantes , littéraires et artistiques, expéditions scientifiques dans toutes les directions de notre vaste empire et dans les contrées les plus reculées du globe ^ sans parler de tous cesfoyerset agents de lumière et de civilisation, on ne saurait disconvenir que nos grands talents littéraires n'aient été toiyoïBrs distingués et protégés par nos souverains.

« Pierre P', ce grand réformateur et civilisateur de la, Russie, n'a négligé aucun des moyens humainement disponibles pour arriver à son but. Il avait j entre autres, institué, pour ainsi dire, un bureau de traduction qui faisait comme partie intégrante de sa vaste administration. La presse périodique lui doit, chez nous, sa naissance. Théophane, un des meilleurs orateurs sacrés de notre église , était admis à son conseH et dans son intimité. Le prince Kantemir, imitateur d'Ho^ race et de Boileau, et ami de Montesquieu , fut son ambassadeur à Paris et à Loudres. L'impératrice Elisabeth, fille de Pierre le Grand, fondatrice de l'université de Moscou, protégea tout particulièrement Lomonosoff^ le Malherbe de notre poésie, le premier de nos poètes, législateur de notre école poétique, grand physicien

(bien avani Franklin il avait dé$0rm^ le ciel et trouvé le paratonnerre), grand chimiste, histptien artiste (c'est lui qui a fait les premiers tableaux en mosaïque eu Russie) , grammairien , rhéteur, il a ainsi embrassé de son vaste esprit tout le cercle des connaissances humaines.

Pierre P' de notre littérature, il a partout laissé de fortes traces de son amour ardent pour la science et de çon activité laborieuse et infatigable.

« Catherine la Grande non seulementrecherchait les auteurs et les admettait dans sa société intime, mais elle-même, pour prêcher d'exemple et stimtder les essais littéraires, se délassait de ses conquêtes et ^e ses travaux législatifs en écrivant pour le théâtre et les journaux. Certai- ^nement ses productions littéraires n'ont point aijyourd'hui de grande valeur sous le rapport de l'art, mais bien mieux : elles ont exercé dans leur teipps unç grande influence, et aujourd'hui encore la postérité reconnaissante les contemple avec attendrissement et admiration, comme elle contemple la chaloupe construite des mains de Pierre 1'% biea qu'elle aussi ne soit point appelée à figurer dans le» cadres de nos forces nayales:

SOd iËTTRBS

* L'empereur Alexandre a beaucoup hit pour la civilisation du pays. Ceftt àsa protection, à ses encouMgements^que nous devons ViUiieire de Riuêie de Karamsin^ qu'il avait nommé historiographe de Tempire. Ses relations persoiHnelles avec Tbomme de lettres ont eu un caractère tout particulier. Il Ta honoré de son amitié, et le dévouement et la tendre affection que lui portai t Karamsin se rattachaient autant au monarque qu'à Thomme. Pendant nombre d'années» ils se voyaient journellement dans la belle saison, et les ombrages des jardins de Tsarskoç^Selo cm recueilli plus d'une conversation qui » connues du monde, eussent révélé tout cequll y avait <te pur, de noble et d'humanitaire dans ces deux âmes si bien faites pour s'entendre.

« L'empereur Nicolas acheva ce que son firére avait commencé. A son avènement au trône , !i accorda à Karamsin une pension Viagère de 50,000 roubles , réversibles après lui sur sa veuve et ses enfants. Cet acie de munificence vraiment nnpériale fut reçu par l'auteur sur son lit de mort , et adoucit ses derniers moments, car il put mourir en pensant qu'il laissait sa fe* mille dans une noble aisance. Plusieurs de nos grands noms littéraires ont été appelés à de hath

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