‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne (volume 2)Chapitre 9 sur 11 · VARSOVIE · texte numérisé non relu

VARSOVIE

A 9AVZ OâlMARP,

Le même directeur des postes qui a établi sur la roule de Pétersbourg à Moscou un excellent service de voitures en a formé tout récemment un semblable sur celle de Varsovie. Une large et belle route réunit à présent la capitale de la Poîogne à la capitale.de Tempire russe. Grâce à la célérité des postillons de ce pays, on irait facilement en trois jours d'une de ces villes à

Slft LBTTRE8

Taulre i mais les visas de passeport , les halles obligées aux forteresses et à la douane, allongent considérablement ce trajet. On ne le fait qu'en cinq jours et cinq nuits.

A peine a-t-on quitté Pétersbourg, qu'on se retrouve dans les mêmes plaines inanimées , dans les mêmes solitudes sombres et tristes que J'avais déjà observées sur les autres côtés de la grande cité impériale. Des champs de sable et des marécages, des forêisde sapins qui étendent leurs maigres rameaux sur un sol humide et fangeux, quelques rares villages mornes et sans . vie, quelques bourgades qui portent le litre de villes, et où Ton ne voit pas une lanterne , pas une trace de pavé , pas une maison en pierre , rien euÇn de ce qui annonce ailleurs l'entrée d'une ville , un horizon plat et monotone , voilé par des brouillards, et un silence de mort, voilà ce qui fatiguait nos regards , ce qui attristait notre pensée au début de notre voyage. Pour établir un service régulier sur ce chemin à demi désert, le gouvernement a fait construire, à des distances de six à sept lieues , des stations de poste. Quelquefois il a été forcé de se charger lui-même de ces constructions; quelquefois il a prêté de l'argent à des particuliers qui se soia

SUA U AtSSIl. SIS

établis dans ces édifices isolés, et qnt rembour* sent peu à peu les avances qu'ils ont reçues. Ces maisons, bâties en pierres ou en briques , sur un plan uniforme , forment , par Félégance et la largeur de leur structure, un singulier cou^ traste avec les champs arides où elles s*élèv^t et les obscures cabanes qui les entourent

Sur la roule, on ne rencontre que de loin en loin un groupe d'ouvriers cheminant à pied> une charrette de paysan. Le seul mouvement qui apparaisse aux yeux du voyageur est celui du télégraphe. A chaque instant, on voit surgir sur la plaine déserte de hautes tours en bois j pareilles à celles qui, en Hollande , portent les ailes d'un moulin à vent. Sans cesse les longs bras du messager gouvernemental s'étendent , se replient, se croisent.-La nuit même, ces en-* tretiens hiéroglyphiques se continuent par des sigùaux de flamme qui tournent et scintillent comme ceux d*uh phare. En une heure et demie de temps, l'empereur sait jour par jour tout ce qui se passe , tout ce qui se dit à Varsovie , et transmet l'arrêt de sa volonté à l'infortunée na* tion qu'il a^aincue. Dans les contrées soumises au régime absolu, les œuvres de l'art et de Tin^ dttstrie ne senent que les intérêts du despo^

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lisme. Cest Isipeasée du peuplerai les a créoes^ et c*est le mattre qui les emploie pour le dompier et le cbâtier. Que parlons-nous encore de ces génies merveilleux y de ces génies ailés des anciens contes de TOrient! Le télégraphe est un génie bien plus rapide et bien plus sûr que tous ceux qui ont jamais obéi à Tamour d*Obéron ou aux caprices de Fortunatus. Nul hippogriffe ne va si vite, nul muet du sérail n'est si discret. Le màtlre fait un signe, l'instrument se meut, et la pensée qui lui est confiée vole dans l'espace. Que de fois, en regardant les hautes tours des télégraphes de Pologne, ne me suis-je pai^ dit : Quels ordres ces instruments d'une volonté suprême doivent-ils transmettre si loin 7 Portentils sur leurs ailes la paix ou la guerre , comme le sénateur romain dan$ les plis de son manteau? Yont-irs récompenser un acte d'obéissance ou punir une parole imprudente? Et tandis que je me laissais aller à mes vaines conjectures, l'ordre était déjà exécuté, l'orgueil rayonnait sur le front d'un fonctionnaire dévoué, ou le deuil entrait dans une famille.

A partir de la station de Catejnoe, le paysage est plus riant et plus varié. Des collines couvertes de isapins et de bouleaux traversent la

plaine; des champs ensemencés , des vallons fleuris, sillonhés par des ruisseaux limpides, se (1 roulent au loin de chaque côté de la route. Bientôt nous rentrons encore dans une enceinte de forêts imposantes et profondes, pleines d om-< bre et de silence comme les forêts delà Suède ; puis nous voilà de nouveau jetés sur un terrain sablonneux, mouvant, où nos chevaux traînent avec peine notre légère voiture» An milieu de ces sables, parsemés de quelques bruyères , de quelques arbres rabougris, s'élèvent deux ran*gées de maisons en bois, de hangars, de maga«sins, que Ton prendrait pour des caravansérails bâtis dans le désert. Cest la ville d'Ostrow» pauvre villç nue et morne, établie dans ce district comme un réservoir pour recueillir les denrées de cette terre si peu féconde , les produits de Findustrie étrangère, et les répandre de côté et d'autre.

Nous arrivons dans les provinces qui ont ap*partenu jadis à la Pologne^ et il semble qu'on entre tout à coup dans une autre zone. A la place des maigres bruyères , des plaines arides et fangeqses, voici un sol ferme et riche : des enclos remplis d'arbres fruitiers, des champs oti le blé doré ondoyé aux rayons du soleil. Ah !

T. Ifé' 19

>gi,

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l'avide Catherine B'a que trop bî«i connu , sans les avoir jamais visitées, le prix de ces provinces. Elle les a vues de loin, riantes et fécondes , auprès des stériles domaines où s'arrêtait son pouvoir héréditaire ; elle les a vues dans ses rêves de splendeur et ses désirs ambitieux, elle les a fatiguées et assujeuies parla ruse et la violence, par les machinations de riiurîgue et de la gatanterie. Dans le même boudoir où elle se relirait avec ses favoris , elle lissait le réseau d'astuces diplomatiques qui devait^ envelopper ^ne contrée longtemps plus puissante que la irienne, et de la même main qui s*apptiyait timidement sur I0 bras d*Orlof , elle signait i'arrôt de m<M*t de tout un peiqile. Trois fois elle a lacéré ce pays, et, chaque fois Qu'elle en détachait une part, elle se relevait avec plus d'orgueil sur son trône de souveraine, et livrait comme un hochet à la fantaisie de ses amants les dépouilles d'une race illustre. Il me souvient d'un chant funèbre conservé dans les traditions de l'Islande, du chant de Regnar Lodhrok, enforn^, sur le 8ol anglais 9 dans une tour pleine de vipères* Comme le héros Scandinave, la pauvre Pologne, a ét4 trompée par son courage^ enfermé^ dans un cercle inextrical^e ^ oii elle ne trouvait plus

SUR M wmin: H9

d'issue, «puisëe par lu vipèrts du iill»aftOtiK« et

dé la trahison j et livréa oomme Ufie proie satif

force aux vautours qui la eouvoitaient. Sou dei^

nier cri était encore un cri de noble orgueil , et

les soldats de Kosdiusko ont chanté , les ana^

à la main» son chant fVinèbre. L'Angleterre

égoïste ne s*est point émUe de cette spoliation

d'un royaume, de ce rapt d'une contrée, ^i M

compromettaient ni les intérêts de sa navigation

ni les misérables calculs de son agiotage pdi-

tique. La France^ livrée aui orages de sa pre-»

mière révolution, mise, au ban des états absolu^

tistes, et fbroée de fidre fooe à la coalition qui Ift

menaçait de toutes parts ^ ne pouvait intervenir

dans la cause d'un peuple honteusement opprimé;

Et la Russie^ qui avait été jadis maîtrisée jusque

dans les remparts de Moscou par le glaive polo*

nais, la Prusse, qui n'était encore, un siècle au»

paravant, qu'un fief de la Pologne, l'Autriobe ;

qu'un héros de Pdogne avait sauvée deTinva*

sien des Turcs, se sont paisiblement partagé

les plus belles provinces de ce royaume , qu'un

sentiment de justice i de loyauté ou derecon^

naissance devait à jamais leur fisûre respecter.

Quelque temps avant de mourir» Catherine disait à un de ses confidenu avec une mervM«

«(► lETTRES

leuse satisfaction d'elle-même : « Je «uls venue pauvre dans ce pays, mais je lui laisse deux trésors, la Crimée et la Pologne. • Parmi les taches qui souillent Thistoire moderne , il en est deux surtout qu'on s'indigne de voir : l'oppression de l'Irlande par l'Angleterre et le partage de la Pologne. L'homme ne peut que flétrir ces monstrueux abus de la force ; Dieu, il faut Te^érer, les vengera. *

A mesure qu'on s'avance vers le centre de la Pologne, la route devient plus animée, le pays plus riche et plus peuplé. Bientôt lès chênes majestueux succèdent aux bouleaux chétifs ; les épis d'orge et de blé, l'herbe des prairies , cou* vrent la surface du sol ; des collines ondulantes, des bois mélangés de diverses nuances de verdure, donnent à tout instant au paysage un caractère nouveau, un aspect pittoresque. Par malheur, en même temps que cette Pologne s'offrait à nous si féconde et si belle, il fallait en voir les plaies; il fallait passer par ces malheureuses cabanes où les paysans gémissent dans la douleur héréditaire de l'indigence , et , ce qui est pis encore, il fallait traverser les villages de Juifs. J'avais déjà souvent entendu parler de l'aspect hideux de ces villages, mais l'idée que je

SUE LÀ. RUSSIE. 32i

m'en faisais était encore loin de la réalité , et je ne sais à quoi les comparer pour en donner une juste idée. C'est plus misérable que les cabanes en lave des pécheurs islandais, plus sale, en vérité, que les tentes des Lapons. Je vois encore ces frêles maisons en planches, éclairées par quelques vitres, partagées en soupentes, coupées par des cloisons où des faoïilles entières s'entassent à l'étroit dans un air méfriiitique, ces ruisseaux fangeux où des enfants à moitié nus barbottent commodes animaux immondes, ces rues où l'on ne rencontre que des hommes et des femmes en haillons, regardant d*un air hé* bété le voyageur qui passe, ou se pressant à ses côtés pour exercer sur lui les ruses d'un mes*quia trafic.

L'établissement des Juifs en Pologne remonte jusqu'au règne de Boleslas leGrand (792-1027). Leurs premiers privilèges leur furent accordés en 1096 par Wladimir l". Bientôt on les vit se répandre à la surface du pays, accroître d'année eu année leur fortune et leurs relations , et , au quatorzième siècle, Casimir le Grand contribua puissamment à augmenter leur prospérité. Séduit comme Âssuérus par les charmes d'une autre i^stber, il accorda à cette race errante un

su Lirrus -

droit de {^roiection ipieikt ne tmiyait pat idors daos les autres eontréea de rEttro|>e. Peut-être espérait-il aussi ëYeillef et propager par Tesprit mercantile des Juifii i'indiistriedaûssoii royaumei mais, «I au lieu de la propager» dit M. de Sal^ vandy, il la perdit sans retour» Les nobles eurent plus que jamais horreur et mépris pour les pro^ fessions utiles» Ces professions suffirent pour ravir au rang sa Veltu. La richesae« fruit du travail, déshérita les famillOfi nobles elles-mêmes des prérogatives qu'elle aurait du conférer, et multiplia seule par des lois protectrices cette population étrangère au culte, aux institutions^ aux destinées de la patrie, et restée jusqu'à nos jours aUâchée au sol des provinces polonaises comme une lèpre dévorante. •

Les Juifs forment plus d'an cinquième de la population de Pologne* Ils occilpent à eux seule des villes et des villages tout entiers. Isolés au milieu d'un peuple tout catholique, méprisés et honnis, ils n'en restent pas moins attachés à ce sol qui est devenu pour eux comme tme auure patrie , à ces campagnes qu'ils pressurent par leurs ruses et leur instinct de lucre. Dans les villes, ils attendent le voyageur à la porte des ^i^^ et le pourvwYont de \^m^ offrea de a^

SUR iiâ kussib; m

vtoei Dan» les villas^, ib exiroaiu di?^i mi^ iiersi Ailleurs i}» nffermeni des clibarètS) «t malhauir à la comoiiutauté ûà ils Yiisaheni é'étt*blir aviBo la monopole d*iui débil â*eaa de Yîa ( Us démôraliseiit) ils rulnanl les paysans en ex<^ citant leur pemsbanl à llYrogâtriéi &i leur doupnant à ^iSdit let boissbtis jpemicteilseï qu'ils sa foût ensuite cbèrement payer» Quelques sel>gneurs indolents ont eu parfois la ftitaie pensrfe de leur abandonner^ moyennant une redevanee almuelle, la gérance de leurs terrra, et ces terres ont été bientôt desséehées) apfMiiftviieS) et ceux qui les cultivaient écrasés de dettes fet ruinés. U y a des villages où, par suite de ce trafic inces^ sant, de c^ crédits funestes, meubles et maisons, tout est engagé aux Juifii. Le commerce est leur oeuvre deprédilection, leur élànenf, leur orgueil. C'est en se livrant au commerce qu'ils déploient toutes les ressources de leur esprit ingénieux et rusé et toute leur activité. Ceux qui ne sont pas assez riches pour tenter quelque spéculation importante se dévouent volontiers à un trafic de hasard plutôt que d'entreprendre une tâche régulière qui leurdonneraituneexislenceassurée. Sur les frontières, ils font intrépidement la contre* t^aude, Paos l'tntéHevir» Us vendent ovt achètent

tout ce qui se présente, aujourd'hui des meubles, demain une pièce de bétail, un autre jour de vieux habits, n'importe, pourvu qu'ils troquent leur argent ou leurs denréels avec l'espoir de gagner seulement quelques kopecks, c'est leur destin, c'est leur vie. J'en ai rencontré placeurs dans les rues de Varsovie qui rôdaientdu malin au soir portant sous le bras une vieille paire de bottes ou une robe de chambre qu'ils offiraient à tout venant. S'ils parvenaient à s'en défaire, on les voyait reparaître le lendemain avec une timbale en argent ou une méchante cassette en bois ciselée, et si un passant réclamait leur office, ils étaient prêts aussitôt à lui servir de commissionnaires et de valets de place.

Ces Juifs n'ont point pris, comme ceux de France et d'Allemagne, le costume de la population au milieu de laquelle ils vivent. Les hommes portent la longue barbe, le cafetan noir noué sur les flancs par une ceinture de la même <:ouleur, des culottes et des bottes. Leur tête est rasée tout entière ; ils ne laissent croître que deux mèches de cheveux vers les tempes, qui leur retombent sur les joues et se rejoignent à leur barbe. Sur leur crâne nu, ils ont une calotte noire, et sur celte calotte un chapeau à larges

bords ou un bonnet en drap entouré d'un énorme bandeau de peau de loup ou de renard. Les femmes portent sur la tête un mouchoir plissé en forme de turban. Celles qui sont mariées cachent leurs cheveux sous leur coîflbre, les autres les laissent pendre en longues tresses sur le dos. Tout ce costume pourrait être fort pittoresque, mais il ne se compose que de lambeaux d*étoffe éraiilés, déchiquetés, souillés par une crasse dégoûtante. La beauté des femmes, la beauté héréditaire et ineffaçable du type oriental disparaît sous leur saleté et les insignes de leur misère. S'il y a parmi elles des Rachel et des Rébecca, le pieux Tobie et le galant Ivanhoe auraient de la peine à les reconnaître sous les haillons hideux qui les enveloppent. Les Juifs qui habitent dans les villes, et ceux surtout qui se dévouent au service des étrangers, sont seuls soigneux de leurs vêtements, et les jeunes marchandes juives de Varsovie ou de Cracovie affectent dans la coupe de leurs robes , dans les tresses ondulantes de leurs longs cheveux ^ une coquetterie digne d'upe modiste de Paris.

Il y a pourtant parmi les Juifs des campagnes, si honteusement vêtus, des gens riches, des usuriers qui pourraient étaler de belles piles de du-

226 LfiTTRES

cals, des ogtotenrs qui perçoivent chaque année le produit lo plus net de tout un TÎtIage.Maia il semble que ceite race si souvent persceutée^ bannie, spoliée, comérVe au di&'^nebvième ftîè" de le souvenir d^s rigueurs du moyen âge, et qu'un sentiment coniintt de défiance lui îdculqaQ des habitudes profondes d'uvarice. Les moyen» fallacieux par lesquels elle 4'eni iehk, ne Tencoitragent pas non plus à faire parade du fruit de se^ rapines^etelle cache su fortune avec autant de soin que nos négociants en mettent ordinaii^e^ ment à montrer la leur.

Depuis la révolution de 18^1, les Jutfesont de* venus plus pdieus que jamais à la population polonaise. Tandis que toute cette pOpUlatiofi bo soulevait en masse pour recouvrer son indépen* dance, tandis que du palais des grands seigneurs jusque dans. la chaumière du paysan un mémo cri retentissait dans tous les cœui^, et qu'un même rayon deliberté âiscinait tous les regards, les Juifs restèrent à Fécart immobiles et împns^ sibles au milieu de te mouvement généreux qui entraînait Une valeureuse nation à reconquérir sa place parmi les natioi^sde TEurope. Quelques Uns d'entre eun> mn contents de garder cette froide neutralité, entreprirent un méUer infâme. Un of^

St5R LA tltlSSlE. SS7

licier supérieurpolonais en a fait pendre plusieurs qu'il soupçonnait de vendre les secrets de l'armée insurgée au quartier de Dîebiisch ou de Paskewitch..Ce8t un Juif aussi qui révéla àTaulorlié nisse la retraite de Konarski, ce Jeune et audacieux chef de la conspiration de Wiina. Pour prix de ses honteux renseignements, il a reçu «ne récompense d'argent, une médaille d'or, qu'il Q la lâcheté de porter, et un titre de noblesse ! Ceux qui, dans le cours de la révolution polonaisoj se sont montrés attachés à la cause de la Russie, n'ont pas été oubliés dans les rémunérations que les agents de l'empereur distribuaient à ses fidèles sujets. Quelques uns ont reçu de Targeni, d'autres ont été décorés de l'ordre de Sainl-Sianislas. En vérité, on ne peut pousser plus loin le déluge des décorations qui inonde la Russie. La population juive, glorifiée ainsi dans quelques uns de ses membres, a obtenu en même temps d'autres privilèges. II lui a été permis d'acheter des terres et de s'implanter dans certains districts qui, jusqu'alors, lui étaient interdits. Quelques bons services d'espionnage, quelques trahisons de plus, et elle pourra marcher de pair avec la population polonsdie, En attendant ^ ello est encore ^ malgré

ses nouveaux privilèges , soumise à d'âusières règlemenis, et gênée dans les aeles de sa vie journalière , par d*injurieuses restrictions. Dans les villes, les Juifs ne peuvent fréquenter ni les cafés, ni les promenades et jardins publics, et s'ils prennent place dans une diligence, il^st permis à tout voyageur de les répudier et de les faire descendre de voilure. Pour reslreîndre leurs habitudes de contrebande, on les oblige à se fixer à six lieues au moins de la frontière. A Cracovie, ils sont relégués de Tautre côté de la Yistule, et les jours de fête ils ne peuvent ouvrir avant midi leurs magasins, ni quitter leur quartier sans une permission spéciale. Un dimanche malin, j'avais pris, pour me servir de guide dans cette ville, un Juif qui faisait dans mon hôtel le métier de valet de place. Au milieu de la rue, il fut arrêté par un soldat qui le somma d'exhiber sa permission. Le Juif avait négligé d'y faire apposer un nouveau visa, et je ne le revis que le lendemain. Ceux d'entre eux qui ont une profession d*ariisan, ou qui possèdent quelque fortune, obtiendraient facilement i'autorisaiion de s'établir dans l'intérieur des villes, où ils ne peuvent entrer qu'à certains jours et à certaines heures; et ils échapperaient à la plu*

SUR LA RUSSIE. 2î9

part des formaliiés rigoureuses auxquelles ils sont astreints, s'ils voulaient se raser la barbe, quitter leur cafetan, se dépouiller enfin, autant que possible, de leur apparence de Juifs ; mais il en est bien peu qui consentent à se transformer ainsi, et cette fidélité à leurs coutumes traditionnelles, ce respect pour les signes extérieurs de leur nationalité, Tétat de contrainte et de suspicion dans lequel ils vivent, éveilleraient en leur faveur un vif sentiment d^intérôt et de compassion, si souvent ils n'étouffaient euxmêmes ce sentiment par les lâches perfidies dont ils se sont rendus coupables en de graves circonstances, par leurs habitudes journalières de vol et de fourberie, par le contentement qu*ils éprouvent eux-mêmes dans leur humiliante situation , chaque fois qu'ils trouvent un moyen d'amasser quelques florins ^

1 Un écrivain polonais» après avoir lu cette leUre insérée il j a quelques mois dans la Revue dei Deux Mondei, a exprimé en des termes dont je le remercie le regret de me voir faire une si sombre peinture des juifs de Pologne. A Dieu ne plaise que je prétende insulter à la misère de cette population déjà si honnie et si maltraitée, J*ai raconté simplement ce que j*avals vu dans le cours de mon voyage, ce que j'avais appris par le témoignage, non pas de quelques nobles polonais, mais de tous les Polonais, j*ose le dire, qui m*ont parlé de l'état des juifs de Pologne Cependant je ne puis que m*associer aux idées de commisération, exprimées par M. Czynski , dans les Arehivet Uraélttet (juin 1843), en fa-

T. ii; 20

339 • tEtTRfia

Troi» jours tprès uolre départ de Pëicrshonvg, nous arrivions à Kowno. On y comptait nuirefoi» plusieurs riches couvents ; maintenant ils sont en partie ruinés» en partie abandonnés. On sait que le clergé polonais prit une grande part à la révolution de 1831. L'humble pasteur du hameau çt le prêtre de la cathédrale tendi* rent les mains au peupleenihouslaste qui s'armait au nom do ia religion et delà liberté. L'émotion ardente qui agilait aloi*s tous les esprits pénétra aussi dans reno^into des cloîtres. Les pauvres reUgieuXi qui» dans le silence de leur retraite, avaient eu main(e fois roccasion de méditer sur la grandeur passée et la décadence de la Polo« gne, tressaillirent à Hdée de voir leur chère patrie reprendre «ou rang dans le monde, et leur culte aRi*ancbi delà domioatîon d'un culte schis^ matique. lis secondèrent de leurs voçux, Ils aidé* rent de leur appui ceux qui leur promettaient cet afflrtinchîssemcnl de la terre et de l'église, et la Russie leur a fait expier ces manifestations d*opinîons, ces témoignages de sympathie* Quelques couvents ont été abolis, d'autres dé- ^ pouillés de la plus grande partie de leurs biens.

veur de celte pauvre race d'exilés, et, comme Iiti, je ?oudrai« d« grand cœur la voir aff^aochie du joug qui pè«« m 9Ue, émaâci|k9f et plus heureuse,

SUR Vk RUdSlE. 231

A Kûwno, j'ai visité celui des DominlcaSns. Il renfermait autrefois une quarantaine de reli** gieux; il n'en a plus que sept^ qui vivent pauvrement et péniblement. L*un d'eux m'a montré sa modeste cellulei Hélas! quelle différence avec ces cabinets élégants, ees salons ornés de tableaux, revêtus de tapis, que les moines de Troïtza appellent aussi leurs cellules ! Le cuite catholique a été relégué dans une église délabrée, bâtie en 1&40, par Witold, grand duc de Lithuanie, et le culfô gréé s'est emparé d'un élé^ gant édifice construit par les jésuites. Les Bus^ ses ont été si pressés d'y poser leur iconostase, qu'ils n'ont pas même pris le temps d'enlever les statues des saints^ les groupes d'anges des colo* des et des chapiusaux, selon les règlements <ltt rite grec, qui ne tolère aucune sculpture dans ses temples*

Kowno est une position stratégique considérable* Le gouvernenAent russe l'A compris, el l'année dernière il a folt dd eettd ville le ciieN lieu d'un gouvernement \ son but dst d'amoiâdrlr par cette nouvelle institution l'importance de Eœnigsberg^ de Memel , et de donner plus de moyens de développemeni M oommercé de la Pologne ftveo Lipawa ei Riga*

2â2 LETTRES

Le Niémen sépare ici l'empire de Russie des buil paiaiioais transformés , depuis 1857 , en gouvernemenis, que l'on désigne encore, par une expression parfaitement illusoire , sôus le tiire de royaume de Pologne. C'est par là que, le 2S mai de l'année 1812, Napoléon s'avança sur le sol moscovite. A six heures du soir, trois ponts furent jetés sur le fleuve; à minuit, deux divisions du premier corps le traversèrent et réjoignirent les voltigeurs de la division Morand, que Ton avait fait passer sur des barques pour protéger rétablissement des ponts. Les troupes défilèrent pendant le reste de la nuit et la matinée du lendemain. On avait dressé les tentes impériales sur une des hauteurs qui dominent la route de Moscou , et Napoléon était là qui regardait se dérouler dans la plaine ses innombrables légions. L'enthousiasme était alors dans tous les cœurs, la joie brillait dans tous les regards ; chaque régiment marchait fièrement sous les yeux de celui dont le nom seul annonçait la victoire, les drapeaux de vingt peuples réunis s'inclinaient devant l'aigle de France , et l'air retentissait au loin du bruit des tambours, du son des clairons, des cris de : P^ive CEmpe^ reur .' répétés par cinq cent mille hommes. Six

mois après, dans cette même ville, au bord de ce même fleuve, on voyait revenir les débris de cette grande armée, si belle naguère, si pleine d'espoir et d'ardeur, hélas î et en si peu de temps épuisée par tant d'épouvantables souffrances, paralysée par le froid et le besoin, harcelée sans cesse par un ennemi impitoyable , soutenue encore cependant par un invincible courage, et dans son deuil profond, dans son affreuse misère, plus admirable peulétre à voir que jamais. Avec quelle émotion j'ai parcouru les deux rives de ce fleuve témoin d'une telle splendeur et d'une telle désolation! Non, jamais rien de pareil n'apparut dans le monde et jamais un Fraihçais ne passera par ces plaines du Niémen sans les contempler avec une amère douleur et un noble orgueil.

M. le duc de Fezenzac dont nous avons déjà cité l'intéressant journal, raconteainsi le passage de notre malheureuse armée à Kowno.

« Les magasins qui avaient été respectés à Wilna, furent enfoncés à Kowno, et ce nouveau genre de désordre entraîna de nouveaux malheurs. Beaucoup d'hommes, ayant bu sans modération du rhum qu'ils trouvèrent dans les magasins, furent engourM» par le froid et mou-

mreât. CMe Ikiôeor était p(m tnx â'atHdtit piui ddngeureuBe qa*il6 en igtioraiisut lesëflbt$| etquei n'ëtôtit odtouttttnësx}u*à la mauvaise eau de vie du pays, ils eroyàieiu boihe impunément du rhum eu auisi grande (}uantiié. Les toiiûeaux paient brfs^, le rhum coulait dans les magasins et preique au milieu des rues, â'auires soldats tenlevaient les biscuits ou se partageaient les sacs de farines ; les portes des magasins d'habillement étaient ouvertes, les habits Jetés péle-méle, chaque soldat en passant preUait ceux qu'il trouvait BOUS la main et s'en revêtait au milieu de la rue; mais la plupart) traversant Kowno sans s'arrêter, fie songeaient qu'à (Uir cet horrible séjour. Accoutumés à suivre machinalement ceui qui marchaient devanteux, ils se pressaient au risque de s'étouffer sur le pont, sans songer qu'ils pouvaient ifbcilemen t passer le Niémen sur la glace .

« Le maréchal Wèy cherchait encore à défendre Kowno poiœ^ donner à ces malheureux le temps d'échapper à la poursuite de l'ennemi, et pour protéger la retraite du roi de^Naples, qui avait pris la veille la route de K^^t^sberg par fiumbinen. Un ouvrage en terre qtfon avait con- #ti*uit à la hâte en avant de la porte de Wilna lui {mru( Hue défense sfiisante poOF^HT^ler l>)f^

vGooQle

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SUR LA MUlZ. Ht

Mmi louto la Joimiëé.D8^»6 lanàtiâéé^ rftrrfé^^ garde rentra dani la vUld \ deiil pièc^ d« canon, lOttteDttèft par qa€%^ paleidné (FliinihleHe bû*' vardise^ fU'r^m plaeéeé iitr le rei»part$ ei ce pôtU n(>mbk*ô de ireupei se dlspeiail à leuienk* Tattaque q»i déjà se prépftraita Le mftréebàl, ayant pril ces dispôsitii&ni, av&lt été ae reposer daiis son logement $ & peine étaît4i paru qneraF^ faire s'engagea. Les p^miers ooups de e&non des Russes démontèrent une de nos pièces \ Yin^ ftnterie prit la fUite, les canonniers allaieni la 8aivre« Blentdi les cosliqites pouvaient pénétrer sans obstacle dans la vUle> quand le maréchal parut sur le rempart. Son absente avait MU nous perdre, sa présence suffit pour Août répa** rer $ U prit lui-^méme un (ùsil et Bt feu sur fen^ nemi. Les troupes revinrent à leur poste ^ le combat se rétablit ei se soutint jusqu'à rentrée û» la nuit , qui commença la retraite. Ainsi ce dernier succès fût du à la bravoure personnelle du maréchal, qui défendit lui-même en soldat la position qu'il avait mis laat de peine à conserver. «Vers le soir, l'ordre du départ arriva. Le troisième corps devait ouvrir la marche^ suivi des Bavarois et des restes de lar^ivision LoisoOt flouf traversâmes ^owno M wHIen des ^ÇifS% ftt

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des mourants. OodistinguaU, à laloeur desfeax des bivouacs encore allumés dans les rues quelques soldats qui nous regardaient passer avec indifférence, et quand on leur disait qu'ils allaient tomber au pouvoir de l'ennemi, qui nous suivait de près y ils baissaient la téie et se serraient auprès du feu sans répondre. Les habitants^ rangés sur notre passage, nous regardaient d'un air insolent; l'un d'eux s'était armé d'un fusil; je le lui arrachai. D'autres soldats qui s'étaient irainés jusqu'au Niémen étaient tombés morts sur le pont , au moment où ils touchaient au terme de leur misère. Nous passâmes le pont à notre tour, et tournant nos regards vers l'affreux pays que nous quittions , nous nous félicitâmes du bonheur d'en être sortis, et surtout de l'honneur d'en être sortis les derniers.

« De l'autre côté du Niémen, la route deGumbinon , que nous devions suivre , traverse une hante montagne. A peine étions- nous au pied de cette moniagne, que les soldats isolés qui nous précédaient revinrent précipitamment sur leurs pas, et nous annoncèrent qu'ils avaient rencontré les cosaques. Al'instantmême, un boulet de canon tomba dans nos rangs, et nous acqut* mes la certitude queées cosaques, ayant passé 4e

Sriéinen sur la glace, s'étaient emparés du sommet de la hauteur avec leur artillerie, et nous fermaient le chemin. Cette dernière attaque, la plus imprévue de toutes, fut aussi celle qui frappa le plus vivement Tesprit du soldat. Pendant ia retraite, Topinion que les Busses ne passeraient point le Niémen s'était fortement établie dans l'armée. Tous de Tautre côté du pont se croyaient en parfaite sécurité, comme si le Niémen eût été pour eux ce fleuve des anciens qui séparait l'enfer de la terre. On peut juger de quelle terreur ils durent éire saisis en se voyant poursuivis sur l'autre bord, et surtout en trouvant la route interceptée par l'artillerie ennemie. Les généraux Marchand et Ledru, qui nous conduisaient, parvinrent à former une espèce de ba* taillon en réunissant au troisième corps tous les isolés qui se trouvaient là. On voulut en vain essayer de forcer le passage; les fusils des soldats ne partaient pas, et eux-mêmes n'osaient avancer. Il fallut renoncer à toute tentative et rester sous le feu de l'artillerie sans oser faire un pas en arrière , car c'eût été nous exposer à une charge, et notre perte alors était certaine.

« Le maréchal Ney parut alors, et ne témoigna pas la moindre inquiétude d'une situation

MS LBTTIlttS

Il dëf^spéiTe» Sa déiermitmifoii )3rompte nons sauva encore 6( pour la dernièi^e foi$^ Il se dé-* oida à desceadfiB le Niémen ei à prendre lit route de Tilsiit, espérant regagner Kœnigsber^ par des cbemins de traverse* II ne se dissimu** lait pas rinoonvénletit de xfUiuer la rouie de Gumbinert) et de laisser ainsi le reste de rarméô sans arrière-garde, inconvéïwent d'autafit phi* grave qu'il éiah impossible d*en prévenir le roi de Nnptes, mais il ne lui resiait aucHnc autre ressource, et la nécessité en faisait un devoir. L'obscurité de la nuit Aivorisa ce mouvement. A deux lieues de Kowno, nous quittâmes les bords du Niémen pour prendre un chemin à gauclie au travers du bois qui devait nous mener dans la direction de Kœnigsberg. Ce mouvement nous fit perdre beaucoup de soldais, qui, n'en étant pas prévenus cimarcliunt Isolément, suivirent le Niémen jusqu'à Tilsilt. Pendant la nuit et toute la journée suivante, nous ne prîmes que quelques instants de repos. Un cheval blanc que nous montions à poil Tun après l'autre nous fût d*un grand secours. Le Ift au soir , un assez bon village nous servit d'abri. Là je perdis deux de mes offlciei^s. L'un mourut dans la chambre que j'oocupais , i*autre disparut le lendemain*

SUR LA AÙfiSlC. 239

Cefiirem nos doniiers malheui^s, car, à dater de celte journée « noire situation changea de face. La rapidité de notre marche nous avait donné une grande avance sûr les cosaques, qui, d'ailleurs, s*oceupiiieni& poursuivre les autres corps sur la grande route. Depuis la montagne de Kowno^ nous cessâmes de les rencontrer. Les pays que nous traversions n'avaient point été ravagés, et nous y trouvions des vivres, des traîneaux pour transporter nos malades. Le maréchal Ney se rendit alors directement à Kœnigsberg, où nous le rejoignîmes le 20 , conduits par le général Marchand, après avoir logé successivement à Noustadti Pillkahlen , Rohr, Sa- UanetTrapian. •

Les rives du Niémen, théâtre de tant de scènes grandioses et terribles, sont à présent occupées par deux bureaux de douane établis tout exprès pour favoriser les intérêts industriels de la Russie et paralyser ceux de la pauvre nation conquise. Les denrées que la Pologne pourrait exporter sont arrêtées de Tautre côté du fleuve, si là Russie n^en a pas un besoin rigoureux. Les denrées russes, au contraire, doivent être débonnairement acceptées en Pologne. Il y a telle {Dorcbandise même prohibée dans c« pays sur

240 LBTTRES

les frontières de TAutriche et de la Prusse et qui n'est plus frappée que d'un droit léger lorsqu'elle arrive par la Russie, comme si , en passant par les domaines de l'empereur, elle se purifiait de son caractère de prohibition. Ce généreux tarif date de 1832, et il n'est pas difficile d'en apprécier les résultats. En 1832, la Pologne expédiait annuellement des draps pour une valeur de trente millions de florins. Dans l'espace de dix années, le chiffre de cette exportation est tombé à trois millions. Les autres branches de Tindas* trie sont à peu près au même point de décadence . Il faut que de toute façon, dans sa vie commerciale et sa vie intellectuelle, dans ses désirs d'études et ses spéculations matérielles, la Pologne se résigne à courber latéte sous l'autorité supérieure de la Russie, à subsister par son bon vouloir. La douane polonaise de Kowno nous arrêta et me prit une boite de cigares qu'un aimable compatriote m'avait donnée à mon départ de Pétersbonrg. Pauvre douane ! Je ne lui en garde pas rancune. Le tabac est, je crois, la seule denrée qu'il lui soit permis de saisir, la seule qui lui laisse quelque occasion de faire un acte d'autorité. Pour le reste, elle n'a qu'à écrire des acquits et percevoir de légers droits.

SUm LA RUSSIE. 941

Nous contiouàiBes noire route à travers des plaines chargées de fruits et des villages misérables, à travers les ebanops d'Ostrolenka, inondés en 1 831 du sang des Russes et des Polonais, et couverts à présent d'une riche moisson. La nature suit pas à pas les traces de Thomme, et répare d'une main bienfaisante les dégâts qu'il a commis dans sa haine et son orgueil. Elle met une couronne de verdure au front des monu* ments en ruine , elle répand une semence féconde sur les terres dévastées , elle fait d'une tombe un tertre de gazon , un champ de fleurs d'un champ de bataille. On cherche les sillons sanglants creusés par le canon, le sol où des armées entières ont été ensevelies, et l'on n'aperçoit plus que des gerbes de blé dorées par un beau soleil. L'orage de l'homme, l'orage d'un jour de colère, d'une heure de vengeance, a cessé , et la nature a repris son immortelle beauté. Ainsi l'œuvre de la destruction est l'élément d'une œuvre de vie. Nains superbes et impuissants , nous n'avons pas même la force d'anéantir ce qui fatigue notre envie , ce qui irriienos caprices. Nous parlons aveuglément de notre haine et de nos ravages ; la nature, fille de Dieu, se rit de notre vaniteuse faiblesse et chante

lAl LCtTfttS

son elKint éternel d*amonr et de rësntreiuba. Le lendemain, nons arrivions en face de Yar^ sovie. Avec quelle émotion j'ai vu cette ville , illustrée par tant de grands noms, par tant de faits éclatants, si flère et si puissante autrefois, si dégradée à présent, cette ville oh deux femmes de France ont porté la couronne , où Napoléon trouva dans sa gloire une ardente sympathie et dans ses revers une généreuse alliance, cette ville troublée par tant de tumultes, ensanglantée par tant de discordes et ennoblie par tant de grâces charmantes et devertus chevaleresques? La première chose qu*on aperçoit, en approchant de la capitale de la Pologne, est la nouvelle citadelle construite à ses portes. Elle n^éiait pas encore achevée, lorque, en 1886, l'empereur NÎ7 colas reçut une députalign de Varsovie, et, sans lui permettre de proférer une parole, d'exprimer un vœu , lui dit avec un accent de <^olère : « Si vous vous obtînez à conserver vos rêves de nationalité distincte , de Pologne Indépendante el de toutes ces chimères, vous ne ferez qu'attirer sur vous de grands malheurs. J'ai fait élever ici la citadelle, et je vous déclare qu'à la moindre émeute je ferai foudroyer la ville Je détruirai Var- ^vie, et certes ce n'est pa$ moi qui la rebâtirai , «

SDH 1*4 iiyssiE. tiS

Cem eitadelle & vraiment un aspect e(A*ayant. Pe loin» on la voit surgir au milieu de la plaine 9V60 Sfs boutes murailles en briques, ses bas** Uonsi sesiOrrasseroenis. Ses remparts s'étendent sar les deux rives de la Vistule. Ses canons tiennent sous leur gueule bëanie toute la ville; Ton assure qu*eUeest nue2 vaste pour renfermer au besoin quarante mille hommes. Un ingénieur anglais qui Ta visiiée m*a pourtant dit qu*elle avait été construite si précipitamment et sur un plan si défectueux, que ses murailles ne résis** teralent pas à une attaque vigoureuse, et que ses batteries n'atteindraient Jamais aucun but.

Non loin de là sont les débris de la forteresse élevée par les Polonais pendant leur dernière révolution. Vieillards, jeunes gens, enftuits, toi t le monde travailla avec ardeur à ceiie œuvre patriotique. Les femmes elles* mêmes charriaient le sable et transportaient les moellons. £n quelques mois, elle f^t finie et présentait un moyen de défense redoutable* Les Polonais, tout an déplorant les suites de leur malheureuse révolution^ racontent pourtant leurs Jours de lutte avec orgueil, et ils ont raison. Abandonnés il lcui*s pi'opres forces , sans secours étranger^ seuls en face d*uD empire immense y entravés

2&& LKTTRES

dans leur résistance par TAutriche et la Prusse, qui ont menti à leur promesse de neuuralité, ils ont tenu en échec, pendant près d*une année, toutes les forces de la Russie, ils ont battu toute Tarmée de Diebitsch, et arrêté pendant trois jours, aux portes de Varsovie, celle de Paskewitch, le vainqueur dTrivan. Qu'il me soit permis de rappeler en peu de mots les principaux faits de cette dramatique histoire.

La Pologne commença sa révolution avec 35,000 hommes, et résista, dat)s les plaines de Grochow, à 180,000 Russes soutenus par 360 canons. L*ennemi lui abandonna le champ de baiaiile. Au mois de mars, Tarmée polonaise se signala par de nouveaux exploits à Wawr, à Dembe, bauit encore les légions de Diebiisch, et ne sut pas user de sa victoire. Deux mois après^ les Polonais tinrent sous le feu de leurs armes la Jeune et la vieille garde impériale^ composées de S2,0U0 hommes. Un effort de plus, et ce redoutable corps était anéanti.

Au mois de juillet, Tarmée russe, décimée par les combats, par le choléra, par les désertions, ne se composait plus que de 120,000 hommes , et celle des Polonais, qui de jour en jour grandis^ sait et se forlifiaiti en comptait 85,000. Paske-

SUR LA RUSSIE, ^hb

wttch avail rangé 80,000 soldats devant Yar-sovie. Les Polonais en avaient 40,000, c'est à dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour défendre la ville. 25,000 Russes périrent dans ces derniers jours de combat. £nân , dans l'espace d^iine année, la Pologne, en commençant une guerre contre des forces cinq fois plus nombreuses que les siennes , remporta la victoire dans onze batailles rangées, soixante-huit combai$, quarautci-qualre engagements, et à la fin de la lutte son armée était presque aussi considérable que Tarmée russe. Qu'a-t-il donc manqué à ce malheureux pays pour rompre les derniers liens de sa servitude, pour reprendre la place qu'il a Jadis occupée parmi les autres nations de l'Europe ? Il lui a manqué Tunion politique qui dirige les efforts d*un peuple et affermit ses succès,^ il lui a manqué un homme puissant et résolu, un homme hardi et éclairé, qui eût étcmffé sous sa forte main tous les germea de discorde, les divisions de partis, qui eût pu poursuivre intrépidement au conseil et sur le champ de bataiUe l'œuvre commencée , ne pas s'arrêter à un demi- succès, ne pas perdre les fruits d'une vl<5tQire. Voilà ce que les Polonais

SiSl6 LÇTT^£S

reconnaiftscui aujourd^bui) et voilà ce qu*U» 00 ^uraienl trop déplorer.

Praga, qui é^ait autrcirols uo0 ville oodsidé* rable, n*est plus à présent qu'un assemblage de maisons irrégulières et de chétive appariée, habitées en gi ande partie par les Juifs. £q faM de c(3 faubourg, ravagé plusieurs fois par les Russes, est Varsovie, élevée sur iu»e bauieoTi étagée sur la rive gauche de ia Yistule. 8oti aspect me rappelle celui de 6àle« Cest la même ligne d'édifices ondulant le long ctes eaux, lé même mélange de maisons, d*arbres, de flèches de clochers. On arrive a la capitale de la Pologne par un pont en bois dont les poutres disjointes, les rondins mobiles, tremblent et gémissent sous le pied des chevaux comme desiluyaux d'orgue. La Yislule est large, mais souvent desséchée et coupée par de larges banc9 de sable qui arrêtent toute navigation, et on ûe la traverse pas sans, faire d'abord une longue station à un bureau de police où trois Russes en uniforme, élevés ù Je ne sais quelle école , travailleut une h^ure k épeler et à inscrire le passeport du voyageur; un peu plus loiu, on ti'ouve endpre un autre bureau, puis un troisième dans riùtérieur de la cité, De Stocj^lioUifl jus(^u'içi, en passant par {?^|i|

SUR lé^ RUSSIE. S47

vitfts » mou paiteport a iii ipiorU éur traiHe reghirest revôm de yif}gt-t|aoihl signatures de choiioellerle, de seice cachais rouges^ ei il m*6n a ooùlu 160 franos pour obienir celte sauve^ garde de mon innoeence i encore n'ai^je payé que la taxe légale. Plusieurs de mes compa** Ifioies n*en ont pas été quittes à si bon marché. J'en ai renoonti^ un à Pétersbourg qui courait depuis deui jours h la recherche d'un commis*saire de quariieri et qui, Tayaut enfin trouvé, ne parvint à obtenir son visa qu'en lui mettant un billet de vingt roubles dans la main*

Varsovie n'est pas une ville régulièrement lielle. Ses rues ne sont point alignées comme celles de Berlin ou de Pétersbourg; ses places publiclues ne présentent pas cette symétrie imposante dont s'enorgueillissent d'auures capitalles. Ses magasins ne sont ni larges, ni splendides et ses maisons forment entre elles à chaque pas quelque nouveau contraste. Le palais du grand seigneur étale sa colonnade dorique, ses volutes et ses chapiteaux, à côté de l'étroite tia« bitation d'un humble bourgeois \ l'élégante bouliqtte ornée des riantes fantaisies de nos modes et de notre industrie s'ouvre eh faoe d'une mé*» çl^t^ échoppe, L'bOtel d'Angleterre déroute ^

2&8 LEttEES

ses convives inie carie de restaurateur qui figurerait faonorablemeat dans les salons de Véry, et à quelques pas de là l'habitant d'un cabaret souterrain distribue, sous sa voûte humide et enfumée, l'eau de vie de pommes de terre à un cercle de paysans.

Cet aspect de la ville représente Tétat de la société polonaise : luxe des grands, pauvreté du peuple, beaucoup de palais et beaucoup d'habitations chétives, peu de situations intermédiaires. Mais ce mélange d'édifices somptueux et de boutiques, de grands hôtels et de tavernes, récrée le regard, intéresse la pensée. A chaque pas, c'est une nouvelle scène de mœurs à observer, une nouvelle image à peindre. Chaque palais a son illustration et ses souvenirs; les plus beaux noms de la Pologne, les plus belles pages de son histoire, y sont attachés. Celui-ci a été occupé par les rois de Saxe, cet auâre par les comtes de Bruhl, dont le nom se retrouve encore sur la magnifique terrasse qui domine à Dresde le cours de l'Elbe. En voici un qui a appartenu à la famille de Sapieha, rival de Jean Sobieski; plus loin je trouve ceux des Radziwill , des Lubomirski, des Malachowski, des Czartoriski, hommes de guerre et d'état^ amis 4c6 lurts et des

SUR LA ROSSIE. 2&9

lettres, puissants par leur fortune, célèbres pur leur valeur dans les combats et leur parole dans le conseil, malheureux par leurs ^lousies orageuses et leurs dissensions. A rextréinité de la ville, il y en a un non moins illustre, non moins spleudide que les autres, œuvre d*orgueil et de galanterie : Auguste II le fit construire pour satisfaire au caprice d'une de ses maîtresses. Des milliers d'ouvriers y travaillaient du maiin du soir, des milliers d'ouvriers y revenaient la nuit poursuivre leur tâche aux flambeaux. Un jour, la belle comtesse Orzelska, en passant dans celte partie écartée et abandonnée de la ville, avait dit: « Yoilà une riante situation. » Quinze jours après, elle y trouvait un parc, un jardin, un château; le galant roi la conduisait dans des salons richement meublés , et lui disait : • Tout ceci est à vous. » Ce château appartient à présent à M. le comte Zamoyski, qui y a amassé une quantité d'objets d'art du moyen âge et une bibliothèque des plus précieuses. Au centre de la ville, au bord de la Vistule, est le château des rois, le Zamek, construit en partie par Sigisr» moud III, agrandi par Auguste II, terminé par Stanislas Auguste Ponialowskî. C'est un étlifice d'un caractère sombre, imposant pai* son en-

M tSTTftBâ

ceinle el sa situation. H m'a rappelé rancleo château des grande ducs de Mecklembourg que j'avqis vu quelques mois auparavant à S^bw^rln. Celait là que les nonces et le sénat s'asseriH blaient à Touvcrlure des diètes. Céiaii là que les souverains de la Pologne recevaient les ambassadours des puissances étrangères dans une grande salle décorée de tableaux qui repréften* taiont les principales époques de iVistoire po* lonalse. Le maréchal Paskewitch habite à présent ce palais des rois^ et les appartements réserves jadis aux serviteurs de la couronne, aux oQicicrs jdes gardes ^ sont occupé» par les cuiplo) C5 dç ses bureaux.

Près de là est la cathédrale de Saint-Jean^ monument gothique d'un goût exquis. La chaire sui'ioui est un travail de soulptura d*une rare délicatesse. Douze statuettes charmantes, représentant les douze apôtres, ornent la balustrade. Douze dais légers s*élèvent sur leur tête. La rampe et le pavillon gothique qui la surmonte sont dessinés avec la légèreté d'une arabesque, ciselés comme un bijou, brodés comme un^ àmr telle. Sur les murailles des nefs latérales, il y a une quantité d'inscriptions sépulcrales et plusieurs monuments ftmèbresi dernier témoignage

$tm LA hussib; 251

de fargiietl aristocratique qui se venge par son ftiste des rigueurs de la mort. Le plus récept est celui du comte Malachowskl. C'est une œu.Yre de Thorwaldseni bien connue des artistes. Le t>lns touchant à voir est le tombeau dé deux princes de Mazovie, Tun évéque^ fautre guerrier, couchés tous deux sur leur froid cercueil arec leur mitre et leur casque, leur chasuble et leur armure; Fëvéque embrasse son frère daii^ la mort comme il l'avait embrassé dans* la vie: Tous deux semblent s'être endormis 'du demiei^ sommeil à la même heure, et s'en aller avec lîi même affection et le même espoir dans un autre monde., A côté d'eux sont gravés plusieurs passages de l'Ecriture sainte^ expression de leur amour et de leur foi. Une douce pensée % présidé à rérectîon de ce tombeau, et l'art du seizième siècle l'a orné de ses gracieuses ciser lures, le marbre employé à sa structure lui donne un aspect étrange et des teintes variées qui produisent un e£RH charmant.

Dans une petite chapelle de l'église des Capu« eiM, J'ai vu Meore deux ihonuments mémora^ blés : à gauche, un sarcophage en marbre noir smrmonté.d'un sceptre et dHme couronne, et re^ yêui de cette inscription : S^rvandis frcscor^

2M lETTRES

diii invietUêimi principU Johannû III ^ jPoloniorum regUy oh fusai sœpiûs Turcorum copias et liheratani Fiennam ab obsidione^ totius Russiœ imperdtoTj Nieolaus, rew Polonim^ monumentum hoc fecit* Jlnno 1829 V; à droiiei une urne sépulcbrale consacrée à la mémoire du roi Stanislas Auguste, avec cette poétique inscription : Morte guis fortior ?

Gloria et Amor^. Deux rois de Pologne, le valeureux Sobieski et le galant Stanislas Auguste, placés ainsi Tun en face de Tautre ; deux phases d'une époque de gloire et d'indépendance, et le nom de l'empereur Nicolas au milieu ! Est-ce le hasard qui fait de tels rapprochements?

Les autres églises de Varsovie n'offrent rien de très remarquable. Elles ont été ravagées plusieursf fois, reconstruites de différentes façons, et remplies d'œuvres de luxe plus que d'œuvres d'an. Une foule pieuse s'y presse chaque dî* manche et chaque jour de fête. Le peuple de la ville et le peuple des campagnes, qui apporte chaque matin ses denrées sur la place où s'élève

> c( Aux m&nes de rinriocilHe prince leui IH, roi de Pologaei qui souvent mit en fuile les armées turques et délivra Vienne assiégée, Nicolas, empereur de toutes les Russies et roi de Pologne, a élevé ce monument. »

• Quoi Ue plus fort que lu mort? L'9mour et la gloire..

la colonne de SigismondlII, s'en va, dès que la cloche sonne, vers les temples qu'il vénère. Les hommes, portant encore leurbesacesur Tépaule, s'agenouillent au basi de la nef; les femmes se frappent la poitrine et se prosternent la face contre terre. Presque tous baisent religieusement en arrivant Içs pieds, les mains du Christ ou des saints dont les statues en plâtre décorent l'entrée de l'église.

C'est dans l'ancienne partie de la ville que s'élèvent la plupart de ces églises et la plupart des couvents. X^uoique cette moitié de Varsovie date de loin, on n'y trouve pœnt ces formes d'architecture pittoresque, ces constructions artistiques du moyen âge qui font l'ornement des vieilles villes de France et d'Allemagne. Incendiée à diverses reprises, ravagée par les discordes civiles et les hordes étrangères, elle a perdu son caractère primitif, et on ne reconnaît guère son ancienneté qu'à ses rues tortueuses et obscures, aux fenêtres étroites, aux corridors sombres de ses maisons. Tout ce quartier est presque entièrement occupé par la classe bour-^ geoise et industrielle, les ouvriers et les petits marchands. Les riches familles de la noblesse, les fonctionnaires et le haut commerce sont ré-

T Tî. 22

t5& IBTVftES

pancluidaQ» le flmbeurgde Crtcovie, dans la me Electorale et la rue du Mlrf, dans la grandeetélégante ru^u*on appelle h Naui^at*^Mende. Là est la place derbôiel-de-TÎlle, oecupé maintenant par une légion d'employé de police, le jarâlç de Saxe, auquel ilnen^anque que des bassins d*eftii pour rîvalîscff* avec Iqs Toileries, la plaeeoù Ton a érigé la staloejleKopemik, et une antre f^Bi^ée place carrée où s'élève le monnm^t le plus lourd etle'ptus impopulaire quil soit possible dlnia gîtier . Cest une eolonne oanrée en bronae-ou en tôle vérifie, posée sur un piédestal à boit angles el entourée de bnit animaux grotesques. En y regardant de phM prèSy on s'aperçoit que ces animaux sont des lions, symbole de ta force et du courage, et Texpllcation du symbole est sur une des faces de la colonne, où f on voit écrits en lettres dW les noms de buit Polonais massacrés par le peuple pendant les premiers jours de la révolution. L'un d'eux fui lue par basard, on second par erreur, deux ou trois aulr^es étalent d'infâmes gueux, mais n'Importe, Ils n'en doi* vent pas moins être tous bonorés comme des victimes de leur loyal dévouement à la Russie $ les huit lions représentent leur béroîsme, et la lildeuse çolonpe doU transmettre leurs nom9 à ^^

SUR vk Muin: m

pK^iéAté^ Où ûe pouvait vitn ima^^ dé plutf imidiant pour Yartovie que eetie gtorificatioD ofiioietio de plusieurs ik>idb odieux^ et cette per* pétuité moBumeutaie d'un instant d'erreur ou de légitime vengeance. Aussi la colonne fut* elle pendant plusieut^s mois couverte d'épigrammes acerbes et de i^acards iqjurieux. Lea sentinelles avaient fort à faire d'empêcher les Polonais de venir là; dans Tobscurité de la nuit, afficher Texpression de leur résseniiment^ Il a fallu un renfort de factionnaires pour m^ure fin à ces manifestations d'opinion que des regard» curieux lisaient chaque maiin^ que des mains indiscrètes colportaient ensuite par toute la ville. Les fouotionnaires russes ont senii eux* mêmes qu'ils ayaieut commis une fauie en éri* géant ce grossier trophée,. et lorsque Tempereur ' Nicolas vint-à Varsovie, il refusa ^de le voir j mais cod^e raut(H*ilé absolue ne peut avouer qu'elle a eu tort, le monument est resié debouti à rentrée du Jardin de Saxe, avec ses 0éuris* suites. '* *"' '

Occupée et pillée trois fois par les"* Russes^ investie par Catherine d un faux semblant de pouvoir, asservie complètement par Alexandre^ sous la trompeuse sauvegarde d'une constitua

tioa, VarsoiLie a perdu à sa dernière révoluUon ce qui lui restait encore de son ancienne autorité. C'en est fait du mouvement que les voyageurs aimaient à remarquer autrefois dans cette ville. C'en est fait de ces souverains héroïques qui arrêtaient à la pointe de leiu*s lances le ravage des hordes tartareset sauvaient le christianisme sous les murs de Vienne, de ces diètes splendides et tumultueuses qui mettaient une couronne sur la tête d'un pauvre moine, de ces grands seigneurs qui traînaient à leur suite une armée de gentilshommes dont chacun pouvait devenir roi. C'en est fait de tout cet éclat et de toutes ces rumeurs d'une grande assemblée à laquelle les nations étrangères députaient des ambassadeurs, et que les souver^uns du nord et du sud essayaient de séduire par leurs promesses, ou d'effrayer, par leurs menaces. Dans le cours des différentes révolutions qui ont agité, bouleversé le sol de la Pologne, la noblesse polonaise a seulement sauvé du naufhige de sa patrie riilustration de son nom, que Thistoire consacre^ que nul arrêt de despote ne peut lui ravir. Pas un de ces fiers gentifsbommes n'exerce le pouvoir de ses ancêtres, et pas un d'eux, si l'on en excepte le riche comte Branicki, ne pos-

SUR lA EUSSlE. 257

sède à présent une fortune intacte, une de ces fortunes colossales divisées autrefois commodes duchés entre les principales femilles du pays. Les uns ont aliéné eux-mêmes leurs vastes domaines pour satisfaire à leur luxe effréné et* à leurs habitudes fastueuses ; les autres ont employé généreusement une partie de leurs biens à la défense de leur nationalité. La plupart ont été spoliés de leur héritage par les conquérants de la Pologne. La dernière révolution a surtout porté un coup terrible à cette noblesse, jadis si fière et si puissante, si coupable parfois dans ses folles dissensions^ et si souvent admirable à voir dans les grandes crises de son pays. Les familles nobles sont aujourd'hui ruinées, accablées, et quelques unes divisées comme les rameaux d'un arbre coupé par la hache du bûcheron. Celles-ci vivent obscurément sur le sol où leurs aïeux déployaient une magnificence royale^ celles-Jà. pleurent dans Texil l'oppression de leur patrie bien-aimée, et les charmes évanouis de leur douce Argos. Il y en a qui n'ont fait leur paix, avec leur maître qu'en courbant docilement la tête devant lui et eu renonçant à toute ambition. C'est une triste chose que de pénétrer dans l'intérieur de ces familles, de pçnser à ce qu'elles

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2dS linratia

oBt érfly tt de f 0^ te cpi'dtes «)iii dOYenuei* Qnehlttefoit où d'y trouve p\uk qu'on eâd eafaot» dernier rcjetoâ d'une race appauvrie elpuiéaùtie^ quelqueféis le père et la m^ aeal àisii solîiai^ rttsoit ail foyer» un leur» regards te reposaient naguère avec tant de joie sur des tétes chéries. Utt de tetu'i ils elt réfagié en France, un autre en Aturicbe } un irûistèiDe^ peutétre» entraîné comme eux par sou patriotisme dans le tumulte de la révolution» achète Son pardon en servant comme^simple soldat dans Tarmée du Caucase^ L'inquisition du. pouiK)ir poarguit ces malheureuses familles jusque dans Vinlérleur de leur habitation I un vil agent de pôHce e&erce un contrôle journalier sur ces maisons qui ont donné des généraux à Tarmée de Pologne, des conseillersii ses diètes» des4>rélais à ses églises. Il n'est pas pjNHiis à la pauvre mère affligée de correspondre avec ses enfants» de leur envoyer une part du revenu dont- elle joUit^ encore, d'adoucir, par ses recours et ses coosolaiions les rigueurs de leur exil. La poste ouvre touies les lettres» et celles des réfugiés n'arrivent poini à leur adresse* Il faut que les Polonais qui ont été compromis daus la dernière révolution, soii pac

SUR yk ftVMlE. 21tt

s'observent soigùeasmnsAt daos îeurs paroles^ dans leurs démarches i et viveat de la yie la plus silencieuse ou la plus ouTcrte à tous les regards >. pour ne pas éveiller les soupçons â*une poUce défiante^ et attirer sur eux de nouvelles persécutions! Q^el contraste entre la situation à laquelle ils étaient appelés par leur naissance et ceUe qui leur est imposée ai^ourd'bui*! J*ai dtné uae^^'ois avec quatre gen* tilshommes dont les imcétres gouvernaient la Pologne et la Litbuanie^et qui venaient modestement s'asseoh* à une table de restaurateur. Jl me semblait que je dînais, comme Candide^ avec quatre rois détrônés. Pendant mon s^oor à Yarsovie^ J*ai jeçueilli de source cerUiine de dou* lôUrèux détails sur les rigueurs que fait subir le gouvernement russe à plusieurs nobles familles. La crainte d'aggraver leur situation par un"^ récit indiscret m'empêche de rappof ter ce qui m'a été dit avec confiance. Je n*ose citer aucun nom, et Je m'en tiens aux généra* IHés. ' ♦

L'Indusurie et le commerce^ qui n*ont jamais été très florissants en Pologne, n'ont certes rien gagné au changement de' gouvernement. Ce :

lilent les grwd» sejgnenri qui, par leur» fétei

éUoaîssantes, leur hospitalité libérale et leurs fantaisies de luxe, donnaiest jadis Tessor au commerce de Varsovie ^ il y avait là une coar et des ministres, un cortège de hauts dignitaires et des ambassadeurs étrangers , des réunions régulières et extraordinaires de toute la grande et la petite noblesse. Quand les riches familles se retiraient Tété dans leurs terres , elles faisaient encore venir der Varsovie tout ce dont^ elles avaient besoin pour satisfaire à leurs habitudes opulentes et à leurs caprices. Je laisse à peftser dabs quelle décadence a dû tomber le commerce de cette ville lorsque les grandes fortunes qui Talimentaient se sont écroulées dans Forage des révolutions, lorsque cette affluence de riches propriétaires, de princes, de courtisans , à disparu de ses murs comme une source tarie , lorsqu'enfîn elle a passé de son état de ville royale et souveraine à* celui de cfaèf-liea d'un gouvernement russe. La Pologne n'a du reste ni élan industriel ni fabriques. Enclavée entre TAllemagne et la Russie, elle devient de plus en plus tributaire de ces deux pays, et n'entreprend aucune grande spéculation ; elle n'exporte que ses produits territoriaux, ses bois, ses grains, et perd une partie des bénéfices qu'elle

pourrait faire en vendant ces denrées à Dantzig, au lieu de les expédier directement aux pays étrangers qui en ont besoin.

La science et la littérature ont été bien plus encore que le commerce écrasées par la dernière révolution. Le gouvernement russe a supprimé l'université , Vécole noble des piaristes ^ , la société des amis des sciences. Tous les Polonais qui aspirent à obtenir un des grades universitaires, sans lesquels ils ne peuvent arriver à aucune fonction judiciaire ou administrative, doivent désormais étudier à Pétersbourg ou à Moscou. Les livres , les manuscrits de la société des amis des sciences ont été enlevés et transportés dans la capitale de l'empire russe, et un bureau de loterie occupe les salons où se rénissait cette assemblée illustrée pendant trente ans par d'importantes recherches sur l'histoire de Pologne et de précieuses dissertations. A la place de l'université et de l'école dés piaristes entachées d'opinions révolutionnaires, s^élève le gymnase, auquel l'esprit éclairé de M. le gé« néral Okouneff, qui remplit à Varsovie lesTonc-

> Les écoles des piaritteg furent fondées par un ordre reli* gieux sous le titre de Sehola pia. De là le nom de piarisles donné à ceux qui les dirigeaient.

tioHs.de ministre de TiiistrucUon publique , a donné, il est vrai , toute Textensiou pooisible. Il y a là un cabinet d'histoire naturelle , une collection de plâtres a^itiques, une bibliothèque de seize mille volumes , à laquelle le gouvernement envoie chaque année des livres russes* Mais quelle que soit Télendue de cette in^iitutîoii, elle ne peut remplacer celle* qui faisaieni lu joie et l'orgueil de la Pologne. Uenseignenneni y est d ailleurs entî^^é par toutes les réserves d'une censure méticuleuse* La censure de Pétersbourg est ua modèle dlndulgence, comparée à celle-ci ; elle met son veto sur toute idée qui frise le libéralisme, elle mutile tous les livres et rature ou déchu*e tous les journaux. Cest une curieuse chose à voii* ici qu'une coUeciioa de la Aevue des Deux^MQndeshïiïéef couverte d'une, épaisse couche d'encre, ou scindée à chaque page. J'ai eu la douleur de retrouver deux pauvres arèîdes que je publi^ds lîjannée deruièi e dans cette Revue^ et qui, après avoir passé par les ciseaux de la censui^ varsovienne, ressemblaieiH à deux malheureux enfants aveuglesj estropiés, disloqués% La Chronique de la quinzaine ew. surtout l'objet d'un rigoureux examen et la victime d'une foule de cruautés» Mais com-

Stn LA RtJSSIË. 36 S

ment le prudent écrivain qui la rédige échapperaît-îl aux rigueurs du tribunal politique et lîtléraîre de Varsovie, quand la Staatszeitung de Berlin, le journal le plus savamment officiel, le plus précautionneux qui existe, ne peut y échapper lui-même? J*ai vu presque chaque Jour les lîmîdes récits de celle feuille coupés tout à coup au bedu milieu d*une phrase par les ciseaux de la Parque inflexible qui mesure le cours de Tesprit et de la pensée , ou revêtus d'un impénétrable rideau noir. On dirait une nouvelle du télégraphe interrompue par le brouillard.

Tout ce qui se lie à une pensée dindépendance , tout ce qui pourrait éveiller un souvenir de nationalité est sévèrement proscrit. J*aî en vain cherché dans les librairies de Varsovie quelques livres sur la Pologne : descriptions du pays, récits de voyage , livres d'histoire allemands, anglais, français, la police avait tout fait disparaître. Il m'a fallu un ordre d'un général pour me procurer un petit ouvrage imprimé en 1820 à Varsovie sous le titre de Guide du Foyageur en Pologne,^ et qui est bien le guide le plus pacifique, le plus innocent qu'il soit possible d'imaginer. Le professeur Bentkowski n'a nu réimprimer pour la troisième fois son HU^

taire de la littérature polonaise avec les considéraiions générales qui y sont mêlées ; on en a fait à Wilna une sorte de catalogue bibliographique sec et aride, dépouillé de tous ses j'aisonnenients. Un écrivain présente dernièrement à la censure un ouvrage où il était question dans les termes les moins suspects , de la révo lution française de 1793. Ce mot de révolution efifarouche le censeur , il le raie et le remplace par les termes de changement politique. Iln'est rien de si ingénieux qu'un censeur absolutiste* Grâce à celui de Varsovie, voilà notre époque de terreur parfaitement humanisée 9 ce que nous avions pris jusqu'à présent , dans riotre candeur, pour^ un bouleversement général n'était qu'un changement politique. Un autre écrivain, M. Bandikic-Sienzynski , qui avait consacré de longues années à l'étude des médailles de la Pologne, et qui en faisait une œuvre de dévouement plus qu'une œuvre de spéculation , publia un jour à ses frais le résultat de ses recherches sous le titre de Numismatique de la Pologne.

Le censeur bifife ce nom et déclare que Touvrage ne paraîtra que sous le titre de Numismatique du pays. En vérité, si de tels fait$ ne m'avaient pas été racontés par les hommes les plus se-

SUR LA HUSSIB, 2C5

rïexkx et les plus loyaux , je les eusse repoussés comme des fables triviales; mais ils ne sontqi^e trop vrais. La censure lit deux fois chaque brochure , chaque journal , chaque livre, en manuscrit el en épreuves. L'auteur ne peut tromper sa vigilance inquiète , et Timprimeur est tenu, sous les peines les plus graves, de faire les corrections qu'elle indique. Quelquefois un écrivain opiniâtre, condamné en première instance , s'a*» dresse à d'autres juges et obtient de la censure plus hardie de Pétersbourg f imprimatur qui lui a été refusé par celle de Varsovie. Alors le livre parait ; mais les censeurs de Varsovie, défendant pied à pied leurs privilèges, ne permettent pas qu'il soit annoncé ni qu'on en rende compte. Il faut qu'il meure oublié et sorte peu à peu de la boutique du libraire, par la vertu de quelques sympathies silencieuses, sans éclat et sans bruit.

Les Polonais du duché de Posen n*ont point de telles rigueurs à subir. La mesure qui les régit est plus large et plus libérale ; le gouvernement prussien , loin de chercher à effacer leur caractère de nationalité^ favorise au contraire l'élude de leur langue et le développement de leur liuérature. Il y a là un foyer d'écrivains

166 tfiTriiEs

instruits, hborîeux, quî rccueilleiU d'une maîn pieuse Icfr trésors de glçîre de leur vieille pairie, riwivent ses Iradîlîons héroïques , et défendent sa cause avec énergie. On dit qiie celte liberté accordée aux Polonais du duché de Posea a souvent éveillé lîi susceptibilité dc la çhanccHerîe ru^se et donné Heu de part et d'autre à maiute correspondance plus pu moin§ acerbe.

La Prusse^ en agissant ainsi, se conforme à ses principes habituels de politique , ù sos ia'* siincts mesur(»s de nbéralisrne, Elle fait poiu' tet provinces polonaisçs ce qu*elte a fait pour te Lusace, laSilésie et les provinces rUénanes, uae" propagande à sa façon, m habile mélange d'autorité et de tolérance. La Russie > ^n éteodam son sceptre d'airaia swr laPjaloguej poursuit ka cooséqueoces rigoureuses do sou système absolutibte. Elle ne tient point compte de ce que ce pays a été jadis, die le regarde comme une partie intégrante de ses états et le traite comme une province révoltée. La faute en est auxpui^ sauces qui out SQuffert 4ant de fois le partage de cette malheureuse coutrée (1), et aux puissances

i R r a en, oomme on j»»li, six paHages soeecsstr» de h PolûgMt te pr«|||il«? «D IT7it, le« ftuUre^ en 1793» t799, tS37, |9Q«

SUR LA EUSSIE. 267

qui u*oQl point voulu, ou qui n*o^} pu intervenir dans sa dernière révolution.

Toutes les mesures ont été prise» pour pi*évenir une nouvelle révolte : une forteresse imposante à cinq lieues c|e Varsovie , une autre dans la ville même, les emplois occupés par des fonctionnaires russes, les casernes "par ics soldats russes , les soldats polonais euvoyés au loin, dispersés dans les divers régiments de Tempire, un télégraphe sur la liouie de Péievsbourg, et une armée d'espions, d'agents de po^ lice répandus sur tous les points» La Pologne entière est enlacée dans, un réseau inextricable» La lime la plus pajiiente s'userait sur ces maillet si foiHement tissues, la main la plus forte ue les briserait pas* Lenergie contenue de tput un peuple , favorisée par des clroonstances heureuses, peut seule, en un moment de transport et d'enthousiasme, s'affranchir de ce |ottg pesant. . .

Ûans l'état de dégradation oà la Pologne a été jetée, c'est encore un bonheur pour elle d'avoir des fonctionnaires tels que ceux qui U régisseni atJÛourd'hui* Lemarécbal Paskevylicby quiexeree dans le pays l'autorité de vice-rol| a, âiHin, te langage rude , mais le cœur loy;jd et cooHpatîs^

saot. Il sait ce que vaut la nation polonaise, car il Ta vue sur le champ de bataille, et s'il con-' damne la révolte comme représentant de Tenipereur, il sait, comme soldat, rendre justice au courage. Les fonctionnaires placés près de lui s'efforcent, tout en exécutant leur mission, d'en adoucir autant qu'ils peuvent les rigueurs. J'en ai connu plusieurs qui m'ont intéressé par leur instruction et séduit par leur affabilité.

Malgré les arrêts de la censure et les inquisitions de la police, la littérature polonaise a pris dans les dernières années un nouvel essor. Ce qui était jadis pour celte pauvre contrée une étude heureuse et paisible est devenu un adoucissement à ses regrets, un remède à ses dou* leurs. La source sacrée de Castalie a souvent, pour ceux qui la lui demandent , la vertu du Léthé ; elle donne l'oubli et le repos. De jeunes savants déroulent d'une main laborieuse les livres et les manuscrits que la Russie -ne leur a pas encore enlevés, et se plongent dans la contemplation du passé pour ne plus song^ au présent. Des poètes s'en vont sur les rives silencieuses de la Vistule murmurer à l'écart les strophes harmonieuses qu'une muse solitaire leur inspire. Un sentiment national agite leurs

SUR tA RUSSIE. 269

cœurs; un souvenir péniMe attriste leurs pensées. Le deuil de leur pairie se reflète dans leurs versy le nom de la malheureuse Pologne s'échappe souvent de leurs lèvres. La plupart de ces vers, écrits à la dérobée, ne peuvent être imprimés; mais ils circulent de mam en main, et partout éveillent une religieuse sympathie. Il y a maintenant en Pologne un cycle de chants cachés et mystérieux pour toutes les phases de la dernière révolution , des chants pour ceux qui sont morts et pour ceux qui vivent dans Texil, des chants pour les jours de victoire et les jours de défaite , épopée de gloire et de malheur sur laquelle brille encore un rayon d'espoir. ]Le Po^ louais est condamné aux rudes travaux delà Sibérie, et ses frères lui adressent de. loin une affectueuse consolation. Le Polonais est assis tristement au foyer désert de ses pères, et ceux qui mangent le pain amer de Tétranger échau^. gent avec lui l'expression de leurs vœux. Les m'uses sont lés messagères compatissantes de l'amour et de la douleur ; elles volent à travers l'espace, elles échappent avec leurfe ailes légères aux ciseaux de la censure, celte harpie des temps modernes>.à l'espionnage delà police, et répandent parmi ceux qui souffrent la parole qui

DigitizéSbyGopgle

270 LBnâËs

rÀffermîi iê €oeuri tei^iittie oétetlA qui adoucît

êoê bi6tfttir«9k

Yom deux ptàceft de veri que j'ai enieii^ récilei* ua jouf daa» uni» m^lM fermée aux re* gardi sttspeoiei et qui rëvèleat cet eftpTit poéti'» que de la Pelogoe. L'une a étécemfHme partia bomme qui a exercé d'lM»H)rabtei fonoiiou» daas UQB paye! la ftecoude^ p«tf un jeune éerivaià qui a servi eomme eisiple soldat da&è la deraUre rdVûlutkD;

• Ton.anie célette te reflète dans ton regard | daitft ton regard métaficoiique 5 lea lannes que ttt Yérsee sur ta patrie brilleat eoinmeles dia^ laantt dn^trésor d'amour que tu renfermes dans ton sein..

«Bénie sois-tu parmi tes compagnes, car •daus ton cœur le souvenir de ton pays est eu^ louré de l'auréole de la foi $ tu es un de uos an« ges gardiens. * -

« Ma bieu^almëe , lorsque tu penseras an destinées de la Pologne^ arrosé de t^ pleurs la cendre de tes pères, et la foi te dévoilera les se*eretèdeTavenir^ et tu recueilleras ftl moissçff

sua M AVMiB. 271

« Car Km clMui^e en perte les Am^oms versées pour ttoe cause si saioie | U faU reverdir le» rameaux de T^pérauce^ ei l'en^ eounMipe le frout. »

« Toi qui, venu àes )>0rds riam» de Ul SeîM auxfrotdM rivas de la Vîskde, Mmgea parmi .

nous à ta belle patrie i toi que les regftrds d'un père, d'une mère, d'une sœur, suivent jNif Une terre étrangère , .ton ' anie n'esi-^to pMi reitée tout entière aux lieux oii la rappellent tan*t de doua, souvenirs?

«Ami^et moiaussij'ai souvent soupiré eniion« géant de loin à ma patrie. Lorsque, banni des lieux ou je suis né, j*errais dans Un autre royaume , mes larmes étaient mon unique conéôlalioh. • '

« Bientôt tu reverras lé toit paternel , la joie rentrera dans ton ciwr^ Mes larmes, à mot^ dureront toqjoursi elles dureront autant que le serment «que J'ai prdf^é sur UMoml^ te ma mère.

« Te souvlens^ttt de cette nuit sombre où des toyageurs fatigués s'en aUëtmat #apper ik t4

perte? Ji* u'vf^m »if afcf ^\ i^h *< Jl«» ^ W*<

272 UBTTRES

poser leur tête : c'étaient des Polonais. Ils sont restés dans rexii; j'en suis revenu. Us regrettent leur patrie ; moi, je pleure sur ses ruines.

« Oh ! ne t*étonne pas si nous te serrons la main avec émotion ; tu as habité avec nos frères , avec ceux qui ne vivent plus que d'espérance. Ne t'étonne pas si on te parle en pleurant d'un frère , d un amant, d'un fils , si un enfant te demande en bégayant des nouvelles de son frère.

« Ne t^étonne pas du froid qui te pénètre dans cette Pologne', dont une main funeste voile le doux soleil ; comment garderait-il sa chaleur l le cadavre dont on a arraché le cœur? »

Je ne puis donner une idée plus juste de l'état actuel de la littérature polonaise qu'en ciiant une leitre qu'un écrivain très instruit a bieq voulu m'adresser à ce sujet :

« Malgré la triste situation de notre pays, il y: a msûntenant parmi nous un mouvement litté^ raîre très animé ; on dirait que les «Polonais n'ont plus d'autre consolation dans le malheur que d'étudier les lettres, de se dévouer au développement de leur langue, bannie de plus en* plus des écoles publiques, du service adqfiinis*

SUR LA EUSSIE. 273

tratif, et remplacée de tous côtés par la^ langue russe.

« Au dehors, ce mouvement se manifeste plutôt par des travaux historiques que par la poésie, car, avec son esprit national, patriotique, ému par tant d'événements douloureux^ la poésie ne fait qu'effrayer la censure, et ne peut produire au grand jour ses généreuses inspirations. Ceux qui s'y dévouent avec la pensée la plus noble et le talent le plus vrai sont forcés de dérober aux regards de l'inquisition qui les poursuit le secret de leurs rêves et l'harmonie de leurs vers. Il faut que les poètes apportent une grande ré* serve dans le choix de leurs sujets et une grande modération dans les idées qu'ils expriment pour qu il leur soit permis de publier leurs productions. Parmi ceux dont on recherche les vers, nous citerons M. Paszkowskî, qui a traduit le FoMêt de Goethe et fait imprimer un^volumeoù l'on remarque plusieurs pièces pleines de sève et de vigueur ; Norwid, tout jeune encore, auteur d'un recueil de ballades populaires et de poésies fugitives, distingué par $a verv^ impétueuse et sa fraîche imagination; il voyage maintenant en Allemagne et en Italie, et nous avons remarqué que ses voyages avaient déjà

S7i LBTTAia

donné un nouvel osftor à ion talent poéiiqoe» Czaikowski, occupé la plus grande partie da jour parées fonctions adminfBtratlvoft, consacre beureusemènt tous ses insuints de loisir à de» compositions pleines d*élan et de bon goàt.

Nous devons nommer encore les deux comtes Albert et Léon Poiocki ; le preihier, lleiueniifii<^ colonel au service de Russie f est doué d*uiie imagination brillante ) le second est tout à ta . fois spirituel et léger, mélancolique et grave.

« A la place de la société des amis dés scleft* ces, suppMméeparlegouverpement russe, il s'eti formé en 18^1 une réunion tféerivaini qui pu^ blient, sous le titre de Bibliothèque de Var^ iom9y un recueil littéraire périodique, le premier recueil de celle nature qui ait obtenu dans notre pays un réel succès. Nous avons essa>^ de rallier à celte publicadod tous les jeunes talents de notre pays ; notre but est de rassembler dans un même cadre tout ce qui peut donner à la Pologne une Juste idée du progrès des ans et dés sciences dans les autres contrées tte TEu» rope, et tout o^ qui pourrait en môme temps faire connaître et apprécier la Pologne*

« M. Balinski, historien distingué, esiràla tète de la rédaction "de ce recueil^ avec M^ Ssa-

SUR LA RimStË. Vit

farantki, <|iii a dirige pendant q»tiquê temps te Journal intUiilë Pétno»^fnà"d0 Farsoriê, Lcxm principaux ooHaboraieurs sont A(M. Alexandre Kurti et Siejteatki : le preinier a publié d'excel*lentg articles sur réconomie Industrielle; le second, des arll êtes de critique. M. Malewskt traite les questions de droit. M. Auguste Ciess^ kowzki, auteur de plusieurs ouvrages sérieux bien connus en Allemagne et en France, est un des rédacteurs les plus zélés et les plus impor* tants de la BihUothiqufi de Fanopie i il lui a donné diverses dissertations sur la philosophie grecque, sur Téiat ftnamder de TAngteterre, sur les salles d*asyfe des campagnes. Non content ■àe coopérer ainsi par ses travaux au succès de cette publication, il lui consacre une partie de sa fortune } il adonné à la rédaction de la Bibliothèque de F0r$eviê les moyens d'adjoindre h ce recueil périodique une série de traductions en polonais des principaux ouvrages étrangers; déjà nous avons imprimé dans cette nouvelle collection plusieurs œuvres de Schelling, l'/^tVtaire delaeiviUeatien enEurepe de M. Guizot, traduite par M. le professeur Bentkowki, et le Cours d*économte industrielle de M. BlanquI.

f Purmi les cçUaborateura les plus titiles dQ

^76 USTTRIS

}a Bibliothèque j nous devons citer encore M. Casimir Woycicki. Infatigable investigateur deraniiquité polonaise, il a publié un grand nombre d'ouvrages qui tous ont pour but de faire connaître à ses compatriotes le caractère, les mœurs de leurs aïeux. Dans un de ces ouvrages, il retrace avec art le tableau de la vie domestique des anciens Polonais ; dans un autre, il remonte jusqu à l'origine et aux premières compositions de notre théâtre national; enfin, ii a recueilli nos anciens proverbes, et nous a donné sous le litre de K/eehdes un excellent recueil de nos contes populaires.

« Ce que nous avons de plus remarquable dans nos publications actuelles, ce sont nos travaux historiques. M. A. W. Macieiowski s'est acquis une juste réputation par son Histoire de la législation des Slaves. M. Balinski, écrivain habile, érudit, laborieux, à qui l'on devait déjà une très bonne histoire de Wilna, un grand nombre d'articles littéraires, scientifiques, insérés dans divers journaux, vient de publier, sous le titre de Mémoires sur la reine Barbe Badziwill, épouse du roi Sigismond- Auguste , un ouvrage d'un grand intérêt; il a étudié son sujet avec un soin minutieux et retracé avec une ad-

I mirable fidélité tout cet épisode dramatique dâ

I dernier des Jagellons. On attend de lui encore

I un ouvrage en quatre volumes, qui renferment,

entre autres études historiques, des biographies

, d'ÂndréWolan, champion ardent des calvinistes

I polonais au seizième siècle, et de Jean Polocki,

I célèbre par ses recherches érudites sur l'origine

^ des Slaves. C'est M. Balinski qui a donné aussi

une édition des œuvres des deux frères Snia-

decki , Tun astronome , l'autre philosophe , et

rédigé la biographie de ces deux illustres savants

polonais. Ajoutons encore à cette nomenclature,

que je n'ose accompagner de plus de détails, ua

travail remarquable de M. A. Tyszynski sur la

législation slave.

« Plusieurs femmes se distinguent aussi à Varsovie par leur instruction , leur amour des lettres et leurs écrits. Mme Kràkow publie chaque année un album littéraire et poétique, composé tout entier par des femmes ; elle-même y a inséré des nouvelles spirituelles et gracieuses, que Ton recherche avec empressement. Mme Lewocka a écrit aussi quelques contes oharmams, et un livre de lecture pour les gens du peuple. Au dessus de tous ces auteurs aimables, nous plaçons, avec on juste sentiment d'or- T. II. 24

t78 UTYUSS

gueil QnUanal et de lympaibiOi I0 nom d^ Mê^ dame Ziemencka, î^^m femme cbermante, qui $*arraobe aux ftttCGè& qu'eUe obtiendrait dans lee udoBS, par sa beauté et ^n eapriti pour m livrer en etleiioe à des études sérieuses 3 dévouée pendant très longtemps à la philosqdUe de Hegel 1 elle a r§ooaçé enfin à ees dogmes trop froids e| trop arides pour sa jeune et vive imag'matiun , et s'est consacrée à Tétude d'une pbilosopbio reU* gieuse. £lle publie elle-mt^mei chaque mois, u» recueil intitulé le P^'lmn^ dans lequel elle dé* veloppe avec un rare talent de logique et une IHCofonde sensibilité les enseigqeiq^nls du chr4s* iînnî«ne.

«* Nous ne terminerons pas cette courte notice sans rappeler qu'an fond du pidatlnat de Ublia vil encore le dernier barde polonais, d'une épo* que glorieuse qui n'est plus, le Nestor des poètes actuels, M. le castellan Kosmian, auteur d'une production très aimée dans notre pays, intitulée. hâ G^ifiq%ê^9 p0lonai9é9. Il acbève dans sa vieillesse et se préparée publier un grand poème national auquel il a travaillé pendant de longuet années, et qui doit avoir pour titre Etienmù

yti cUé sgns y ajouter une senle observaUoii

critique les éloges que l'auteur de celle lettre accorde aux travaux de ses compatriotes. Peutêtre quelques tins de ces éloges sont-ils exagérési mais ils ont été dictés par un pieux sentiment de natioiialité, et quel homme de cœur né serait louché de vou* ces nobles enfants de la Pologne chercher sons le joug qui les opprime, sous le regard Inquiet et vigilant de la censure, Toeuvre sérieuse qui attire leur intelligence , la poésie qui les console ? Varsovie a été dépouillée de tout ce qui faisait jadis sa joie et sa splendeur; ses dynasties de rois sont éteintes ; ses familles de gentilshommes sont dispersées à la suKace du globe; ses richesses parent d*autres villes. Cest une veuve sans défense, c'est une mère éplorée qui, dans le deuil de sa solitude, penche son front appesanti sur les chroniques du passé et se berce avec un chant plaintif. Le vrai mouvement de la Pologp^ est dans l'énilgration polonaise. Celui-là nous le connaissons par les beaux vers deMickicwiez, par dimportants travaux d'histoire et d'érudition, parmi lesquels nous aimons à signaler ceux de M. L. Chodzko.

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