‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne (volume 3)Chapitre 12 sur 16 · PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

PÉTERSBOURG

▲. M. TB. GtLÈTISBXKm

Se comprends h présent quelle surprise durent éprouver les confidents de Pierre P^, lorsqu'il leur avoua le projet qu'il avah conçu de déplacer la capitale de son empire, et de la trans^ porter du sanctuaire auguste du Kremlin sur les plages de la Neva. J'admire plus que jamais l'esprit de divination de ce grand homme, l'idée d'ayenir qui lui donnait une noMe audace , et Tinébranlable énergie avec lac^neile il eskécutait ses projets les phis téméraires. Qu'on se repré-

seule à Tune des extrémilés de la Russie, à la pointe du golfe de Finlande , une vaste plaine nue et froide baignée par une rivière que les grands bâtiments ne peuvait itmonter. Quand Pierre I** choisit cette plaine pour y jeter les fondements de sa future résidence , ce n'était encore qu'un marais fangeux et sans cesse exposé aux inondations de la Neva ; mais il avait appris en Hollande comment on dessèche le sol le plus humide , et comment on le garantit des ravages d'une onde impétueuse. Ce qui semblait aux autres un labeur effroyable n'était pour lui qu'un obstacle facile à surmonter, et il se mit à l'œuvre. Il commença par bâtir une forteresse pour défendre le cours de la Méva contre l'invasion des Suédois. Avant d'entreprendre celte construction , il fallait aSernpif r et exhausser le soi. Les ouvriers appelés de toiiies les parties de l'empire à cette œuvre nouvelle n'avaient pas même assez de boyaux et de charrettes ; ils portaient la terre dans les pans de leurs vé*^ teoEients ou dans des nattes de paille. Une maladie , engendrée par le changement de climat 9 par les fatigues et rhumidité les décimait ; mais rien n'ébranlait Tinflexible volonté du UAT. La forteresse fut achevée dans

topace de cinq mofe. Les Suédois» iaqiûets de ces préparaiifs , s'avanc^ent avec lue armée de douze nulle hommes ; Pierre marcha à lear rencontre» les défit et reviiri; à son (Bïvrre. Quel'* que temps après» il avak joint à la forteresse» inaugurée par une vidoire» une d^ble rangée de petites maisons en bois» une égUse , un arse^ nal, un corps de gau*de » une chancellerie» une pharmacie. La marine lui manquait encore.

Pierre, qui était tour à tour soldat» ingénieur» architecte» matelot» qui enseignait par son exem* pie à sa nation tout ce qu'elle devait oser» s'en alla sur les rives du lac Ladoga élever un chantier et y construisit quinze bâtiments ; puis il descendit jusqu'à l'emboBchure de la Neva , et détermma la position où devait être bàlie la for-» teresse de Cronstad. L'année même où il avait enli^epris et achevé tant de travaux» un bàiiment hollandais arriva jusqu'à la ville naissante; il fut .reçu avec acclamation» et ses officiers s'ea retournèrent comblés de présents.

Pour bàier l'exécution de ses plans» Pierre établit sa résidence sur les bords de la Neva. Il habitait une petite maison en bois composée seulement de deux chambres» d'un vestibule et d'une cuisine. C'est le premier palais iippérial de

SA6 liRTTEES

S^i'fimàHmSi e'ui le «UNHiment saeni sue toiil ét|*aQger Mt avide et veir, /el terant toQuei lotti vrai Raiie devrait aeiuroateraer avee rea*« Ifeect. Non loin de cette haaible demeupet Mea^ ^ikoff ea oonatmisit une autre povr hsà égal^ méat en bois j mais pins large ec plqs éiégattie. C'était là que Pierre 1" donnait se» aadienoea. Cepeadant Texemple du aouveraiBcoBKnienQail à atiirer un grand nombre de familles sur aoe plage naguère encore compiètemeut déserte.

Des ouvriers , des marchands , devinant tout ce qu'il y avait k gagner dans ime capitale nouveliey accoururent en foule. Il en vint de la Finlande et de la Livonie, de la vieille cité de Novogorod et des steppes dee Tartares. On leur donnait un terrain, du bois, et ils se construisiiient une ba* bitation . Non content de cette col(»isation vo* lontaire, le tzar, pour Taccrottre et la régulariser, eut recours à son autorité absolue, et sans celte autorité inflexible il est probable qu'il n'aurait jamais pu exécuter aucun de ses audacieux projets. Il ordonna à trois cent cinquante fotnilles nobles de venir s'établir à Pétersbourgf, aux marchands et aux industriels de bâtir (rois cents maisons, aux propriétaires riverains de la Méva d'élever un quai le long de ses bords. Tous

tas bateaux ^t navires qui remontaient le fleuve fuirent obligés de prendre pour lest un ceriain nombre de pierres de construction. En 1?14, cette ville enfantée comme d'un jet par la volonté de Pierre I**^, comptait déjà plusieurs milliers d'habitations. Quelle joie et quel orgueil éclaieraient dans les regards ard^ts de cet homme de génie s'il pouvait voir son œuvre telle qu'elle est aujourd'hui ! En transportant son glaive et son sceptre à Textrémiié de ses états , son but était d'achever la conquête de la Finlande , d'étendre ainsi son empire jusqu'à la Baltique et de le mettre en contact avec les nations les plus civilisées de l'Europe. Ce but a été poursuivi avec persévérance et atteint avec édat par ses successeurs. La Finlande tout entière appartient maintenantà la Russie, et la civilisation est entrée dans Saint-Pétersbourg à pleines voiles.

Il faut le dire, la Russie est dans un remarquable état de progrès. Ses établissements publics, ses manufactures, ses routes et ses canaux, tout annonce dans ce pays un développement d'idées, d'industrie , qu'il serait ridicule de vouloir nier encore. Seulement le gouvernement se trpuve place dans uoe singulière s^tuati^^u. Il a

désire le progrès, il a tendu les malos à la civl-* lisaiioD, il lui a ouvert les ports de Croustad et les remparts de ses grandes villes : à présent qu'il la voit de plus près » à présent qu'elle a mis le pied sur le sol russe et qu'elle entre fièrement dans les bourgades sans s'inquiéter des factionnaireSy elle lui apparaît comme le fantdme gi* gantesque qui cachait dans sa large enveloppe le diabolique esprit de Mépbistopbélès et épou^ vantait Faust. Il l'évoque pourtant , comme le magicien allemand évoquait les génies d'un autre monde pour satisfaire aux exigences de son ame inquiète , pour donner un nouvel essor à son pouvoir ambitieux. Il aime cette civilisation , il la veut; mais il la voudrait innocente et candide comme au jour de son enfantement, dépouillée de son appareil formidable d'idées et de constitutions libérales , soumise comme un enfant à tous les articles de ses ukases et priant comme une jeune fille dans Téglise de Kasan pour la prospérité du tzar et de sa famille. Il l'a prise avec une pensée d'absolutisme, comme un instrument qui ne devait point résister à sa direction ; il voudrait la tenir entre ses mains , comme il tient l'autorité militaire et ecclésiastique, la gouverner comme un pope , la discipliner comme

une recrue» la passer ata tamis coknme un grain qui a besoin d'être épuré, la répandre !iii*méme à son gré, par petites doses , comme line méde^ ûine dangereuse. De là tant d'efforts pour Tempécher de s'infiltrer sans sa participation dans Tesprit de ses peuples, tant de journaux coupés par ses ciseaux impitoyables aux endroits dangereux, tant de livres mis à l'index; de là tant d'bommes de police et de censeurs postés comme des sentinelles sur les frontières des régions scientifiques etlittéraires, pour arréteraupassage toute phrase trop excentrique et tonte idée trop aventureuse : véritable comédie de Beaumar^ cbais ! précaution inutile! Le sage docteur porte les clefs de sa maison attachées à sa ceinture, et on les lui vole. Il ferme la porte de sa demeure, et on entre par la fenêtre. Il croit garder sa pu^ pille pour lui, et on la lui eidève. Toutes nos brochures politiques et la plupart de nos journaux sont sévèrement interdits en Russie; mais un grand nombre des romans et des ouvrages littéraires dont on tolère l'entrée sont imprégnés des idées qui occupent la presse périodique. Nul cabinet de lecture russe ne reçoit le Natianat^ mais on reçoit partout la Gazette de France^ organe d'un libéralisme que l'on peut biedi pren-

&5ft Lettres

Are à \i lettre (l). Les Russes ii*ûbUeQAent que difiScU^n^tlapenniBsioD de voyager en France, et celte défense ne fait qu'irriter leur curiosité. Quand ils sont en Allemagne ou en Italie, ils reeherehent avec ardeur tout ce qui vient de la France. On veut erapôclier les principes d'examai, dediscussion, delibéralfsme, d'entrer dans l'empire^ et les hommes même do pays, les voyageurs, apportent ces principes dans les replis de leur cœur et de leur conscience , là où la main •de la police ni les ciseaux de la censure ne peuvent pénétrer. L'idée que Ton redoute , l'idée proscrite par tant de règlements et entourée de •tantdebarrlères, arrive en dépit de tous les obstajdes qu'elle doit franchir. Elle traverse les mers, jrilefiotte sur les grandes routes, elle répand partout ses germes , comme ces semences légères que lèvent emporte sur ses ailes d'une contrée à l'autre. Nul cordqn sanitaire n'en peut arrêter là .mardhé.

1 On trouve aussi le JouriMd det DébtUê dans plosieqrs cjM 'de Pétersbourg et dans les riches familles; mais la poste ne le livre pa$ i moins de oeot écus par aa, et n'en donne souvent qae d'informes laml>eaux, car, à son arrivée à Péters))Ourg, cUaqu^ journal étranger est soumis à une censure rigoureuse, et je laisse à penser les ravages qu*elie exerce sur nos pretàdêPi Paris quand je dirai qu'elle mutile parfois jusqu'aux plus iuoottnte^ flBOlUf S i'Aliefliagoe.

svR tk fttiis». fSt

Swt^k trt^ëteDit rioMnicttott , la telencé , lei œuvres de Vm et de là ctvttteaitofii i^ont restées concentrées dans les hautes clauses de la société: Legouternetoetit) les fadblëSy le^ riches particuliers, sont seuls possesseurs de ôe nouveau ddinaine, comme de l'ancien domaine territorial. Le peuple est encore plongé dans une ignorance profonde , dans le liommeil de llndifiereuce et lesténèbresde la su^ersiitfon. Cultiver ses terres et celles dé èôn éeîgnetu*, gagner son existence à la sueiir de son froht, soit par le labeur de la charrue, soil paf quelque métier, se prosterner et se signer devant chaque église et chaque croix qûll rencontre, voilà tout son savoir et toute sa religion. On petit dire sans exagéralioa que les quatre cinquièmes des paysans russes ne savent ni lire ni écrire, ils ne savent pas même, pour la plupart, pronon(:;er une prière dans leur église. Le signe de croix remplace pour eux toit* tes les invocations. tiCS prêtres, qui devraient les éclairer et les histruire, sont en général trop igno-^ rants eux-mêiftes ou trop insouciants pour remplir cette tiobîe mission, et Tétat précaire dans lequel ils vivent , ou pour mieux dire leur pauvreté, ne leur permet pas d^avoir sur leurs paroissiens rinfluencé légitime qui résulte d'une hoo

néte atsanoe. Toat«i|E6i$, ce peuple tà igoorant encore^ si abandonné à lui-même , a été doué parla nature d'une aptitude merveilleuse à corn* prendre et à saisir tout ce qui s'offre à son instinct. La misère^ le besoin, qui souvent amor* tissent ou brisent les ressorts de rintelUgence, éveillent au contraire celle du paysan russe , et Tobéissance est pour lui un mobile puissant*. Dans les régiments russes cantonnés loin des yilleS| le chef fait de ses soldats tout ce qu'il veut; . il dit à Tun : Toi , tu seras cordonnier ; à un autre : l'u seras tailleur ; à un troisième : Tu seras maréchal-ferrant^ et ces hommes prennent lés ustensiles du métier qui leur a été assise et deviennent ce qu'on leur a ordonné d'être , ouvriers patients et laborieux , souvent artisans habiles. Dans les campagnes , il en est qui , trouvant par hasard un livre, ont appris à lire, puis se sont efforcés d'avoir d'autres moyens d'instruction , et ont acquis ainsi des connaissances remarquables, tout en continuant à labourer le sol et à charrier leurs denrées. Je sais un jeune serf qui, de sa propre impulsion, s^est dévoué à l'étude de la médecine. Â force de relire et d'analyser les livres dont il a besoin et qu'il n'a réunis qu'après de longues recher-

ches , ce jeune homme est parvenu à subir mi examen très honorable devant une faculté. Aujourd'hui il est installé comme médecin dans la propriété seigneuriale à laquelle il appartient. Dans les villes, il y a un grand nombre de serfs qui, partis tout jeunes de leur cabane avec la permission de leur mattre , se sont fait , par leur industrie , une haute position de fortune. M. Scheremetieff compte parmi ses serfs plu* sieurs millionnaires. Le gouverneur d'une des premières forteresses de Tempire et le premier fabricant de tabac de la Russie ont été serfs. Un

des plus riches marchands de Moscou ne sait pas même lire les traites qu'il doit payer; on ne lui a jamais donné aucune leçon : Tintelligence mercantile s'est développée en lui par une sorte d'instinct inné , par la pratique journalière du commerce , et il fait pour plusieurs millions d'affaires par an.

J'avais déjà remarqué à Texlrémiié du Nord cette aptitude du Russe pour tous les genres de travaux et tous les genres de métiers. Là , les populations avec lesquelles il établit des rapports deviennent bientôt ses tributaires ; il les domine par sa patience, par son habileté, et, disons-le, souvent aus&i par son astuce. Le mtvigateur T. I. 22

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