‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne (volume 3)Chapitre 13 sur 16 · fcBTTIlES · texte numérisé non relu

fcBTTIlES

russe entreprend de traverser la mer Gladale avec des bâtiments auxquels un bon nuatelot norvégien dédaignerait d'amarrer un cordage , et à une époque où les antres navigateurs se bâtent de regagner le port. Le pécbeur russe jette de larges filets là ou le pécheur de Finn*? marck ne sait encore poser, poinipç ses pèi^s ^ qu'une ligne infructueuse. Le niarcbaud russ« enlève en deifx sem^inesi ayee quelques saes de farine et quelques objets 4P quincaillerie i tout ce que le pauvre paysan dp Norvège et le Lapon nomade ont péniblement pdcbé dans lee eaux , atteint sur les rocs , pendant Tété ei Vbiver.

À Saint*Pétersbourg , j'ai retrouvé sur une plus grande échelle, parmi les geas du peuple, les ouvriers, les cochers qui stationnent sur les places publiques, la même ténacité daos le tra-i vail, le même instinct du lucre et la même souplesse habile dans leurs transa/(ît}ons* La classe des cochers pu ùchwosky e$t surtout une race d'hommes à part et éminemment caractéristi-' que. On ferait un livre curieux sur leurs mœurs, sur leur manière de vivre, sur les scènes jourr nalières de drame ou de comédie dont ils seul les principaux, héros. }a plpp^t de nés ei^chers

SUR u Russie; iss

Mût Rttàses et sêf f^ de naissance ; ils arrivent jeunœ à Saint-Pétersbourg , servent d'abord comme Valets jusqu^à ce qu'ils aient recueilli asses d'ai^gent pour acheter un cheval , un dro* schky et Un sac d'avoine, et alors les voilà heurëtix et fiers, maîtres de leur équipage, courant librement dans la grande ville, promenant tour à tour d'un des quartiers à Tautre le bourgeois de Pétersbourg et les voyageurs étrangers, l'officier et la marchande de modes , le grand seigneur qui n'a pas voulu se servir de sa voiture et l'ouvrier appelé par une pratique. Les voilà au milieu de la cité im^iériale vivant d'une Vie plus nomade que les Tartares des steppes ou la tribu laponne, assoupis aux heures de repos sur leur siège , achetant aU coin des rues un morceau de pain , un verre de kvass, et se Mettant en roule au premier signal. Leurs chevaux sont comme eux habitués à supporter la faim, la soif, la fatigue et toutes les intempéries d'Un climat inconstant et rigoureux. Léttr petite voiture est en général trèsproprëet bien ternie, et la plupart d'entre eux, avec leur longue barbe, leur cafetan bleu noué sUr les flancs par une (ôetntiire de couleur, et leur chapeau évasé, ressemblent assez à des cochers de boone maison.

25G LETTUES

Nuit el jour , Yischwo^ky sillonne les quais et les rues , marchant au petit pas , guettant çà et là le piéton. S*ii vous voit arrêté au bord d*un trottoir, il accourt; si vous passez sans mot dire, il vous suit encore du regard; si vous vous retournez de son côté, il donne un coup de fouet à son cheval, et le voilà près de vous. Si enfin vous vous décidez à monter dans son droschky , alors commence la grande affaire. Comme il n'est soumis à aucune taxe régulière, il demande ordinairement par course ou par heure trois fois plus qu'il n'a droit d'attendre ; et comme on se récrie sur ses prétentions exorbitantes, il a pour le soutenir une quantité de phrases apprises depuis longtemps, qu'il débile avec une incroyable volubilité. Il parle de la longueur des distances, du mauvais temps et du mauvais pavé; il vante la vigueur de son cheval et l'élégance de son équipage. Si c'est un jour de fête, il a un autre thème bien plus long et bien plus difficile à écarter que celui des jours ordinaires. Par malheur pour lui, tandis qu'il pérore ainsi, d'autres cochers, guettant comme lui l'occasion de gagner quelques roubles, arrivent à la hâlc. Il voit le dangeude la concurrence, il cède, et une fois que le marché est conclu, r?>-

chwosky est à vous avec son cheval et sa voilure, comme un vrai serf. Il obéit tête baissée au moindre signe que vous lui adressez. Il vous parle respectueusement en ôtant son chapeau, comme s'il parlait à son seigneur et maître. Il arrête à votre gré la marche de son cheval, il fend la presse des voilures, tourne à droite et à ga&che avec une dextérité merveilleuse. Son droschky n'est certes pas très commode. On s'y asseoit en Tenfourchant comme un cheval, on y ressent parfois de rudes cabots, et on n'y trouve aucun abri contre le vent et la pluie ; mais c'est mie voilure d'une légèreté extrême, avec laquelle on franchit rapidement les longues dislances de Pétersbourg.

Si ce cocher ne connaît pas votre langue, n'importe, il vous comprend à un regard, à un signe. Il devine vos désirs, il vous secourt dans votre embarras. Qu'on lui dise seulement le nom de la rue, de la maison où l'on veut aller, il interroge lui-même le passant ou le boutchnik pour trouver les personnes que vous voulez voir. Un jour j'avais pris un ùchwosky pour me conduire dans la Liteinia. Le lendemain je le rencontre à une autre extrémité de la ville, je lui indique la même rue, et sans mot dire il me

Ik6 tEmBS

tohdûlt im pied de la même demeuré oà il th^âtait déposé la veiUe. Deux trajets de suite Itii avalent rëtélé les habitudes de Tamiiié ^

Le paveurs , tes charpentiers , sont , comme ces cochers , doués d'un rare instinct et d'une résignation innée. La plupart n^ont d'autre instrument de travail qu'une hache ; aVec cette hache, ils façonnent des meubles, des lambris, ils cisèlent le bois y ils construisent des maisons et deâ navires. Ils travaillent patiemment tout le jour, et s'endorment l'hiver sous leur charpente, l'été au coin des rues. Le pavé nu leur sert de lit , une pierre est leur oreiller, et leur pelisse en peau de mouton devient leur couverture. Quand j'étais à Saint-Pétersbourg , je voyais chaque soir, à l'angle du pont de fer qui conduit au palais du grand duc , une pauvre femme, assise sur un banc de pierre, et dormant, la tête appuyée sur un panier. C'était une marchande de gâleauK, qui, l'été , ne cherchait pas

i Le prix des yoilures est du reste pour celui qui sait s*enleik<> dre âVec les codiers te qu'il y a de meilleur marché à Pétersl»ourg. Un trajet d'un quarUer à l'autre avec un droschky ne coûte ordinairement qu'un rouble assignation (1 fi*. 25 c). Ce sont ces cochers qui font le service des commissionnaires, et

portent avec leur léger équipage le» UUm et p»iueto qu'on leur confie*

SUR lÀ HtJSSIE. 2S9

tm autre à^yle. Elle venait là à la nuit tombante, et se réveillait au point du jour pour aller de côté et d'autre ciereer son humble industrie. A la fin de l'hiver, la plupart de ces ouvriers, venus de rintérieur du pays, s'en retournent dans leut* fUihille avec le fi^uit de leur labeur et dé leurs économies. Je les ai rencontrés par grandes bandes sur la route de Moscou , portant le bavresac sur l'épaule , les souliers d'écorce mit pieds, et marchant avec gaieté, comme des gens qui vont revoir le sol où ils sont nés et le toit qui leur est cher.

Qu'on observe avec impartialité tout ce qu'il y a de dons naturels, de force physique, de patience et de germes incultes chez ce peuple auquel nous appliquons encore journellement l'épithète de barbare ; qu'on pense au développement que l'instruction même la plus restreinte pourrait lui donner , et je laisse à deviner jusqu'où il ira quand il aura porté la main à l'arbre de la science, et trempé son esprit à la source vive de la civilisation.

C'est par ses qualités naturelles et sa politique

d'intuition que la Russie proprement dite , qui ,

il y a trois siècles, se composait de six millions

' d'hommes , a peu à peu subjugué , absorbé les

2GÛ L£TTR£S

innombrables peuplades qui reuiouraieut , et conquis la moitié du globe. Dans son ignorance grossière , elle a su faire reconnatire sa supériorilé intellectuelle aux bordes de Tartares et de Cosaques; elle les a séduites par ses présents, attirées par des négociations, enchaînées par la subtilité de son esprit et de ses moyens d'action. JSien inférieure pour la civilisation aux provinces finlandaises et aux provinces allemandes de la mer Baltique, elle a su se les attacher par des concessions temporaires de politique et d'administration, et des générosités adroitement faites. Son grand art a été d'étudier le caractère des peuplades qu'elle essayait de vaincre, de respecter leurs coutumes héréditaires, leur culte et leur genre de vie, d'adapter son système de gouvernement à leurs exigences, et de chercher à se les assimiler graduellement par la commu- . nauté des vues et des intérêts) c'est, en un mot, on ne peut le nier, un mode de gouvernement très doux et parfois presque paternel. Seulement il ne faut pas qu'une de ces populations, traitées avec tant de précautions, s'avise de faire entendre un cri de révolte, car alors le système d'assimilaiion cesse tout à coup. L'épée de fer pèse dans la balance, cl malheur aux vaiiicus !

SUR LA RUSSIE. 26l

Je reviefts à Pétersbourg, et d*abord, je dois le dire^ pendant tout le temps que j'ai passé dans cette ville, je n'ai point reconnu cette vénalité des employés, ni éprouvé ces inquisitions de la police, qu'on me présentait de loin comme un épouvantait. Il n'est que trop vrai pourtant que ces deux plaies existent au sein de l'administration et de la magistrature russe ; les hommes du pays eux-mêmes ne m'en ont point fait mystère. Mais ce que je puis affirmer, c'est que je n'ai point vu la bureaucratie me tendre la main, et que je n'ai eu recours à aucune séduction pécuniaire pour en obtenir ce que j'allais lui demander. Les petits employés ont seulement l'esprit étroit et l'humeur tout à la fois humble et arrogante. Il y a en eux de la nature du serf et de l'affranchi. Ils prennent au pied de la lettre le règlement qui leur est prescrit, obéissent comme * des Cosaques à leur consigne, se courbent comme des valels devant leur chef, et se redressent dé toute leur hauteur devant celui qui a besoin d'eux. Les employés supérieurs sont, en général, des hommes très affables, parlant facilement plusieurs langues, et pleins de courtoisie envers l'étranger. J'en citerais avec plaisir plusieurs, si je n'avais de bonnes raisons de

orotre qu'ils n*oni nulle envie de tdir leur itom iiui^riiiié. Quant à la police, comment faire pouir là dépeindre arec tous ses attraits et tous ses eharmes ? C'est la grâce en personne et Turban nité ttiéme. Elle est coquette comme une jeune lUe et itaielleuse coftnme un fkiseur de madrigaux ; elle porté sur ses épaules un babit vert, ëymbole d'espérance, et un collet bleu cotnmè Tasur du ciel. Je cherchais toujours sous ses broderies en or, sous ses rubans moirés, quelque griiTe cachée, quelque pointe de hallebarde, et, de quelque côté que je me tournasse, je ne rencontrais qu^ùn regard Velouté et un Sourire caressant. Il y a surtout à la chancellene dé M. lé cotnte de. ... un petit général qtii ei&t chargé de recevoir les étrangers, et qui |)arle côtntne Un livre. Il a des compliments comme ceu^ dé Vàdius, et des épigrammes noyées dans deà flots d'ebcens. A Tentendre, rien ne lui pltAi plus que de voir les Français venir en Russie, et il voudrait qu'ils y restassent longtemps $ leurs observations llrtléreSSeht, leurs récits de voyage l'enchantëht. Qu'une fois cette belle harangue flfaie, il dét^éche un où deux de ses agents à la suite de ces trluiuçais qb'il eèt si heureux de voir, que

' te doiiii^stiqué qui l^ mty te màttfe d'bôtêi qui

svK ifA Russie: 168

les hél)erge, soi^iit chargéis da siipveill^r leurs Qccupatioiiis et d^ rendre compte dp leurs dé-> parches,' c'est ce qui me parait au mpins fort probable i mais cette inquisitiQu jourualière s'o? p^r^ eu silepce et sans qu'on s'en aperçoive, Ije^ ressorts de l9^ polipe sont cachés comoid pem^ d'iipe WPPtre sous un oadran d'émail ; on ^t qu'ils es^istent, qu'ils tournent régulières mçQt dgfiS le cercle qui tes renferme » on n^ 4isMf)gve pa$ leis mouvements, et on serait tent^ parfois de les epoîre arrêtés, lorsqu'uq beau jQur les voilà qui sonnent l'beure fatale, et uq ^PWP qu/B vous aves rencontré vingt fois, erj^f^nt d'uu pas de flâneur sur la Perspective, ou ]is^m d'un air fort grave las journ^uK au cafSé £ér£|pgep, vient très poliment prier l'éfrangep d^ vouloir bien partir dans vingt-quatre heures, ou le citoyen russe de monter dans une kibitka pi vsi le f^mAum au delà de l'Oural, dans la Sibérie, que l'on dit être fort belle.

I^a poUce des rues s'e&erce avec le même si-r len^e que celle de rintérjueiur des maisons. En Allait de çdiié et d'autre, on ne rencontre poinf de sergents de ville, point de gendarmes à pied ou à cbeval. De dîstanise en distanoe, od apoF: çoUi ft^lement la peiite cabanp du battiafilin&.

S6â DSTTKBS

Il y a là trois hommes velus dîme redingote militaire, qui se promènent tour à tour devant leur corps de garde avec une hallebarde et un sifflet dont Us se serviraient au besoin pour appeler à leur secours le poste voisin. Il est rare qu'ils soient obligés d'en venir à cette extrémité. Leur plus fréquente occupation consiste à rele* ver quelques hommes du peuple jetés par l'ivresse sur le pavéy on à rappeler à l'ordre quelques cochers de fiacre imprudents. Le reste du temps. Us peuvent dormir en paix dans leur gîte, ou s'asseoir paresseusement au soleU. Leur place leur a été accordée comme une retraite. La plupart d'entre eux ont été militaires, et on leur donne, après vingt ou trente ans de service, cet emploi d'agent de police comme on donne chez nous les invalides. Et pourquoi d'aiHeurs se préoccuperaient-ils d'un vain souci, ces honnêtes boutschniks ? Les voleurs de Pétersbourg sont les voleurs les plus délicats qui existent. Ils n'exercent point leur métier avec la hache et l'effraction $ Us ne frappent pas et n'assomment pas leur victime. Fi donc ! ce sont là des Cruautés auxquelles ils n'osent pas même songer.

Non; Us vous enlèvent d'une main légère votre bourse ou votre portefeuille, ils glissent en pas-

SUR LA RCiSIB. 265

sant une peUle lame sous votre gilet, et voilà votre chaîne de montre partie. Les Spartiates, ces sages républicains qui se faisaient une loi d'honorer tous les genres de mérite, taiftôt par un titre pompeux et tantôt par la prison , n'auraient pas manqué de récompenser des filous si experts, et les bons boutschniks, qui ne sont pas assez riches pour leur donner euxmêmes cette récon^Dse, les laissent du moins poursuivre en paix le cours de leurs exploits. Une fois qu'on sort des difficiles parages du monde politique, il y a dans l'ame de la police de Pétersbourg une sorte de commisération paternelle vraiment touchante. Il semble qu'elle se dise chaque matin en s'éveillant et en reprenant l'exercice de ses fonctions : Il faut que tout le monde vive ; et elle enveloppe dans cet axiome charitable les filous et les voleurs, pourvu qu'ils se conduisent décemment et qu'ils ne fassent pas de bruit. Le premier jour de mon arrivée à Pétersbourg , mon compagnon de voyage rencontra dans l'église de Kasan un de ces industriels ambulants, qui, jugeant à la rotondité de sa poche qu'il portait là un fardeau trop lourd, se fit un devoir de Ten délivrer, et lui enleva nn portefeuille renfermant six cents

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Pûttbl6$. Lé gaiivre voyageur, privé ctinsl d'une i^mme dont il comptait faire un tout autre usage, ^'adressa à plu&ieurs habitants de Pëter^l)oupg, et leur flemanda quel mayen il devait employer pQUr la recouvrer : il lui ftit rëpopdu que toute démapclie serait inutile, q|ie la pcdice le sou-* SACttpfiii^ à un» foule de formalités fpiligautes, c(>ttteu^0S, et ne loi reuflrait rien.

Le voyageur qui tient quelle peu au bien que la fortiine lut a départi doit se tepir sur ses gar^ 4es dau$ un bôtel comme dans une petite foréi de Rondin no laisser, quanc} il $or^ sur $a uble qu^ pe qui ne peut tenter aueune cupidité, mefr» W un dauble cadenas à sa maUe, et fermer sa porl^ à double tour. Ces bdtels ont encore un I^U^re îttconvénient, non moins pénible à s«p« porter; c'e^t une saleté dont on ne trouverait peutr^tre pas d'exemple dans les plus (heures pofiada^ de TEspagne. Je demeurais , à Pétersbourg, dans un hôtel que Ton m'avait indiqué eomm^ wn de^ meilleurs. Tous les sept ou huit jours, quand nion moujik^ las de bâiller sur ï^^ calioT) ne savait plu$ que faire, il venait releva l^ couverture de mon Ut, versait un peu d'eau fr^icbe dans ma cuvette, et s'en aKait enehapté d'f^voip ^compU do telles mecv^iUes. Quant à

SÛR lia fttltew; i67

Betlo^fer une coiniiiôde, esi^uyér lin fàtitedil, 6 était une œfuf ré {)dr tf dp iodigûë de Itli; il lâls-^ sait paisiblement féb flëts dé ))Obsëiët*e ë'aiiiasseï* sur les tnettbteg.

Quel Gontrdsté entré ces hôtels si sales, si dé^ plaisants, et les graiidës èi tnajëstdëUâes rues dé Pétersbourg ! On û tant dé fois dééHt Taspect imposant de cette éapitale^ qtie Je né saië éé qùë je pourrais ajdtitér à tout ee ({lii en a été dit. Je ne ihe feouicie point de dépeindre i'uh ajjrês Taiitré tétis céâ quartiers^ èi dé refaire ici lé Guide de félran'gtr. C'est feâns contredit la Ville la pliis splendidement bâtie qui existe en Europe : deb rues larges conitae lesêtjuarèt dé Londres, dessinées Symétriquement comme les allées d'un jardin du dix-huitième Sièëlé; des édifices qui ont un âeiiii-quàrt delieue d'étendue, et ^ùi renferment à enx senls une population ^lus nombreuse que eelled'nn grand nombre de petites villes de Suède, Tnirememe d'Allemagne. Point de ruelles étroites tet grossièrement construites, poihtde eàrrêfoùrk sombre)»} en dirait que dette immense cité n'est habitée que par des millionnaires; partout le Inéme niVëtlement, jpartout de l'air et de l'espace, des maisons de tailleurs enrichis qui ressemblent fttleëèhâièftttxi dfé hiUi^HaUOtis de géhtUi^bom-

268 LETTJiES

mes qui feraient envie à des princes; à chaque pas le balcoB ciselé, la grille en fer> la colonne dorique, le bronze et le marbre, le porphyre et le granit. Tout cet ensemble de riches constructions, dominé par des toitures vertes , par des coupoles arrondies et dorées , par des flèches étincelantes qui s'élancent dans l'air comme des aiguilles, produit au premier abord un merveilleux effet. On s'en va de côté et d*autre avec une curiosité toujours croissante , on s'arrête et on regarde avec une surprise qui ne ressemble eu rien à la surprise produite par l'aspect des autres villes. Bientôt à cet étonnement si nouveau succède je ne sais quelle fatigue d'esprit qui est comme un désenchantement. Dans ces rues si larges, si droites , à travers ces places bordées de tant de vastes édifices, iln'y a rien qui fixe l'œil et attire la pensée. L'histoire n'iapas encore donné à ces monuments splendides son auguste consécration , l'art ne leur a pas imprimé l'itamortel caractère de sa perfection^ la poésie ne les couvre pas de ses ailes ; une ville sans histoire et sans souvenirs est comme une belle femme sans ame. L'histoire de Pétersbourg ne date que d'un siècle, et quand on a vu la cha- . loupe , la cabane , la première habitation de

Pierre-le-Grand , ITriâitage , quel est celui de ces édifices qui rappelle quelque glorieux souvenir ? Péiersbourg est une ville toute jeune , qui se développe avec Tardeur de la jeunesse et marche à pas de géant. Il y a trente ans, on ne voyait encore qu'un marais et des broussailles là où s*élève aujourd'hui un de ses quartiers les plus animés. On m'a cité un gentilhomme qui, revenant à Pétersbourg après quinze ans d'absence, et s'imaginant que les limites de sa ville natale étaient encore oii il les avait laissées , s'arme un matin de son fusil, prend ses chiens, et se dirige vers la forêt où il avait coutume dans sa jeunesse d'aller chasser les loups et les sangliers; mais , en suivant la route naguère encore si solitaire et si sauvage, il trouve une double rangée d'élégantes maisons , et là où il n'avait jamais vu qu'un épais taillis, il aperçoit des magasins et des hôtels.

Entraînée ainsi par sa marche rapide, la population de Pétersbourg semble n'avoir eu jusqu'à présent qu'une pensée, celle de couvrir au plus tôt d'édifices l'immense espace qu'elle occupe, et de donner à ces constructions , par une étendue démesurée, par un. luxe inoui de matériaux, un aspect colossal et pompeux. Quant à l'art même,

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à Tart qui , pôUr se développa dans §à ^âfcè éi sa ihajeslé , n'a pas besoin de iùhtûé ifbti de pierres et de tant de dorure^ , on Voit bléîi qu'elle a tenté aussi de ie saisir ; ihais il à échappé à ses eSbrls. Là plupart dés édifices public^ de Pétersbourg sont bàlis dans te pltis tnamai^ goût: maladroite itnitalion dé la Renaissance, lourd pastiché de là forme grecque, tople fatdéë du rococo; peu de proportion dans l'ensemble; quelques jolis travaux çà et là dansleë détails. L'église d'Isaac, toute bûiie en marbré, en poi^phyre et en granit , décoiirage déjà par sdh aspect ceux qui l'ont entreprise 5 elle aura cependant une magnifique partie : lé fronton de M. Lemaire et le fronton d'un artiste russe de naissance, italien d'origine, dans lequel il y à une tête de vierge de toute béatilé. Les deux statues en bronze placées devant l'église de Kasan sont d'une telle lourdeur de formes, qu'elles offusquent le regard le moins difficile en matière d'art, et la statue de Suwarôff, érigée près du pont de Kaminoi, est si grotesque, que je necomprends pas qu'on lalaisseencoredeboiit. Restent parmi les œuvres de sculpture les quatre chevaux du pont Auischkoff, fiers , forts, supeN ))es, pleins de viei le léger monoUlbe de gratiit

sifi tk Mssus^ S71

ffpA porté là istatiië d*Atekafidr« î ëi là itàltaé équestre de Pierr(s-lê-Gratid| âdikili^bte tbtibet)^ tion de notre f alconét j pàrtni leë ëdiâbes, oU remarque le palais du gratidnliici Michel, qui est d'titie structure nobte et élégsliite , et le Palais d'Hiver. Il n'y a pas dans lé niondé beaucoup dé demeures aussi imposatites que celle-iii. C'est là que réside huit mois de l'année cet empereur dont la domination s'ëténd sur les deux hémi"»- 'sphères^ cet homme qui gouverne soixante tliiilions d'hommes, ce souverain sans constitution^ qui ordonne et qui est obéi| qui peut d'un trait de plume, d*un signe de téte^ envoyer en Sibérie le plus puissant de ses nobles , et élever uu pauvre serf au ratig des princes. Auguste ne ré^ gnaitpas sur un éUipire aussi vaste, et Louis XIT U'avait pas un pouvoir si absolu sur ses sujets. Les gens du peUple de Pétersbourg regardent ée palais avec un singulier mélange de respect craintif et de couflance; ils savent que là est leur destiiiée^ leur loi suprême, la loi qui a régi leurs pères et qui régira peut-être encore leurs enfants. Les yeux fixés sur la demeure impériale, ils répètent leur proverbe traditionnel : « Près a du tzar le pouvoir, près du tzar la mort. »

paas Tespace d'un siècle i ce pal^ a été le

théâtre des fêtes les plus éclatantes et des pios profondes angoisses. C'est là que Catherine réunissait parfois la société d'élite dont elle ai* mait à s'entourer , et c'est là qu'Alexandre apprit l'entrée des Français à Moscou. « Et quelle est, a dit un écrivain de Pétersbourg, quelle est la noble famille de Russie qui n'ait aussi quelque glorieux souvenir à revendiquer dans ces murs? ^os pères, nos ancêtres, toutes nos illustrations politiques, administratives, guerrières, y reçurent des mains du souverain et au nom de la patrie le témoignage de distinction dû à leurs travaux , à leurs services , à leur valeur. C'est ici que Lomonosoff , que Deirjavin , firent résonner leui* lyre nationale , que Karamsin lut les pages de son histoire devant une assemblée auguste. Ce palais est le palladium de toutes nos gloires, le Kremlin de notre histoire moderne. Le jour où l'on vit ce Kremlin moderne en- . vahi tout à coup par les flammes, dévasté, incendié > fut pour Péiersbourg un jour de douleur .générale. Il semblait que chacun eût perdu sa propre maison en perdant cet édifice, orgueil de la ville, et des milliers de citoyens demandèrent spontanément à le rebâtir à leurs frais. Le comte Barincky offrit ù l'empereur un million de

SUftLA RUSSIE. ^l'è

sa forlime pour aider à sa recouslrucUoD. Un pauvre marchand offrit avec empressement une somme de quinze cents roubles, fruit de ses travaux et de ses épargnes. Deux jours après l'incendie , Nicolas traversait une rue, seul, dans son léger droschky . Un homme portant la longue barbe et le cafetan de moujik accourt à sa rencontre, lui met sur les genoux vingt-cinq mille roubles en billets de banque , et s'enfuit sans même dire son nom. L'empereur n'a point voulu accepter ces offres généreuses, et le palais a été rebâti en quelques mois tel à peu près qu'il était autrefois, avec ses parquets de différentes couleurs, pareils à des mosaïques, ses petits appartements frais et mystérieux, ornés decolonnesde malachite, de meubles enlapis-lazuli , ses grandes salles de réception éblouissantes de splendeur, celle-ci dorée du haut en bas comme une image byzantine, celle-là revêtue du plus beau marbre. Une de ces salles est consacrée à la mémoire de Pierre-lé-Grand , une autre à celle d'Alexandre. On ajuie à voir dans la demeure d'un souverain se perpétuer ainsi le souvenir de ses prédécesseurs les plus illustres ; ils sont là auprès de lui comme les génies protecteurs de sa maison et de ses états. L'hommage qu'il leur

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décerne e^t cëitime vax engagement qull prend d'ittiiter leur courage du leur vertti, et, dahs des cirëotistahceé difileilesi leur aspect peut Ibi inâpirérd'heilreusëspenséed. Deux autres salles sonl couverte^ des partràits de tous les générâui llUiônt fait là mémorable èadipagtië de iMii et dfe téiis les mât^échàùx de Tetaplré rtisfee. C*fest là qde j'ai vu pour là première fciîs un portrait dé Potemkin. C'était Ub hottinie d'une taille cb-» lossale et d'une figure chai-matite, étonnant tout à là fois par la fbnce de ses menibrés et la douce expression de ses yeux bleus, vraiment fait poùi* commander ùnë artnée de Cosaques et trouble^ lé cœur d'une femme. Tous les mèiibles, les di^nements précieux qui décoraient l'ancien palais^ aràient été Sauvés desflamities ; ils décorent aujourd'huile nouvel édifice. Ily alàdespyi^mides de vases d'or et de vermeil offerts à l'empereur et à son fils par les difiërentes villes qd'ils ont visitées ; dans la chapelle, des images chargées de rubis , de didtaants, d'émeraudes ; et le péill Ermitage conserve la riche galéHe detableàùt admirée de tous les connaisseurs.

S'il y a, comme nous l'avons dit, peu de véH-^ table senliihent de l'art dans les cohistructions de PéteteboUrg, cet état de dénuement et detoé^

SVti U KUSSÎE. 191

dioerilé na dupera pas longtemps , nous osoas fe croire. L'ea^^eFeur et les princes aim^t les artistes, ils les aecaeillentavee dfslinctioa et les paient largement. Quand on sera moins pressé es bàiir, m fera à Pétersbourg des eonstruetions d'an meilleur gioùt, oq ornera les places pnblb ques> les édificesy de monuments vraiment mémorabtes. En attendant, j'aimerais mieux revoi? les rues étroites de Rouen ou de Nuremberg^ que tes lapges avenues de cette immense ville.

Je dois noter pourtant deux quartiers qpi font ajuste titre rorgueil des habitants de Pétersbourg et charment constamipent Tétranger : c'est te quartier de la Neva et celui de la Perspective d^ STewsl^i* hh IXéva est Tnn des plus be^ux , des ^m m^estueu^ fteuves qui existent. Il sort du l^e de Ladoga, et presque à sa source même, porte de gros |[)ayires> Pareil à la grande cité qu'il arroBe, il surgit et se déroule au loin tout d'un cpitp; cmm^ ^|le, il a é0 tonguwps ignor f4y et, comipe (slle, il a au)our4'liui un nom eur ropsen, C'est un fleuve i^cUf et aristocratique, qui ne s'endort point sur les sables d'une giïève #8f^^> e^ p'arvose paad'obseures cabanes. Des quais splendides l'enferment dass leur dottbte

mfm^iiWfb»Jm » d^ palais bordent de

276 lcttuës

chaque eàté son onde limpide^ des Oèctes dorées scintillent sur ses flots commodes étoiles. Si à quelque distance de Pétersbourg il se divise iuhméme en plusieurs branches, si les rivières qui sortent de son lit s'en vont de eôlé et d'autre courir comme des enfants capricieux, elles ne compnmiettent pas la dignité de leur origine ) eltes enlacent dans leurs contours comme un bracelet d'argent les tles où se rass^rable chaque été la haute société de Pétersbourg; elles serpentent le long des parcs impériaux et le long des frais ûoUagei^ au pied des tilleuls embaumés et des IQas en fleurs. La principale branche du fleune poursuit cependant sa course solenneHe;«Ue «'en va porter à la mer les denrées nationales et en rapporte les livres , les œuvres d'art et d'io*dttstrie de l'Europe oc<^entale, qui se répandront ensuite par les canaux , par les lacs , jusque dans les provinces les plus reculées de l'empire. Pétersbourg est le principal foyer de la civilisation européenne en Russie , et la Neva est la route féconde par laquelle cette civilisa'tion arrive avec les bâtiments à voiles et les ba^ teaux à vapeur, aveclescargaisons de marchands et les voyageurs.

L'été, à cette heure ^ douce dans Jes contrées

du Nord où le soleil descend leaiement à Thorizon et ne disparatt dans sa couche de pourpre que pour se relever bientôt plus pur et plus riant ; quand la nature entière semble tout à la fois voilée par une gaze diaphane et éclairée par un crépuscule d'or et d'argent, qui répand sur les bois, sur les eaux, sur les plaines, les nuances les plus insaisissables et les teintes les {dus suaves ; qu'il est beau de voir du milieu des lar^ ges ponts qui la traversent, entre les hauts édi« (Lces qui la dominent , cette Neva sUlonnée par des navires et des chaloupes, poursuivant en si* l^»ce son cours imposant, rassemblant sur ses vagues profondes les hommes et les œuvres de deux hémisphères , lien de la nature entre des régions divisées, instrument de Dieu dans le progrès de ses lois humanitaires! Mais j'oublie que M. de Maistre a dépeint dans de charmantes pages ce même tableau ; je le copierais n^^I'adroitement en essayant de le reproduire.

Ce fleuve, si pur, si vénéré , est pourtant, comiiie le Rhône à Lyon et l'Y à Amsterdam , une cause perpétuelle d'eifroi, au printemps, parie charriage de ses glaces ; en automne, par ses inondations. En 1726, 17ôâf;i777, il bondit sur ses rives, et entratua dans sop débordement T. I. 24

278 utthes

impëtuettx toiii; ce qui se troiivail sur sen pat«* sage. £a 183 A, il menaçait la viUe d'une dévastation entière. Les habitanls effrayés montaient sur les toits , cherchaient un refuge sur la cime des arbres ; c'était yne vraie scène du déluge. On a marqué de tous cAtés la. hauteur à laquelle Tean s'était élevée. Quelqpes pouces de plus et la vjlle était perdue.

La Perspective de Nevrsky est la rue la plus longue, la plus riante et la plus animée de Sain^ Pétersbourg. Elle aboutit, tf un oMé, à la façade de l'Amirauté, et s'étend au-delà du pont Anîschkoff . C'est le boulevart Italien , le Regent*- Street de cette capitale du Nord , le foyer du hixe , le centre du mouvement. C'est là que se révèle surtout le caractère varié, Gosm<^lite, de cette cité, bien plus européenne que russe : des enseignes bariolées et revêtues d'inscriptions en toute sorte de langues^ des librairies françaises , allemandes , anglaises, cinq églises appartenant à cinq reb'gions différentes, des hô« tels de grands seigneurs et des magasins éMouissants de marchandises et^e modes de Paris ; à côté du b^outier de Tula, le tailleur de Berlin ; en face du marchand de cuirs d'Astracan, la porce^iine de Sèvres mêlée à celle de Russie,*

SUR u Russie; 279

le riche bazar anglais, qui |)a!e SO,ODt) roubles de loyer par an , bdte à côte avec le confiseur mssé. Laruèfhit en ligne droite, comme une Vraie perspective. Stir tôulé sa longueur, elle est bordée d*ùn excellent pavé en bois et de larges trottoirs. Ati ihllîeu est llmmerise édifice de Gastînnoi Dvor, ville ié bouiiqiiës et de comptoirs , amds gigantesque de toutes les denrées Tdu Nord et de i'Orienl , dé toutes les productions de l'industrie natioilalè et de Tindustrie étrangère. Là se presse une fôiile de marchands et d'oisîfe, de filous expérimentés et de chàlandS précautionneux , de juifs et de chrétiens , de bourgeois et de soldats. Cesl aux environs de ce ba2ar et lé long des maisons qui aboutissent â l'opulente librairie de M. Bèllizard que les gens du monde et les désoeuvrés de toute sorte s'en vont resjpirer le grand âii* et flâner capricieusement vers les deux ott trois heures de l'après-midi. Je ne connais pas im spectacle plus vivant, plus curieuic, qUe celui-là, un coup d'œil plus pittoresque et plus mobile. On dirait un panorama dotit les diflféréntes images changent à tout instant, uil caléidoscope dont les figures et les couleurs se reproduisent saris cesse sous des formes et des nuances nouvelles. Vous

280 LEXTKBS

apercevez le dandy, rasé > parfiuoé ^ serré dans son gilet de cachemire, à côté du moiyikau large cafetan et à la longue barbe , qui se fait une gloire de garder Tantique costume et ies mœurs primitives de ses pères. Le mahoméian passe la tête haute devant l'église que le Russe salue en se signant trois fois ; TArménien croise le catholique; la lourde charrette du paysan finlandais s'avance péniblement à la suite de la kibitka polonaise. Un feldjager^ le manteau gris sur les épaules, le plumet blanc sur le chapeau, part au galop. Dieu sait pour quel lointain district. Ces feldjagers sont les coiu*riers particuliers de ^empereur ^ ce sont eux qui, par Tincroyable rapidité de leur marche , rapprochent les immenses distances qui séparent Saint- Pétersbourg des frontières de l'empire. Assis sur une mauvaise charrette sans ressort et sans dossier, dont ils doivent changer à chaque relais, ils entreprennent des voyages déplus de mille lieues, et s'en vont nuit et jour^ sans prendre de repos et sans dormir. C'est l'un des plus cruels métiers qui aient jamais été imaginés ; aussi les feldjagers sont-ils bien payés. Ce sont pour la plupart des fils de soldais , qui ont éié élevés par le gouvernement, et qui entreul.daiis

Sun LA RUSSIE. ^81

ce corps de courriers comme sous-ofBciers. Eu portant au nord ou au sud les dépêches de Tempereur> en allant dans Tespace de quelques jours faire exécuter au delà de FOural , au pied du Caucase, un ordre de leur souverain mattre , Ils deviennent promptement officiers, et en vérité, quand on voit avec quelle ardeur ils remplissent leur mission , et à quelles fatigues ils se condamnent, on doit avouer qu'ils gagnent coura^ geusement leurs épaulettes.

Ce qui contribue surtout à donner à la PerS' peclive un aspect étrange, unique dans le monde, c'est la quantité d'habits brodés d'officiers et de soldats que Ton rencontre à tout instant. Il y a à Pétersbourg soixante mille hommes, infanterie, cavalerie , tartares et cosaques, allemands et circassiens, et un détachement formé de cinq hommes, choisis dans chacun des régiments de Fempire^ qui représente comme une députation tous les uniformes et tous les corps de l'armée. Le plus beau, le plus riche, est celui des gardes circassiennes. Elles portent le costume national, la toque argentée avec une bordure de poil noir, le cafetan et le pantalon bleu avec de larges galons d'argent , à la ceinture le poignard ciselé du Caucase, sur la poitrine seize cartouches eu-

JflK

.: JB.

SUR LA aiJSSiE. 283

pèd de ces Vêlèiments argentés , dô'réi, bariolés de différentes couleurs, de ces casques et de ces chapeaux à panaches ondulants, de ces troupes qui circulent continuellement à pied ou à cheval, avec le tambour où le clairon, enfin de tous ces soldats qui passeilt isolément^ et qui, du pliià loin qu'ils aperçoivent uii de leurs chefs, se découvrent et s'eil vont jusqu'à lui le bonîiet à la inain. tly a, comme je l'ai dit, soixante lïiillé hommes de garnison à Pétersbourg. En retranchant d'une population de cinq cent mille bonimes les femmes et les enfants, on peut dire que chaque sixième ou septième homme que l'on rencontre est un militaire. Ajoutez à cela tes uniformes à parement vert, bleu, rouge, des divers fonctionnaires, car ici chacun doit avoit un uniforme , le chef d'administration et l'employé subalterne, le professeur et l'étudiant. Sut* I^unîforme d'un homme qui est deptiis plusieurs années au service, il est rare qu^on ne voie pas briller une ou plusieurs croix. Tout ce que les voyageur» disent de ce luxe dé décorations est encore bien au dessous de la réalité ; le nombre des croix va sans cesse en augmentant. Les décorations sont ici un signe de distinction près--

que iAdlspensable. ÎLsi plupart des gens di\

monde ou des fonctionnaires n'attachent peutêtre pas une valeur réelle à tel ou tel bout de ruban ; cependant ils se trouveraient buoiiliés de ne pas avoir le droit de le porter comme leur collègue ou leur voisin . Certaines croix sont d'ailleurs Temblème visible d'une dignité nominale ; d'autres sont comme le certificat d'un certain nombre de services. Le grand fonctionnaire veut avoir la plaque en diamant pour paraître plus convenablement aux fêtes de la cour; l'employé subalterne aspire au ruban de Wladimir, pour avoir une attitude plus imposante devant ses égaux ou ses inférieurs ; et quand on a une décoration, on4,rouve que c'est peu : chacun tend la main, sollicite, espère, attend, et les croix de Stanislas^ de Wladimjr, de Sainte-Anne, etc., tombent de la chancellerie impériale , et rafraîchissent comme la rosée du ciel l'ame altérée du Russe fidèle. La croix du Christ a sauvé le monde i les croix du tzar sauvent chaque jour les fonctionnaires de l'empire du doute et du découragement.

Au milieu de la Perspective est l'église de Kasan, bùtie en 1811 , sur le modèle de Saint- Pierre de Rome , toute ruisselante d'or , d'argent et de pierres précieuses, et décorée des

SLR LA RUSSIE. 285

trophées de guerre de 1812. ei 1815. On y voit les drapeaux enlevés à nos troupes pendant no-' tre terrible retraite, le bàtou de commandement du maréchal Davoust, perdu dans la même campagne, et les clefs des villes de France envahies trois ans après par les alliés. On n*a pas pu du moins y mettre celles de ma chère ville de Besançon, grâce au courage inébranlable avec lequel la vieille cité séquanaise fut défendue par le général Marulaz et la milice franc-comtoise ' . IVon loin de là est h belle bibliothèque impériale, ^ui renferme aujourd'hui près de quatre cent mille volumes. Cette pacifique institution , qiâne devrait reposer que sous les ailes des muses, est pour la Russie un momunent de

> Nos journaux oat annoncé dernièrement en quelques lii;nes la mort de ce général,{»ui8 on n*ea a plus parié. S'il eût été député, son nom aurait occupé longtemps la pensée des différents partis. Mais^'<fétait tout simplement l'un des soldats les plus braves et l'un des liommes les plus honorables de notre vieille armée. Elevé de grade en grade jusqu'à celui de lieute- «ant général» honoré de l'estime de Napoléon, fidèle à ses souvenirs et^à ses sympathies, quand vint la Restauration il se relira dans son modeste domaine de Filain, et ne rechercha aucun emploi et ne brigua aucun» faveur. J'ai vu un jour diez lui un petit billet qui lui avait été remis mystérieusement pendant le siège de Besançon. Le prince de Lichtensteiii,.qiii avait signé de sa main ce billet, lui offrait un million s'il voulait rendre la ville. C'est riiéritage de mes enranls, me disait «c noble général en me montrant ce témoignage de son honneur et de son patriotisme, et il est vrai qu'il uc leur en a guère laissé d'autre*

eonquAte militaire. Cest par la guêtre qu'ello *B'e8t enrieiue, c*est le sabre qui lui a donné ses trésors. Il y avait jadis à Ardibil, ville forte, sépulture de plusieurs générations de siiahs peiv BonSi cent solxante^six volumes d'une rare valeur. En tête de la plupart de ees volumes omës de vignettes et d'encadrements, on Usait ces mots : « Abba, de la famille de Sefy, chien gardien du seuil du sépulcre d'Aly, fils d'ÂboU Ta-hil, avec qui soit la paix, a légué ces livres ati tombeau illustre du shah Sefy, sur lequel Dieu étendra sa miséricorde. 11 Sera libre à tout. lé monde de les lire, à la condition toutefois qu'oa ne les emportera pas hors du mausolée. Et si quelqu'un osait les enlever, que le sang de Hman Hussein , à qui Dieu donne la paix , retombe sur lui. » Les Russes n'ont pas eu peur du sang de Timan Hussein. Le général Paul de Suchtelen est entré en 1827 dans le mausolée d'Ardibil, et a rapporté les cent soixante-six vo* lûmes à la bibliothèque impériale de Pétersbourg. Il y avait à Âkhaltsikhé , dans la mo&» quce d'Ahmed , une bibliothèque orientale de trois cents volumes. Le maréchal Paskewitch la enlevée eu i8ô9, avec cinquante manuscrits qui se trouvaient à Ërzeroum y et, non content

SUR Ul itmsiE? SST

4^ celte «aptiare gaemère, s'est tait donner par le shah de Pecse^ cimime supplément obligé, dix-huit ouvrages de luxe, parmi lesquels se trouvât le iSMirNameh, le divan de Hafiz, les Qsivfte^ comfdètes de Saadi. Les généraux russes eonnaissent la bibliographie. Un de nos orientalistes n'aurati pas mieux choisi. Mais ce M sont là que de modestes tributs ^sopparés i ceux qu'a payés la Sologne. Le oomte 8tanisla$ 2ia}onsfct9 évéque de Craoovie, avait amassé , i lorce de roeherches > de temps et d'argent , une biUîptbèqae de près de trois eent Mille volumes, célèbre jadis dans toute l'Europe. Il la laissa en mourant à son neveu , André , évéque de KieTv, qui la légua à la république de Pologne. Elle fut transportée à Varsovie et ouverte en 17&6 au public. Suwaroff , en subjuguant la Pologne, it enlever par ses Cosaques cette magnttque collection, et l'envoya à Catherine. En 1813, nouveUe invasion militaire à Varsovie et nouvel enlèvement de livres. En 1838, il restait encore sor cette inépuisable terre des Jagelions et des Sobieski cent cinquante mille volumes, recueillis à Varsovie , et plus de sept mille vo-« lûmes rangés dans le château des princes Gzar* torîsfci. Cette fois, tout fut enlevé, j^8q^'à la plti»

S8S LETTUS

iDînee brochure, jusqa'aa plus léger carton de maûu&crtts. Voilà Torigiiie de la bibliothèque de Pétersbourg.

A côté de cette collection foraiée par la force et riiyastioe ^ il y en a une a«tre, reeneillte sur notre sol, et qui est seolement l'œuvre de Tadresse. Cest un peu plus honoéte, hélas ! et nous fi'avons pas le droit de rëdamer. Pendant les premi^s années de notre révolution , il 7 avait en France un diplomate russe nommé Doa^ iMTOwskii qui avait voyagé en Ang^terre , em Allemagne, étudiant partout les catalogues^ cherchant les livres rares ^ et qui arrivait à Paris juste à point pour satisfaire à bon marché ses goûts bibliographiques. Dans ce temps d'à*gitaiion et de désordre, de massacres et de terreur, on ne s'occupait guère de la valeur d'une bibliothèque et de l'importance d'un manuscrit. Les archives des monastères et des châteaux étaient saccagées et bouleversées, les livres j^s dans les rueis par la populace, ou vendus à l'encan , et l'habile Doubrowski était là qui allait , qui venait librement , protégé par son caractère de diplomate, qui s'enquérait de la démolition de la Bastille , du pillage des abbayes , pour savoir ce qu'il en pouvait retirer, et qui achetait

de gi^ à gréy pour quelques méchants assignats, un manuscrit , une charte , un recueil de lettres inédites , un livre au besoin^ pourvu que ce i&t un livre vraiment curieux ; car il s'y connaissait, le terrible diplomate, et, dans ce champ immense où il récoltait une si belle moisson , il ne se serait pas amusé à glaner qudque volume vulgaire. Quelques années après , il retournait dans S0n pays emportant Tune des collections les i^us précieuses qui existent^ mst nusi^ita sur vélin , documents inédits, trésors inestîmaUes enlevées aux archives de notre histoire.

Sur les larges rayons où est rangée cette bibliothèque française dont je mesurais l'étendue avec douleur, on compte cent vingt volumes infoKo des lettres de nos princes et de nos souverains, cent cinquante volumes d'autographes de diieretties célébrités , un volume des lettres de Maurice à Henri lY, et plusieurs lettres de différents ministres et ambassadeurs de France, Parmi les manuscrits, on m'a montré une feuille de papier sur laquelle Louis XIV a écrit six fois de suite , en grosses lettres péniblement formées : « L'hommage est dû aux rois; ils font tout ce qui leur plaît. » C'était là le sage axiome

290 unus

que son mattre lui donnaU à copier conme modèle d'écriture.

Je n'examinai que rapidement les manuscrits classiques grecs et latins décrits d'ailieurs très exactement par M. Adelung. Les ouvrages qui rappellent un de nos noms chéris ou une page de nos annales m'arrélèrent plus long-temps. Je remarquai dans le nombre un petit volume renfermant les prières et psaumes en français , imprimé en lettres rapportées par Madame Elisabeth pendant les longs Jours de deuil et d'an* goisses que la malheureuse princesse a passés en prison.

Cette bibliothèque possède un autre monument de douleur d'une femme qui n'avait pas les mêmes vertus et qui ne mérite pas la môme admiration, mais dont le ncmi éveille toujours , en dépit de ceux qui ont essayé de k noircir , une tendre sympathie, et dont Hrnage nous apparaît , à travers le voile du temps , entourée d'une auréole de grâce et de beauté. C'est un livre A' heures AeMtirie Stuart. La pauvre femme l'a porté en Ecosse et en Angleterre , et l'a lu souvent, on le voit , avec de profanes distractions. Les versets austères des psaumes , les eslior talions évangéliques tracées sur les pages

de ce livre, les guirlandes de fleurs, les miniatures religieuses qui les entourent, ne détournaient point ses yeux et sa pensée des images mondaines. En essayant de se recueillir devant Dieu, elle entendait encore vibrer dans son cœur l'accent mélodieux d'une voix aimée ou le rire farouche d'une rivale sans pitié. Tantôt elle se laissait aller aux rêveries de son amour, et elle écrivait sur les marges du livre pieux :

Pour récompense et pour salaire De mon amour et de ma foi.

Rendez-m'en, ange Intèlairel Autant que je vous en doi«

Et un peu plus loin :

Si mes pensées sont eslevéz, Ne restlme pas chose étrange; Us méritent d'être approuvez.

Ayant pour objet un bel ange.

Tantôt elle fléchît sous le poids de son infortune, et, à côté des prières qui n'ont pu la consoler, elle écrit çà et là, selon Témotion saisissante du moment, ces strophes douloureuses :

Vn caur que l'outrage martyre Par un aflOroiit, par un refof ,

À le pouvoir de faire dire :

Je oe niU plos ce que je fus*

£q feinte mes amis changenl leur bienveillance» Tout le bien quils me font est désirer ma mort; Comme si en mourant j'étais en défaillance, Dessus mes vêtements ils ont jeté le sort-

La vieillesse est un mal qui ne se peut guérir. Et la Jeunesse un bien que pas un ne ménage, Qui fait qu'aussitôt né Tbomme est près de mourir. Et qui 1*00 croit beureux travaille davantage.

Je n'entreprendrai pas de décrire les aulrcs élablissemeuts scientifiques de Pélersbourg. Je les ai visités comme tout voyageur qui a quelques dcsii*s de s*instruire doit les visiter, mais pour pouvoir en parler convenablement, il faudrait avoir fait une étude spéciale de leur organisation, uu examen approfondi de leur développement et ils mériteraient d'être à eux seuls Tobjet d'un livre sérieux et étendu ^ Ce que j'en ai vu a suffi du moins pour me démontrer

> On trouve sur ces divers établissements, et sur ceux qui sont aujourd'hui répandus dans les principales villes de l*empire russe, des documents détaillés dans le livre que M. Krusenslern a publié sous le titre de : Précis du tysUtne, des progrèt et de Vitat de CinstrucUon publique en Ruttie, 1 vol. in-8°; Varsovie, 1837. Il y en a aussi de très exacts et de très essentiels dans deux ouvrages de M. 9cbnitzler : Slaliilique de ta Bu$$ief et

que le gouvernement russe comprend toute Timportance des travaux de la science, encourage avec zèle leurs progrès et récompense libéralement les hommes qui s'y dévouent.

L'école des mines est une vaste et splendide institution qui a déjà rendu de grands services à la Russie et qui doit, par la suite, lui en rendre de plus grands encore. Elle fut fondée par fimpératrice Catherine en 1773 et réorganisée en 1834. Elle est placée aujourd'hui sous la direction de M. le général Tschefkine qui joint à des connaissances variées, à un savoir profond, une amabilité de caractère dont je ne suis pas le premier à faire l'éloge. Cette école renferme trois cent vingt élèves, divisés en deux sections, la première suit des cours de grec, de latin, comme dans les collèges , la morale entre dans rétude approfondie des sciences mathématiques et physiques. Une partie des élèves est entrete*nue aux frais du gouvernement > d'autres sont envoyés à l'école par divers établissements de mines, et quelques autres payent eux-mêmes

Finlande, Ruuie et Pologne. EdRo, quiconque voudra entrer dans rétude de cette importante question ne devra pas manquer de consulter les rapports officiels que M. Ouwaroff, ministre de rinstructlon publique, adresse chaque année à Femperear, et qui se publient à Pétersbôurg eo russe et en allemand.

leur pension. Au sortir de Tëcole, les élèTeg soat envoyés dans des usines où ils doivent faire pendant deux ans des études pratiques, puis ils entrent au service du gouvernement , soit avec le gfdde d'officiers, soit avec celui de conducteurs^ selon les études qulis ont faites et Tapitude qu'ils ont montrée.

Les collections ée cette école des mines sont magnifiques, on y trouve un assemblage complet des riches minéraux du nord, des plus beaux produits de FOural et de la Sibérie, un bloc d'émeraude renfermant vingt-trois de ces pierres précieuses dont les plus petites ont un pouce de longueur , un morceau de platine natif pesant dix livres , et évalué à 100,000 fr. , un lAoc de malachite de plus de trois pieds de diamètre, et une quantité de perles, de topazes, de diamants.

J'ai vu là aussi pour la première fois le sque-*lette entier d'un mammouth, ce monstrueux ailimal auprès duquel un éléphant semblerait petit. Quand il errait autrefois dans les vastes plaines où ses ossements sont à présent ensevelis, il devait faire trembler la terre sous ses pas K

1 L€9 habitants de la Sibérie» étonnés de la quantité d'ossements de mammouth qu'ils trouvent dans la terre, et que les rivières débordées arracbeat à leurs berges, se sont iuagiaé

SUR LA tiussis: 295

L'irnivorsité de Petersbourg est l'une des plus riantes académies de Tempire russe. Catherine II avait formé dans sa capitale, un gymnase normal qui plus tard fut transformé en un institut pédagogiqutk En 1819 , sur la demande de

que cet animal habite sous terre comme les taupes, et qu*il périt s'il est frappé par la lumière du jour. Les Chinois, qui ont sans doute aussi des ossements de mammouth dans les contrées septentrionales de leur empire, ont adopté une fable pareille. Ils croient que le mammouth est semblable à une souris, a\ec cette légère différence seulement qu*il est plus gros qu'un éléphant.

Cest un anatomiste de Franche-Comté, M . Duvernoy de Montl»éli«rd, qui, en examinant l'immense quanUté d'oasementa envoyés des provinces de Sibérie à Petersbourg, et en les comparant avec le squelette d'un éléphant , essaya le premier de démontrer que ces ossements appartenaient à un animal du même genre.

Les naturalistes ont beaucoup disserté sur Toriglne du mammouth. Selon les uns, les cadavres de ces monstrueux quadru-pèdes auraient été apportés dans les régions du nord par une immense inondation; selon d'autres, le climat de la Sibérie aurait été autrefois assez chaud pour des éléphants. Enfin quelques auteurs prétendaient que de même qu'Ânnibal avait conduit des éléphants en Italie, les eooqaéraots arabes et mongoles pouvaient bieu en avoir introduit un certain nombre en Sibérie.

Depuis que par les savantes éludes de notre célèbre compatriote Q, Cuvier, il a été prouvé que le mammouth est une espèce particulière de l'éléphant des Iodes et de l'Afrique, une espèce couverte de deux sortes de poils, on comprend très bien que ce quadrupède aU pu vivre et se propager dans les froides contrées du nord. Reste à savoir par quelle catastrophe cette espèce a été anéantie, au point de ne laisser aucun rejeton sur la face actuelle du globe. Mab comme l'a remarqué M. G. Cuvier, c'est un fait qui ne s'applique pas seulement au mammouth; beaucoup d*autres animaux ont également disparu, et on ne les connaît aujourd'hui que par leurs restes fossiles. —i>ic^ton'* naire da s€iene9$ naturelfes, tome 28.

296 LETTKES

M. OuwarofiT» nainislre de TinsirucUo» pablîque, cet iiislîtut fut élevé au rang d'université. Dans l'espace de vingt années , elle a pris un grand accroissement. En 183/^, il ne s'y trouvait que trente-huit professeurs et cinqusPhte un étudiants. £n 18/^1 9 elle comptait cinquante huit professeurs et cinq cent trois étudiants. La somme afiéctée à ses dépenses s'élève chaque année à près de dOO,0(H) fr. Le traitement des professeurs ordinaires est de 5,800 fr. , celui des professeurs extraordinaires de &,000 fr. De cette université ressortissent neuf gymnases, et deux cent quatre vingt-six écoles d'un ordre inférieur, qui en 1841 renfermaient ensemble seize mille cinquante quatre élèves. Le curateur de celle université est M. le prince Grégoire Wolkonsky, qui tout jeune encore s'est fait remarquer dans son pays par ses études sérieuses, par les connaissances qu'il a acquises en France et dans d'autres contrées. C'est lut qui régit cette grande insliluliou et les écoles qui en dépendent sous la direction de M. Ouwaroff, l'un des hommes les plus intelligents et les plus spirituels qui existent dans le monde lettré. L'empereur honore cet habile ministre d'une bienveillance particulière , et la Russie entière lai doit de la

SUR lA RUfiSIB. 297

reconnaissance pour les services qu'il lui a rendus dans le cours de sa longue administration *. Pétérsbourg, en été, n'est pas seulement à Pétersbourg ; 11 faut aller le ébaucher aux lies de la Neva, où la haute société se retire, à Peterhoff, où est la résidence de l'empereur, à Oranieubanm, où s'élève le château bâti par Mentschikoff, favori de Pierre-le-Grand, qui abritait sa grandeur sous des lambris dorés, tandis que son maître poursuivait son œuvre dans uue cabane, enfin à Tsarkoselo et Pawlowski. Un chemin de fer a été établi, il y a quelques années, entre cette résidence et Pétersbourg. Pour un rouble d'argent, on fait vingt-sept werstes en trois quarts d'heure. A peine sorti de Pétersbourg, on se retrouve déjà dans la plaine monotone et froide ; plus de mouvementi plus rien qui rappelle le voisinage d'une grande ville; çà et là seulement quelques petits villages de colons

> Une Notice sur Gœthe, publiée en allemand par M. Ouwaroff, et une autre sur le prince de Ligne, publiée en finançais, allestent chez le ministre de rinstructiou publique en Russie une rare connaissance des langues étrangères et une grande habileté d'écrivain.

Qu'U me soit permis de citer encore parmi les fonctionnaires de runiversité de Pétersbourg M. le recteur PletniefT. En le signalant comme uu des hommes qui honorent cette vaste institution, j'accomplis im acte de justice et j'obéis à un sentin^eot de cour.

S98 IiETTUS

allemands qui ont défricbé cette terre et qui con« tinuent àla cultiver. Bientôt, cependant, on voit surgir dans les airs la haute coupole dorée du palais de Tsarkoselo. Il y a cinquante ans, non seu<* lement la coupole, mais le toit des édifices, les bordures extérieures des fenêtres, tout^était doré. A présent, les toits sont peints en vert ; les arabesques, les ciselures des portes et des fenêtres, sont revêtues d'une couleur jaune foncée, ce qui produit, sur une large façade blanche, un effet assez désagréable.

Tsarkoselo (village du tsar) n'était d*abord qu'une modeste propriété que Pierre-«le-Grand donna à la belle Catherine. Catherine se con* tenta d'y faire bâtir quelques maisons en bois et une église. L'impératrice Elisabeth prit en grande affection ce coin de terre , je ne sais pourquoi, et voulut en faire une attrayante résidence, ce qui n'était pas facile. Catherine II continua Tœuvre d'Elisabeth. On sait que la fière impératrice ne se laissait pas arrêter par les obstacles, quand elle avait un caprice à sa* tisfaire ou une idée à réaliser. Il lui fallut d'abord une roule pour se rendre plus commodément, dans ses lourds carrosses, à ses palais d'été, et cette route coûta près d*un million;

SUR &A tossiB. S99

Bittibêlh avait éé^k construit detrx ou trois édifiées et traoé les oontcMirs d'un paro immense , le plus grand parc peue-^étre qnl existe en Europe. Gaiberine appela à elle des architectes, des scttlptears, des Jardiniers disciples de Le Nôtre, et des peintres de Técole de Waileau. On éleva des colonnades, des terrasses, dés voâtes, des escaliers magnifiques; on décora riutérieur des appartemems de tout ce que le mauvais goût, aidé par le trésor impérial, pouvait imaginer de mieux pour suppléer à l'art : ici des salons en nacre de perle, en laque de Chine, en hipis*lazult, là des boudoirs couverts d'ambre, partout des meubles d'une recherche splendîdc. Une partie du parc a été dessinée d'après les règles symétriques des beauxjours de Lç Nôtre, une autre façonnée en forme de jardin anglais. Tout a été employé pour lui donner apparence la plus pittoresque ; là où il n'y avait autrefois qu'une terre aride et fangeuse, on a planté des bois, tracé des routes tortueuses, semé des gazons, creusé des pièces d'eau. On a formé, à force de patience et de travail, des allées d'arbres presque toufties, et des points de vue qui ont la prétention de paraître imposants et sauva^^ ges. Inutile de dire que le promeneur retrouve là

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tout ce qui enlre dans ie procîédé de -fabrication d'un parc anglais bien organisé, ponts concerts, sources artificielles, fermes suisses, tours gothiques. De plus on a Tagrément de découvrir, en errant de-côté et d'autre, des mosquées turques, des obélisques égyptiens, un village chinois, une colonne élevée en commémoîratioii d'une victoire d'Orioff, et non loin de cette colonne historique un monument de deuil et de regret, la tombe des chiens favoris de Gatherfaie et leur marbre funèbre, sur lequel trois coortisanis de l'impératrice, M. de Ségnr en tète, ont fait graver une longue épiiaphe pour les recom-. mander à l'amour de la postérité. Si les nymphes des eaux et des bois, les divinités austères de la nature du Nord, ne sont pas satisfaites de tous ces embellissements, il faut ccmvenir qu'elles sont bien difficiles.

Quand on a vu l'une après l'autre ces fades ou prétentieuses inventions d'une époque de luxe et de galanterie, on aime à se reposer dans la maison de la ferme, qui est meublée très simplement et renferme pourtant un vrai trésor, une collection de quelques uns des meilleurs tableaux de Paul Potter, Berghem, Dujardm.

Le bâtiment le plus curieux à visiter est un ^*

s^âl gotiriqaeeonsacréaux Souvenirs du moyen* âge et à des souvenirs de guerre plus récenls. Une des salles de cet édifice renferme une nombreuse colleciion d'armes et armures, coites de mailles, arquebuses, fusils, pistolets ciselés, de l!£urope occidentale et derOrient; des bour cliers, œuvre charmante de quelque Benvenuto ignoré ; des sabr^ et des poignards façonnés avec amour par les artistes de la Perse et du Caucase; une bibliothèque composée tout entière de poèmes du moyen-âge , d'ouvrages français , anglais, allemands, relatifs à la chevalerie, à ses lois, et à ses mœurs. Dans une autre salle, douze chevaliers armés de pied en cap et assis sur leurs chevaux caparaçonnés représentent les douze preux de la Table-Ronde, Une troisième renferme les présents offerts à l'empereur de Russie par le sultan, chaque fois que ce pauvre sultan a perdu une bataille et livré une partie de ses étatSj, et quels présents ! des housses et des selles tissues d'or et d'argent étincelantes de pierreries; des brides et des mors couverts d'émeraudes, de rubis, de turquoises ; des sabres d'un travail exquis et chargé de brillants. C'est une générosité bien chrétienne pour un mahométan. Sur une table, à l'é- T. 1. 26

oMrt, on voit tin ptatean on argent avee une M§é et «ne cafettère, trophée de combat plus pré' dettit que tontes ces lamés damasquinées et ces diamants. G^est le plateau et la tasse qui ser* ▼aient au d^eoner de Napoléon pendant la re* traite de 1813 et qui furent pris par un Cosaque; A troîB werstes de Tsarkoselo est Pawlowski, résidBice de M. le grand-du(^fichel. On y arrive par une allée dVbres imposante. Le parc est entretenu avec te même soin ^ fa môme propreté mrnutiense que tous les parcs (mpérfaux , et le palais construit arec la même élégance. Mais fa nature a donné à Pawlowsltî ce qu'elfe a refusé à Tsarkoselo : des terrains accidentés, des collines ondulantes, des vallons traversés par une rivière. On n*a eu qu'à Jeter çà et là quelques groupes d*arbres, tracer ici un chemin , ouvrir alHeurs une clairière , et Pawlowski est devenu f un des sites les plus pittoresques qui existent autour de Péiersbourg, une rareté charmante dans un pays plat. Le grand duc n'occupe pas ce palais, que l'impératrice sa mère lui a légué avec cette vaste propriété ; il s'est fait construire un peu phis loin une demeure beaucoup plus simple, dans laquelle il se retire avec j^oie, chaque fois qu'il a quelques heures de pleine liberté.

SUR U 11U$SIË. m

Dans r^ceinte de «<m parc^ sur ta pente des col^ Itee^y au bord de la forêt, de tous côics, on aper* çoit un grand nombre de jolies maisons nou-* yellement bâties. C'est en été la demeure de plusieurs milliers de familles de Péterabourg, auxquelles le grand^uc abandonne graiuitemenl le terrain qu'elles désirent occuper, à condiiioii salement de lui soumettre le plan de rbabiuition qu'elles veulent y âever, aSn de maintenir autant que possible, par la correction des détails, Thar* monie de reosemble .

Au miliett du parc , sur un coteau d'où l'on jouit d'un large point de vue, on a dessiné un jar« din, planté des allées d'arbres, construit une salle de bal et de concert. Chaque jour, la mu* sique d'un régiment vient jouer dans ce Waux* bail des airs nationaux et des fragments d'opéras de France et d'AUemague. Les familles de la colonie s'y rassemblent aussi après dtner, et l'on s'asseoit sous les rameaux de lilas, on erre à tra* vers les allées du jardin ^ tantôt causant , tantôt prêtant une oreille réyeuse aux mélodies de Ros** sini, aux chants de Mozart. C'est une réunion gaie , variée , où la présence fréquente des princes entretient certaine bienséance sans aucune riguiur d'éliqueite, une réomte qui m» rappe*

ZÙU LETTRES

lait les soirées du Praier à Vienne, et les maisons de bain da midi de rAllemagne. Le jour où je risitais cette résidence avec deux jeunes Russes dont Tentretien augmentait encore pour moi le plaisir de cette soirée, le grand-duc se promenait de long en large au milieu de la foule; sans cor^ tège et sans état-major, allant de groupe en groupe, causant avec chacun , comme un bon voisin. Une dame, chez laquelle j'avais eu Thonneur de dtner ce jour-là, voulut bien me présenter à lui ; il me reçut avec une bienveillance à laquelle je ne me reconnaissais aucun titre, et me parla avec une aimable et touchante simplicité du bonheur qu'il éprouvait à venir passer une soirée au milieu de ses chers habitants de Pav^lovrski. Nous continuâmes notre promenade avec lui ; chacun se levait respectueusement quand il passait, mais son aspect n'imposait ni gène pénible ni contrainte. Quand nous partîmes, il nous acrcompagna jusqu'au dehors du jardin , et reconduisit jusqu'à sa voilure, avec une parfaite galan* lerie, la personne qui m'avait présenté à lui.

Toute cette société de nobles, de fonctionnaires, réunie l'hiver dans les magnifiques quartiers de Pétersbourg, dispersée l'été dans les îles de la Neva, dans les villas de Peterhof, de Pawloswki,

est sans aucun doute Tune des sociëlés les plus aimables et les plus attrayantes qui existent. En lui donnant cet éloge , je ne fais que répéter ce qui a été dit maintes fois par ceux qui l'ont connue. Tout ce qui forme Téiément d une véritable aristocratie, naissance et fortune, illustration historique, exercice du pouvoir, appartient à celte société. Tout ce qui lient à l'ornement d'un salon, élégance choisie, goûts d'art et d'étude, musique et poésie, on le trouve dans ses demeures, au milieu d'un cercle de femmes gracieuses, instruites , nées sous le ciel brillant de la Grimée ou sur les rives nuageuses de la Neva , réunies comme des fieurs de différentes contrées dans l'enceinte pompeuse de la capitale et portant encore sur leur front le type msyestueux de la beauté orientale ou' la douce expression de la beauté du Nord.

Cette noblesse de Pétersbourg, si riche qu'elle soit, si splendide qu'elle apparaisse encore dans certaines circonstances, n'offre cependant plus aux regards de l'étranger ce faste royal que tous ses ancêtres avaient coutume de déployer. On ne voit plus ces seigneurs d*autrefois traversant les rues avec des carrosses de parade, escortés d'une garde à cheval^ comme des souverains, entourés

à leur tabla ^ conuKie des patriciws romains ; d'une foule de clients, sacrifiant cent villages aa plaisir de donner une fête brillante. Il exisièéneore des seigneurs <[ai ont, comme des princes, leur chancellerie y leur chapelle, leur musique ^ mais il n'y a plus de Poiemkin. La nombreuse domefiticité qui peuple encore les escaliers > les antichambres des maisons russes , est souvent entretenue par un sentiment de piété plutôt que par une idée de luxe. Un gentilhomme, en hërfr* tant des biens de son père, hérite en même temps .de ses vieux serviteurs. Il les garde autour de lui, quoiqu'ils lui soient en grande partie inuli* les, pour qu'ils vivent jusqu'à leur dernier jour sous le toit où ils ont été élevés, à la table oit ils se sont assis pendant de longues années. J'ai eonnu un jeune homme, non maiié, qui avait dans sa demeure quinze domestiques. « Je serais beaucoup mieux servi, me disait-il, si je n'en avais que deux ; mais ceux*-cî m'ont été légués par ma mère, ceux-^à par mon frère. Ils sont venus à moi portant le deuil de ceux que j'aimais, ils sont entrés dans ma maison comme dans l'a* syle qui leur était naturellement ouvert, et ils y rester<mt. » La plupart de ces domestiques coûtent, du reste, fort peu à leur maître. Ce sont des

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serfii qu'il prend tout jeunes dteuis un de ses viUa*ges» quHl revêt d^une livrée de jockey, de laquais, qu'il âève plus tard au poste important de cocher ou de valet de chambrOi et auxquels il donne de temps à autre une légère gratification. Servitude pour servitude, ils aiment mieux celle de TbAtel du maître que celle de leur pauvre cabane de paysan, et une fois qu'ils sont entrés dans œt état de domesticité, ils n'y renonceraient pas volontiers. Il n'y a que le cuisinier dont les idées baulaines contrastent avec cette résignation innée des habitants de l'antichambre ; le cuisinier a des prétentions d'artiste et croit faire beaucoup d'honneur à son mattre en lui consacrant, moyen*nant quelques miUiers de francs, le fruit de ses veilles et les inspirations de son génie. L'usage d'avoir des cuisiniers français coûte encore énor^ mément à la Russie. C'est un tribut annuel que nous imposons à ce pays avec celui de nos coiffeurs et de nos modistes.

D'année en année, les vieilles coutumes de la noUesse russe se modifient. Les grossières magnificences d'autrefois font place à des habitudes d'élégance et de confort. Moscou et Pétersbourg ont ouvert la marche, et les autres villes suivent leur exemple. Je ne sai$ s'il existe encore dans

quelque antique château de l'intérieur de l'empire quelques uns de ces rudes boyards dont il est si souvent question dans les anciennes descriptions de voyages , qui passaient leurs journées à courir le cerf ou à s'enivrer, et qui, pour se distraire dans une heure d'ennuis, faisaient fouetter devant eux un de leiu*s paysans ; mais assurément on ne voit plus rien de tel dans les deux capitales.

Les gentilshommes russes sont dès leur enfance entourés de maîtres qui leur enseignent plusieurs langues. A l'âge où nous commençons à peine nos études , la plupart d'entre eux, exercés par la conversation journalière, parlent déjà français, russe, allemand, avec une irréprochable pureté. Ils entrent ensuite dans une école de cadets ou à runivèrsité ; puis ils voyagent en pay^ étrangers. Il n'y a qu'à voir dans nos théâtres, dans nos salons , ces grands jeunes hommes à la chevelure blonde , aux manières élégantes , applaudissant avec enthousiasme Mlle Rachel ou Mme Persiani , et, quelques heures après, discutant avec esf^rit sur le mérite d'un opéra ou d'un livre nouveau, sur le talent d'un orateur de la chambre ou la portée d'un article politique : ce sont les descendants

de ces farouches genlilshommes dé l'âilcièn temps dont on nous a fail une peinture si som* bre ; ce sont les fils de ces prétendus barbares du Nord qui viennent modestement s'instruire à l'école d'Athènes.

Les femmes ont la même instruction et le même goût pour la science étrangère. Tous les ouvrages de littérature qui paraissent à Paris sont rapidement envoyés à Pétersbourg et rapidement répandus dans des centaines de familles. Il y a là un tel besoin de lire etde savoir, qu'on recherche avec empressement des livres qui chez nous n'ont pas arrêté un seul regard. Je pourrais citer plus d un auteur dont les œuvres naissent et meurent parmi nous sous le voile fatal de l'oubli, et qui occupent un rang assez honnête dans l'estime des salons de Pétersbourg. Avec ses mille préoccupations de chaque jour^ ses joies et ses soucis d'une heure, sa vie si afiairée et si mobile, Paris n'enregistre qu'à la hâte, et en courant de la bourse à la chambre, quelques noms qui l'arrêtent bon gré mal gré, quelques livres qui le surprennent dans un bon moment. Pétersbourg, plus calme et moius distrait par le tourbillon naissant de tant de projets et de tentatives, note avec une conscience de bibliogra-

MA LËTT&fiS

phe tous leg produits de notre Iktërûturd. Si lô catalogue minutieux de M. Quérard ou le jou)^ nal périodique de M. Beuchot venaient à dispa-* rattre , on en retrouverait les plus belles pages dans la mémoire de telle jeune femme du monde de Pélersbourg, qui fume nonchalamment ses paquUoi sur un divan de salin. Si nos poètes pouvaient entendre dans uoe maison de la capitale russe I honorée d'un beau nom historique, leurs vers récités par une jolie muse du Nord, à Tceil noir, à la physionomie vive et expressive, qui écrii elle-même de charmantes strophes, et qui oublie ce qu'elle écrit pour ne songer qu'à ce qu'elle Ut; s'ils pouvaient voir leurs noms gravés dans sa pensée avec leurs meilleures élégies, je suis sûr qu'ils ne demanderaient pas une au* tre gloire et pas un autre panthéon. Le temps que nous employons à parler du vote de l'adresse, 4e la réforme électorale, de la crise ministérielle, Péiersbourg l'emploie à parler d'art, de musique, de littérature. Qu'il y ait dans le cours de ses lectures ou de ses entretiens des manifestations d'idées fausses, des enthousiasmes déplacés, des admirations gratuites ; que toutes ces petites mains de femmes qui posent avec tant d'empressement nos livres devant elles, laissent parfois

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imonier trop haut ou tomber u op bas un des bas** sins de cette balance où nous pesons le mérite de nos écrivains; que les hommes auxquels elles communiquent leurs Impressions commettent la même légèreté et associent dans leur estime deâ noms sans valeur à des noms dignement appréciés, en vérité je ne saurais le nier. Après tout, c*est une injustice dont nous nous rendons nousmêmes souvent coupables , et dont les conséquences sont moins dangereuses à Pétersbourg qu'à Paris, car là-bas elle resté ignorée de celui pour qui elle serait un motif de triomphe ou uû sujet de douleur , et chez nous elle peut enfler d'orgueît la médîocrhé ou décourager un noble talent. Ftiis , une fbis injustice commise , nous la maintenons par amour-propre ou par esprit de parti, et la société russe y renonce dès qu'elle Yn reconnue. Nos rîtaliiés de coterie, nos haines jalouses et orgueilleuses ne raiieignent point : die entre comme une cohorte neutre dans nos camps ennemis , et cueille partout 06 il lui plaît les Ifeurs de notre littérature , sans slnquîéier, dans son heureux éclectisme, qu*elles soient préconisées par tel aréopage de critique et condamnées par tel autre. Tout ce que cette Sodéié veut, c'c9t lire , c'est apprendre, sauf à

revenir ensuite snr ce qu'elle aura amassé à la hàle , à épurer le fruit de ses lectures et de ses études. Sous des formes légères , sous un lan— gage frivole, elle porte, sans s*en rendre compte peut-être à elle-même, le sentiment de sa hante mission. Placée en tête de ces innombrables peuplades plongées encore dans une ignorance profonde , elle sait que c'est elle qui doit faire jaillir à leurs yeux une lumière nouvelle , les arracher peu à peu à leur grossière indifiërence et les régénérer. C'est cette société qui est Forgane de la loi de progrès dans un pays où il reste encore tant de grandes réformes à entreprendre^ et qui sert d'intermédiaire à des peuplesqui, sans son assistance , se rapprocheraient peut-être difficilement. C'est par elle surtout que les idées de civilisation se répandent dans les lointaines régions de l'empire russe, et c'est elle qui, par ses manières séduisantes et son hospitalité libérale, fait chérir cette contrée à tous les voyageurs. £n quittant Pétersbourg, après y avoir éprouvé mainte émotion pénible et mainte joie inespérée, je me rappelais cette apostrophe que lui adressait Pouschkin : « Ville magnifique, ville misérable , esprit de servitude , régularité sytématique , brume des cieux , vert pâle , ennui froid;

et granit , je te regrette pourtant , car dans tes rues je vois courir parfois un pied léger, je vois flotter une boucle de cheveux blonds. » Gomme le poète, je regrettais Pétersbourg, mais c'était en songeant à celte société au sein de laquelle j'avais passé bien des heures de causeries et d'é* panchements affectueux, à cette société aimable et sérieuse qui allie dans son incessante activité les traditions du passé aux rêves ambitieux de l'avenir.

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