ABO
A AJffT. 9S ULTOUa.
La mer Baltique traverse une grande partie de Stockholm, et se réunit au lac Melar,près de la place de Gustave- Adolphe. Les plus grands bâtiments peuvent arriver jusqu'au pied du château ; les bateaux à vapeur de Pélersbourg, de Lubeck, s'arrêtent sous les fenêtres du prince
I Noos n'avoM iK»ini de earaclèrcs typogriplil<|aefl poar reodre certaios accenU de ralpluib«t Kaodiaavc, entre autrei celui de Va suédois surmonté d'un petit o comme dans Âbo 4ut se proncMice OlMyTornea^TonieOyetc»
h LETTRES
royal. Qoaad la Finlande était encore réunie à la Scandinavie, les rois de Suède n'avaient qu'à descendre les marches de leur palais, et ils s'embarquaient pour aller visiter cette moitié de leur royaume, comme pour faire une promenade au Diurgarden, A Fendroit où Gustave III mit pied à terre an retour d'une glorieuse expédition en Finlande, la bourgeoisie de Stockholm lui a élevé une statue en bronze.
Gustave III est représenté debout, dans un costume assez léger, un pied en Tair comme un danseur, une couronne à la main, et il tourne le dos à la Finlande. Les artistes ont^ls, comme les poètes de l'antiquité^ le droit de s'appeler votes ? Et Sergell, en traçant le modèle de ce monument, lisait-il dans l'avenir? Gustave III, comme on sait, fut assassiné dans un bal ; et la couronne qu'il présente gracieusement à sa capitale était la dernière palme cueillie sur une terre alliée depuis près de huit siècles à la Suède. Les deux pays ont à présent de fréquentes communications entre eux, plus fréquentes peut-être que jamais, grâce aux bateaux à vapeur ; mais les contributions de douane et les exigences de la police prouvent assez quelle barrière politique les sépare. Tous
SLR LA RUSSIE. 5
Jes symboles de la statue de Gustave III sont accomplis , les rois de Suède tournent le dos à la Finlande.
Au commencement de mai iih^, den bateaux à vapeur arrivaient au pied de cette stafue : le SoHdeeile Muriaia.LfiSolidekY^itnnpetiiùÈc riant et paré qui me plaisait fort, un pavillon peint en vert qui me semblait un doux asyle, une dunette qui invitait à la rêverie. Un officieux passant me fit observer que cette coquette enn barcation n'avait pris le grave nom de Solide que pour mieux dissimuler la faiblesse de sa ma* chine et la fragilité de sa structure. Puis le &h Ude partait trenie^six heures plus tôt que son voisin j et trente*six heures de plus à passer à Stockholm pour qui a connu le charme de cetse ville y c'est un bonheur auquel il est difficile de renoncer. Je laissai donc partir le Solide^ et m'en retournai auprès de mes amis , riche de mes trente-six heuresi et bénissant le Muriaia. Chemin faisant , j'appris qu'il retardait encore son départ pour attendre un conseiller intime dont la femme ne pouvait se lever avant le jour, et je me disais : un bateau qui a tant de considération pour les femmes de l'aristocratie, doit ceriaioemeut être un bateau de très bonne com-
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pagnie , et j^iyottiai une nouTeUe bénédictioo aux pFécëdentes.
Hélas! ce bateau que j'aurais volonlters chaulé comme Horace chantait le navire où •'embarquait Virgile, si j'avais eu à ma dispo« sition les mélodieux accents du grand lyrique, ce bateau est bien ie {dus étrange véhicule que j*aie jamais vu. Il a été oonstruit pour transpoiv ter des tonnés de beurre et de fromage , des troupeaux de bœufs et de vaches , tantôt à Pé« tarsbourg, tantôt à Stockholm, et, s'il prend des passagers , c'est parce qu'il n'a pas sa car* gaison ordinaire de bestiaux , ou parce qu'il lui reste quelque place qu'un bœuf de Finlande ne se soucierait pas d'occuper. La plus belle moi«« tié du pont a été convertie en étable. Les voysH gears s'entassent péle-méle, comme ils peuvent,' sur l'avant du bâtiment, au milieu des voitures^' des coffres et des ballots. Il n'y a ni premières ni secondes places : tous les passagers sont égaux dans cette écurie à vapeur. Le domestique circule à côté du maître, l'ouvrière s'asseoit fièrement sur l'escabeau qui fait envie à la ba«» ronne, la blouse plébéienne ne se dérange pas pour laisser passer l'habit aristocratique, et le titre de conseiller, directeur^ bourgmestre , ne
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résonne ici que comme tin vain iKm. C'est Ane vraie démocratie.
Tout ce mélange de cosiumes, de figvreSf de personnages assenAlés sur le batean, pré^ seniaîi da reste on curieux spectacle. Un peintre comme Hogarth ou Téniers aurait pu dessinev là une bdie série de portraits grotesques ) un vaudevilliste y eût certainement trouvé plut d*une pfaunante scène et pins d'un couplet mor* dant. Parmi les personnages serrés ainsi Tia contre l'autre , je remarquais un grand homma à rœil brûlant, à la figure presque aussi noiro que celle d'un nègre, portant une longue redin«* gote d'une façon étrange et un turban en méri^ nos noir. Cet bomme était né à Madras \ son mé« tier est de tenir en équilibre des anneaux de enivre sur le bout de son nés et d'avaler des barres d'acier. Je ne sais si c'est en Europe ou en Asie qu'il a appris cette estimable profession r quoi qu'il en soit, on dît qu'il l'exerce avec une parfaite légèreté* Il y a des hommes dont la vie est comme une amère parodie. Avec sa m&le et vigoureuse physionomie , ses cheveux touffus , ses prunelles de feu étincelant sous de noirs sourcils , cet homme semblait fait pour marcher le sabre à la main à la téfe d'une tr9)u révoltée.
ei à certaines heures du soir il se mei complai* samment au service du public. Dans les chaudes régions de TOrient, il serait peut être devenu un de ces aventuriers fameux dont le nom se perpétue par les traditions populaires , et en Europe il n'a rien trouvé de plus utile que de se poser des anneaux de cuivre sur le nez et d'avaler des barres d'acier.
Il y a quelques années que ce jongleur, allant de ville en ville pour montrer la souplesse de ses muscles > s'arrêta à Stockholm. Il entre un jour dans une boutique pour faire une emplette ; on lui demande un prix exorbitant ; une jeune fille qui se trouvait là par hasard s'écrie : c'est une bonté que vous traitiez ainsi cet homme parce que vous voyez qu'il est étranger ; vous lui pro* posez l'objet qu'il veut acheter à un prix double de celui pour lequel vous me l'avez vendu , et elle sort. Le jongleur, qui avait compris son gé* néreux plaidoyer, la suit avec reconnaissance ; il la retrouve le lendemain, puis un autre jour, puis enfin il la demande en mariage. C'était la fille d'un prêtre suédois sans fortune qui n'avait d'autre ressource que de devenir maîtresse de pension ou demoiselle de comptoir. Elle accepta l'offre de l'Indien, seulement elle exigeait qu'il
change&t de religion ; le jongleur y conseuiit, Tamour lui grava dans le cœur l'adorable verset de la Bible : Papulus metu^ populta tutu, et Deus iuu$^ Deu$ meus. Ce fut le vénérable évéque Franzen qui se chargea de convertir à la loi de FEvangile le sectateur du culte de Brahma; tout alla bien jusqu'au jour où le maître voulut enseigner à son disciple qu'il fallait pardonner à ses ennemis. « Ah ! ceci est par trop fort> s'écria l'homme de l'Orient : comment voulez-vous que je pardonne, moi à qui mes pères ont légué en mourant cinq à six vengeances héréditaires? • Les douces remontrances du prêtre , les paroles encore plus douces de sa fiancée , lui firent franchir ce dernier obstacle , et il finit par réciter assez pieusement le Pater j y compris ce difiicile passage : Pardonnez*nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Depuis ce temps, le descendant de Brahma et la fille du prêtre suédois, l'homme de l'Orient et la femme du Nord, vont par le monde dans un parfait accord. La jeune Suédoise aux blonds cheveux, chérit son noir époux, et le regarde avec admiration faire ses tours de souplesse. Quelqu'un lui disait un jour : Comment avez-YOus pu vous décider à vous marier avec
ce nègre? —* Otez-lni sa couleur, répondit-ellf i et voyez qu'il est beau ! — Quant à lui , il a pour sa femme une sorte d'affection pieuse et de déférence touchante. Seulement, 11 porte sur sa figure Texpression d'une sombre tristesse; peutéire regreite-t-il malgré lui^ au milieu des froids climats du Nord, le soleil et la splendeur des contrées de rOrient; peut*étre aussi sa tristesse lui vient««lle du métier qu'il exerce : il n'y a pas au monde une destinée plus pitoyable que celle d'amuser le public.
Cependant le bateau fuyait rapidement entre les quais de Stockholm. A droite, nous voyions se dérouler les gi*andes maisons blanches qui bordent le pori, les hauteurs du Mosebacken, d'où l'on domine toute l'étendue de cette cité si riante et si piuoresque; à gauche, les larges avenues, les jardins, les villas du parc. Du haut de ce pont, d'où le capitaine surveillait lu manœuvre, tantôt je jetais un regard avide sur Tes* pace nouveau qui s'ouvrait à mes yeux, tantôt un regard <le tristesse sur celle capitale chérie dont nous nous éloignions si vite , et je saluais avec un sentiment d'affection et de reconnaissance chacun de ces lieux dont j'emportais un souvenir. Au moment où nous levâmes l'aucrei
StR Là RUSSIE. Il
toutes les rués étaient encore désertes et silencieuses, toutes les portes doses; le sommeil fermait les yeux de ceux que j'avais vus la veille, de ceux qui me serraient la main en médisant : revenez bientôt, tl est triste de quitter ainsi ceux que l'on aime \ quand ils s'éveillent, on est déjà loin d'eux , la journée commence de part et d'autre par un regret, et la brise infidèle, et la vague trompeuse, ne redisent point dans leurs soupirs les vœux qu'on leur confie.
A quelque distance de Stockholm , pen à peu la mer s'élargit; elle s'enfuit entre les forêts de sapins , qui la bordent de chaque côté , elle enlace dans ses ondes bleufttres des pyramidesde rocs et des écueils ; tantôt elle gronde au pied d'une côle. aride et sollUiire dont les flancs de granit opposent une barrière infranchissable à ses vagues emportées, tantôt elle entouré d'une couronne d'écume une Ile vendoy an te habitée par une famille de pécheurs , puis elle se resserre encore auprès de Waxholm. Il y a là une forteresse asscE mal construite, il est vrai, mais dans une situation excellente, «ne forteresse qui domine le passage de T^beck et de Pétersbonrg, Se seul rempart que la Suède ait gardé contre la Russie depuis qu'elle a perdu ^veaborg et les
Ues d'Aland. Avec quelques basiiofis et quelques pièces d'ariillerie, Waxholm suffirait pour arrêter une flotte ennemie. Jusqu'à présent, celte tle n'a pas eu une telle mission ù remplir i puisse-i-il en être toujours ainsi !
Sur un espace de dix milles à partir de Stockholm» la mer ofire aux regards du voyageur le spectacle le plus varié et le plus attrayant. Quelquefois elle s'arrmdit comme un grand lac, quelquefois elle serpente entre deux haies de sapins comme un fleuve profond, puis elle se jette de côté et d'autre dans des baies mysté^ rieuses dont on ne voit pas la fin. Ici les bancs de sable arides qui la dominent, les blocs de pierres contre lesquels elle se brise, les nràres forêts qui la traversent, lui donnent un aspect sombre et sauvage $ là, elle se déroule gaiment au soleil et reflète dans son bassin de cristal Tazur du ciel et la voile blanche du pécheur. C'est une ma^cienne qui change à tout instant de forme et de couleur $ c'est la syrène antique dont la voix caressante et plaintive, inquiète et irritée, séduit, fascine, épouvante le voyageur.
Vers le soir, nous arrivâmes aux lies d'Âland, et nous jetâmes l'ancre devant le hameau de De* gerby pour attendre les douaniers qui devaient
^^isiter le bâcimeBi. Ces tles , occupées par une colonie suédoise, oni été longlemps rénmes à la Suède. Depuis le u^té de 1810, elles apparlîeft* nent à la Russie et lui servent d'avaot-poste sur la mer Baltique. Par leur situation, elles menacent à la fois le cratre de la Suède et les côtes septentrionales du golfe de Bothnie. En cas de guerre, elles pourraient éire un point de raUiement pour une flotte considérable. La Russie les fait fortifier par les bastions qu'on élère à Bomarsund ^ elle y fera sans doute encore oreur ser un port, et alors elle aura une position redoutable en face de toute la péninsule Scandinave. Ces tles, coupées par des baies profondes parsemées de rochers et d'écueils, ne sont guère peuplées $ on y compte huit églises , sept cbSH pelles, et environ quaUNnze mille habitants ; dAes forment un des districts de la province d'Abo* La plupart des habitations sont situées sur la côte , Tintérieur des terres est hérissé de sapins et peu cultivé. La demeure du paysan est construite sur le même plan que celle des paysansde la Suède ; c'est une maison en bois , peinte en rouge, avec quelques cabanes dispersées çàet là, servant de grange, d'écurie et de laiteriea Chacune de ceft habitations forme une petite c(^
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lone à p»t oà le père de famille est tout à la fbis , comme en Norvège , batelier , charron , ternirier) où sa femme et ses filles tissent et façonnent ellesHiiémes le linge et les vêtements. Séparée Tnn de l'autre par plusieurs milles de iNstance, les paysans ne se réunissent que le dimanche à I*ëglise, où ils se rendent Véié avec leurs bar()ues, l%iver avec lemrs traineaui. Ils n'ont point d'école sédentaire et point d^écote ambulante^ comme dans quelques provinces de la Suède ; eux-mêmes doivent apprendre à lire et à écrire à leurs enftints. C'est nn devoir qu'ils accompHsaent très scrupuleusement , sous la surveillance du prêtre.
Plusieurs paroisses sont occspées par des hmilles fort pauvres qui n'ont pour toute ressource que la pêche ; d'autres cultivent quelques champs d'orge et de pommes de terre , et joignent à cette récolte assez précaire le produit d'un troupeau de vaches et de moutons, de leur diasse dans les forêts , de la vente de leur bois, et de leur commerce de transport. Tous les paysans de cet archipel sont bateliers , et presque tous bateliers habiles et courageux. Dès leur •enfance, ils apprennent à gouverner une barque, * loumei' un écueil, à reconnaître leur route par
SUR LÀ MiSIB. 15
lecontoor des lies etia cime des moniagMS; Ils se mettent comme des charretiers aa service des marchands, et transportent du bois, do poisson, toute sorte de denrées d'un bout do golfe de Boih* nie à Tautre, et des ports de Russie aux différents ports do Suède. Ce sont eux qui font tour à tour le service de la poste, de Finlande en Suède. Cest line corvée imposée au sol qu'Us occupenti une corvée pénible, dangereuse, k laquelle* le modique salaire qu'ils reçoivent de l'état pour chaque voyage n'est qu'un faible aUègem^t. En été, celte posle part deux fois par semaine d'Abo pour Grissel Hamn, en hiver une fois; le bateau qui la transporte est conduit par six hommes. Lorsque le vent est bon, le trajet se fiiit en peu de temps. On reçoit souvent à Abo des lettres de Stockholm en trois jours. Lorsque le golfe et la mer sont couverts de glace , les bateaux font place aux traîneaux , le voyage est rapide et facile ; mais à la fin de l'automnci et vers le printemps, parfois aussi dans les mois d'hiver, quand la température est trop douce, comme l'hiver dernier par exemple , c est une rude tftehe à remplir que de s'en aller du port d'Abo à celui de Grissel Hamn. La mer est çà et ià libre , ça et là parsemée de bancs de glaee. Il faut alors
naviguer avec des bateaux à paiins que taniôC on tratne sur les glaçons épars, que tantôt on conduit sur lesvagues, ici avec la rame et la voile, là avec des crochets. Souvent, au milieu de celte excursion, le vent s*éiève tout à coup, charrie les glaçons flottants et emporte loin de son but la pauvre barque; souvent une brume épaisse enveloppe le ciel , les vagues, et dérobe aut bateliers la route qu'ils doivent suivre; mais ces hommes , habitués à tous les caprices des éléments, ont une merveilleuse aptitude à reconnattre d'avance le danger qui les menace. Dès le jour du départ , le pilote étudie Tatmo-i^ sphère et distingue dans la couleur de Thorizon , dans le souffle du vent, dans un nuage presque imperceptible, le temps qui se prépare. S'il prévoit un orage, il ne tente pas le trajet; si les présages sinistres se révèlent à ses regards exercés quand il est déjà en roule , il se hâte de virer de bord, et regagne la c6te an plus vite. Quelquefois les dépêches restent ainsi deux ou trois semaines dans diverses stations, et les paysans qui sont obligés de venir à jour fixe les chercher à un certain bureau pour les transporter à un autre, doivent les attendre patiemment. Tout ce transport d'hiver et d'été ne coûte pas à l'état
douze mille francs par an. Je laisse à pmiser quelle faible indemnité les pauvres paysans condamnés à tant de jours d'attente» à tant de fatigues et de dangers, perçoivent sur cette somme quand on a déduit le traitement des maîtres de poste et les frais d'entretien des bateaux. Cependant ils acceptent avec une touchante résl* gnation les rudes travaux, les froids hivers, les orages et les Aéceptioils ; ils aiment leurs Iles arides, comme nos paysans de la Franche-Comté aiment leurs montagnes, et ces lies ont parfois une imposante beauté.
Quand les employés de la douane eurent visité notre bateau, il nous fut permis de descendre à terre pendant que rinfatigable Murtaia^ non content de son énorme cargaison , allait encore se charger de plusieurs cordes de bois. J'entrai dans une maison de paysans assez pauvre en apparence, mais très propre : de petites branches de sapin dispersées sur le plancher, quelques chaises en bois'; au fond d'une alcôve un lit recouvert d'une toile très blanche , et sur les murailles quelques grossières gravures chargées d'ocre et de carmin, représentant les héros du peuple, Napoléon et Charles XII, tel était à peu près Taspea de la chambre d'apparat ou le
paysan me fit entrer fort r»peciiiei8«Mttt » son boDoet à la maàn. Tandis que la maîtresse de hi maison allait qae chercher une tasse de lait, je causais avec lui, et je lui demandais s'il était d'origine finlandaise ; — Non, me répondit<«il avec orgueil , mes parents étaient suédois. — Cest une chose remarquable que ce sentiment de supériorité nationale qni éclate jusque dans les classes les plus pauvres de la société. La population la phis nombreuse de la Finlande est de race finnoise; la Finlande n'appartient plus à la Suède, et, à moins d'une révolution presque incroyable, ne lui sera jamais rendue. Cependant les Suédois qni se trouvent là se souvienrnent que leurs pères ont été les maîtres de ce poys, et sont fiers de s'appeler Suédois, de conserver les mœurs, la langue de la Suède.
Tout ce que le paysan me racontait de son existence, de ses jois et de ses travaux , était un simple et intéressant récit; c'était le tableau sans art d'une de ces existences paisibles, obscures, ignorées, qui s'écoulent dans la grande vie de Thumanité comme une goutte d'eau dans les vagues de l'Océan. Ses ancêtres étaient venus dans l'archipel d'Âland, il y a bien longtemps^ ils avaient défriché quelques terres, abattu des
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boky eonstrnft une Imbitatiw $ lui-mAme «?< hërHé d'un assez large enclos, d'un champ d'orge et de ponunes detarre; il ayaitépousïs une jeune fille du voisinage qui possédait aussi un petit patrimoine, et la inery nie.disait-41, est là tout près de nous ; c'est notre ressource, notre fortune. J'ai un bon bateau et trois grands garçons qui n'ont peur ni du vent ni des ro«* cbers.
Au dehors de cette habitation, tout avait un aspect attrayant et paisible. Après avoir tra-* versé la mut, arrosée par un ruisseau limpide, fermée de quatre cdtés par la grange, par la laiterie et une palissade, on arrivait sur une colline an pied de laquelle l'industrieux Suédois avait établi une scierie. Le gazon n'avait pas encore reverdi, le champ d'orge n'offrait eiH core aux regards que ses sillons ternes ; mais tout Tespace était parsemé de groupes de sapins qui cachaient sous leurs longs rameaux la nudité du sol ; une bdle génisse blanche errait dans le pâturage, un enfant courait gaiment après elle, une gelinotte voltigeait de branche en branche, jetant de temps à autre dans son vol un cri mélancolique. En face de cette tle, on voyait se dérottlj^r la mer à l'horizon j le disque du soleil.
éblouissant de lunûère, se penchait sur une biaié entre de larges forêts, et répandait un réseau d'or et de pourpre sur le ciel, sur les vagues, sur les bois ; nul peintre n'aurait trouvé assez de couleurs sur sa palette pour rendre toutes les variétés de ton de ce large tableau, nul poète n'aurait pu dire le charme solennel et la grâce idyllique de ce paysage.
Au point du jour, on leva l'ancre ; le ciel était pur, le vent favorable. Nous voguâmes rapidement vers l'innombrable quantité d'tles situées à l'entrée de la Finlande. Ces ties appartiennent à des paysans qui vont y couper du bois, y ré-* colter un peu de gazon, et qui y font pattre leurs troupeaux pendant l'été. Il n'y a là heureusement point de loups. Quelquefois, pendant l'hiver, ils arrivent des forêts du nord et s'en vont sur la glace cherchant forlune ; alors les paysans se réunissent comme ceux d'Islande à l'approche des ours du Groenland , et poursuivent avec des pieux et des fusils leurs ennemis affamés. Les uns succombent sur le champ de bataille , les autres s'enfuient avec Qffroi loin de cette terre inhospitalière.
. Bientôt nous arrivons en face des rochers qui domineiit la rivière de l'Aura. La mer s'arrête
là ; les grands bâtiments h voile ne vont pas plus loin. Sur la colline s'élève le village de Backs* holm 9 habité par des marchands , des anbergistesy des ouvriers, et dont les maisons, peintes en rouge, bâties en amphithéâtre, présentent de loin un joli aspect. A Tembouchure du fleuve est le château; plus loin, on aperçoit les c6teaux chauves qui ceignent une partie de la ville , ki tour élégante qui servait autrefois d*observatobe, et quelques cabanes de pécheur. On entre dans le bassin du fleuve, et peu à peu on distingue une double rangée de maisons spacieuses , revêtues de couches de plâtre de différentes cour leurs ; dans le fond, une large tour en briques : c'est la ville, c'est la cathédrale d'Abo. A gauche, s'élèvent deux grandes casernes ; à droite, de riantes habitations entourées de jardins. Nous jetons Tancre auprès d'un pont qui traverse le fleuve. Les drosehJns accourent à notre recentre; les soldats russes avec leurs longues redingotes d'hiver, les ofliciers avec leurs larges épaulettes,et une foule d'oisifs, sont rangés sur le rivage; les douaniers et les officiers de police arrivent à bord. On m'avait fait grand'peur des uns et des autres : je les ai trouvés d'une politesse extrême. Un voyageur m'avait aussi tracé
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une 'sombre peinltire des hôtels d*Âbo : je suis entré dans une grande et belle auberge forl propre f inondée seulement dès les premiers jours de Tété d'une quantité de commis Toya* geurs hollandais, belges, allemands, anglais, dont Tidiôme mercantile, entremêlé de cbif^ fres, de locutions de bancpie, et vibrant im^ périeusement d'un bout de la table à l'autre, esl bieii le plus effroyable jargon qui ait jamais existé dans le monde. La Finlande a encore une assez grande quantité de produits territoriauXr pour lesquels elle manque de débouchés, et n'a point de fabriques. Les spéculateurs se jettoit là avec avidité , comme des- vautours sur une proie inerte. Cest une terre nouvelle, découverte par le génie du commerce, c'est la forêt vierge des escompteurs et des courtiers. Malheur au pauvre étranger qui vient là tout simplement, avec quelques idées d'étude et qui tombe dans un des hôtels hantés par cette tourbe Y(^ace ! il n'entendra parler que de mares hanco et de frédérici dor; il n'apprendra que les exploi(s de tel héros de comptoir qui est parti avec une commission de plusieurs milliers d'écus, de tel marchand qui a placé en quelques jours une cargaison de draps ou de quincaillerie. Et comme
StU lA KtSSIE. iS
ee« fiers industriels régissent la maison , govh vernent les servantes, celni qui arrive parmi eux avec son innocente mission d'écrivain, est bien sâr d*étre t^égné dans la chambre la plus obscure, et d'avoir la dernière place à table.
Dés que notre frugal dtner finlandais ftit achevé, je me b&tal de sortir pour échapper au cercle d'agioteurs qui continuaient à crier et à glapir le cours des différentes bourses de l'Eu^ rope sur tous les tons de la ganraie. Par bonheur, je fis connaissance avec quelques personnes qni eurent la bonté de me noonirer et de m'expHquer ce quil y avait pour moi de plus in téressant à voir ^ Abo.
Cette ville est la cité la plus ancienne et la pins renommée de la Finlande. Son origine remonte fvsqu'à l'époque où le christianisme fut introduit dans celle contrée, c'est à dire jusqu'au temps d'Éric le saint (! 150-1160). Son nom se troirre souvent inscrit dans les annales du Nord. Souvent elle fiit le champ de bataille des Russes et des Suédois qui s'en disputaient la possession ; souvent aussi , l'objet de la solllcilude des rois de Suède, Gustave-Adolphe la dola d'un gym nase et Christine d*mie Mniversité. Elle eut une bibliothèque nombreuse, plusieurs professetirs
illustres, et devint la capitale scieutifiqne et administrative de la Finlande. Ce fui làqa*en 1813, après la fatale campagne de Russie , Charles- Jean XIV et Alexandre se réunirent et conclurent le traité d'alliance, le plan de campagne qui devait inonder du sang de nos soldats les. plaines de Leipzig et décider du sort de la France. Sept ans après, cette ville fut dépouillée de ses privilèges de capitale qui furent transférés à Helsingfors. Seize ans plus tard, elle perdait son université, ses livres, ses collections. — On nous a tout enlevé,[me disait un jour, avec un amer regret, un honnête citoyen d*Abo, tout jusqu'aux portes de notre salie académique. La cause de ce changement est facile à concevoir : TuniversUé d'Abo était trop près de Stockholm; par sa fondation, par ses souvenirs, par ses relations littéraires, elle était sous l'influence 4e la Suède. £n la transportant à Helsingfors, le gouvernement russe remplace une œuvre d'origine étrangère par une œuvre à lui $ il rejette dans l'ombre du passé les traditions de l'smcienne université, et tient près de lui, sous sa direction absolue, cette jeime école qu'il a lui*même créée et dont il a lui-même déterminé les statuts.
SUR LA nu&siE. 25
Abo eat maintenant une de ces villes silencieuses, mélancoliques, qui ont porté une couronne et qui en ont perdu Tup après l'autre tous les fieurons , qui ont eu un mouvement actif et qui sont tombées dans un morne affaissement, une de ces villes pareilles aux grandes familles déchues qui vivent dans le passé plus que dans Je présent, et s'affligent de voir ce qu'elles s<mt devenues en songeant à ce qu'elles ont été. Il y a encore dans ces villes, dans ces familles , des idées de grandeur qui parfois les trompent elles-mêmes et qui imposent à ceux qui les observent un respect mêlé de pitié. La fortune viendra-t-elle à leur secours? La nature les aidera*t-elle à reprendre une nouvelle vie?
C'est le problème qu'elles cherchent à résoudre, et qui souvent échappe à leurs efforts.
£n 1827, un incendie effroyable éclata dans cette ville d'Abo, déjà dépouillée de ses prérogatives de capitale. Le feu prit un soir, au mois de septembre, dans la maison d'un marchand , et, au bout de quelques heures, se répandit, comme une mer de flammes, d'une extrémité à l'autre de la cité. En moins de deux jours, tous les établissements publics, toutes les habitations des particuliers, toutes les rues, furent en partie
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dévastés, en partie anéantis; Il ne resta à la place de l'ancienne et opviente cité que des décombres fumants, des murailles nues et calcinées, ù peine quelques maisons pour recueillir les pauvres gens privés de leur abrî aux approches de fhiver. En peu d'années,^ Abc a été rebâtie sur un autre plan. Les met sont très larges, les édifices publics situés à l'écart; beacH coup de maisons ont étë construites en pieire et séparées Tune de l'antre. Abo occupe à présent un espace aussi vaste que la tille de Dresde , et ne renfbrme pas plus de douée mille liabftants^, ses places, ses rues, si larges, semblent désertes, et le mouvement de son port est presque nul.
La réunion de la Finlande i la Russie n*a pas seulement prive cette Tîlle de son autorité administrative, de ses établissements scientinques) elle a comprimé et presque paralysé son commerce. Autrefois Abo exportait librement en Suède tous les produits de la province dont eHe est le chef-lieu et de quelques atures provîncet voisines. Cetl« exportation est maintenant entravée par la douane suédoise , qui la traita comme une ville éirangèi*e et la soumet à un rude tarif. Elle ne peut guère se tourner du côté de la Russie, car elle n'y porterait d'autres
ftUK ta MMIB. 27
pioduiÉS 4fm ceux que la Ruttie poMàde d^à eUe-méttie. Il fiwidoae qu'elle cherdie ailteors un 4Aoit6hé, el Jusqu'à oe qu'elle Vmi thmvé » eUe languira*
. Les deux édifiées situés aux deux extraoûlés de la Gîté , robservmoîre et le cbàleau , qui «a* nûBçaieDl autrefois de loin sa splendeur , sont aiQûUffd'fatti comme deux moniiniefiis de sa dé* cadettee. Les instmàiems et les calculs de Tobservatotreont éié iransporlés à Helsiogfors. Le ck&teaut aussi ancien que la tille même, était jadtsrei^ardécoaunerune des forteresses de la Finlande ; plus d'une fois il arrêta rinvasioa des Russes et résista aux attaques des divers par lis politiques qui, aux trcûtième, quatorzième, quinzième et seiztèoie siècles, se disputaient le gouvernement de la Suède. C'est dans ce château que le maliieureux Éric XIY, dépouillé de son sceptre , lut enfermé quelque temps pour s'en aller ^tsuite mourir à Orebybus. Aii|ourd'hui cet édifice, illustré par tant de traditions, est occupé par une garnison dedeux cent cinquante hommes et par des prisonniers.
J'ai plus d'une fois , dans le cours de mes voyages , visité les hospices , les prisons et tout ce qu'on nomme si généi^eusement les instiiu-*
lions delà justice humaine, et les établissements de bienfaisance ; jamais aucun de ces doulou^ reux refuges du vice et de la misère ne m'a fait autant de peine à voir que celui d'Abo. Le gouverneur de la citadelle , prévenu de notre visite , avait, selon les usages russes, ordonné des préparatifs cérémonieux pour nous recevoir. A notre arrivée , nous trouvâmes la garde sons les armes ; le concierge vint nous ouvrir la porte revêtu de son uniforme ; un oflScier et un chapelain marchaient devant nous , suivis de deux gardiens portant des flambeaux , car en plein jour même les chambres que nous allions parcourir sont complètement obscures. Les prison* niers étaient debout rangés commQ des soldats le long des murailles ; il y en avait dé vieux coupables de récidive et déjà endurcis , qui cependant nous regardaient avec une visible émotion, d'autres tout jeunes qui venaient de faire le premier pas dans la voie fatale et qui baissaient la tête à notre approche. Cette prison renferme les hommes jugés par le tribunal de la province pour un grave délit et qui attendent de Tempe* reur la confirmation de leur sentence. Les plus coupables sont envoyés en Sibérie, d'autres condamnés aux travaux forcés dans la forteresse
de Sveaborg ; quelques uns achèvent à Abo leur temps d'inearcéraiion. L*éiat leur donne le pain et six kopecks d'argent par Jour (environ quatre SOU0 de France) avec lesquels ils achètent à BB prix déterminé par la taxe ce qu'ils veulent pour leur nourriture. Ils né sont d'ailleurs as* treints à aucun travail , ce qui est encore un vice de plus dans l'organisation de cette prison. Les femmes seules sont forcées de travailler ; elles ont des quenouilles, des métiers, et doivent accomplir chaquejour une certaine tùche; mais il n'en résulte pour elles aucunbénéfice, le produit de leur travail appartient à l'état. Les malheureu* ses étaientdebout, alignées le long des murailles, quand nous entrâmes dans leur atelier. Elles avaient paré cet atelier pour nous recevoir, elles avaient formé avec du gazon et des branches de sapin une sorte de parterre émaillé sur le plancher. Ces riantes dépouilles de la nature au milieu d'une prison, ces meubles du cachot net* toyés, frottés, pour tromper nos regards, ce cortège cérémonieux qui nous accompagnait dans notre visite, et ces victimes immobiles et silencieuses offertes à la froide curiosité de noure escorte, formaient un affligeant spectacle . Quand uous sortîmes de cette salle , il me sembla que je
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commençais à respirer , et j qnnà le concierge Tint d*un air enjoué me demander si je ne voulais pas continuer ma visite, je me faàti^ de le congédier , car je ne me sentais pas le courage de contempler pies longtemps une telle infortune avec l'impuissance d*y apporter q«ri« que adoucissement.
Il y a encore à Abo une Uiaison de corree* tion pour les femmes condamnées seulement à une déiention temporaire ; les unes filent , les autres tissent le chanvre ou la laine , eld'aMres encore sont occupées à coudre les vêtements à carreaux jaunes et gris que portent les prisonniers du château. Deux femmes cmt demandé dernièrement comme une ft veur à être »ferméei^ dans cette maison; elles n'avaient plus ni asyle, ni famille, n'osaient pas mendier et ne trouvaient point d'ouvrage; la prison leur oiBrait un refuge, un rouet et six kopecks par jour : elles y sont entrées.
L'église d'Abo est un moriument intéressant , non par son aspect extérieur, qui est lourd et grossier, maïs par sa structure intérieure, qui porte le cachet de trois époques différentes. Celte cathédrale a été le berceau du christianisme en Finlande; c'est là que fut établi le premier siège
SUR LÀ MtSIE. SI
^«copal , c'6it là qoe les tamiliea nrirtet se l^ifisient d'être enterrées. Tous les caveeex des cliapeUes s(Mit remplis d'ossements , qud* ques uns sont revétns d'inscriptions ei ernës de monuments splendides. Là est i*épitapbe de Cttberine Morsson, cette fille da peuple q«e le roL Éric XIY fit reine de Suède, et qui , après avoir porté la couronne^ vint mourir obscure** ment en Finlande , tandis que son royal époui mourait en prison. Au fond de la mémecliapelle, on aperçoit deux statues en marbre* blanc de grandeur naturelle debout sur un sarcophage supporté par des cokmnes de marbre noir : c'est le petit-fils d'Éric XIV, le riche et passant Clas Tott avec ses cuissards ciselés et son armure de guen^ , et sa femme revôtue d'une longue robe brodée , parée de ses colliers et de ses bracelets comme pour un jour de noces. Dans une autre est le monunMM de Stalhandsk , l'on des généraux de la guerre de trente ans.
L'incendie de 1827 ravagea celte église , les cloches furent fondues ; l'auiel, la chaire, l'orgue, furent brûlés, etpiusieui s tombes en pierre dévastées par les flammes; avec le produit des quêtes, des souscriptions, on est parvenu à réparer ces désastres. Un brave boulanger ^ qui
avait amassé dans son métier environ 6^,000 francs, qui n'avait plus de famille et qui était dé$olé de ne plus entendre Torgue dont les ac* cords religieux édifiaient sa jeunesse , a légué en mourant tonte sa fortune à TadministratioB de la cathédrale pour qu'elle en fit construire un nouveau. Son vœu est accompli, un orgue éblouissant de peintures et de dorures, composé, de cinq mille tuyaux, s[élève à présent jusqu'à la voûte; c'est le plus grand orgue qui existe dans le nord, on doit l'inaugurer prochainement*
Près de l'église est l'ancien édifice universi-* taire commencé par Gustave IV , achevé par l'empereur Alexandre. Il renferme à la fois les appartements du gouverneur, les salles du con* seil,du chapitre métropolitain, les caisses de la banque, la poste, la grande salle de l'académie» On appelle cet édifice XOmmbus d'Abo.
HELSINGFOBS,
HELSIN6F0RS.
A X.1UK cHmcm «ofti.
A vingt-deux mitles saéddis (60 lieues) d*Abo est la capitale de la Finlande^ Helsingfors. Nulle diligence ne vientsur cette route en aideauvoyageur. Si Ton ne veut pas faire ce trajet par mer et a (tendre les bateaux à vapeur, qui nôcommencent leur tournée hebdomadaire qu'en été et la terminent en automne, il faut prendre des chevaux de poste , acheter une voiture, ou se confier à la hondkara. On nomme ainsi la charrette des pnysans , et cVst bien le plus rude , le plus fa-
tîgant moyen de transport qui eidste. Qu'on se figure une espèce de tombereau posé sur deux roues avec une planche clouée en travers el quelquefois liée tout simplement aux deux extrémités par une corde. C'est làrdessus que le voyageur s'asseoit côte à côte avec le paysan qui lui sert de cocher. Il n'y a là ni dossier, ni. appui; on est obligé d'user constamment d'une manœuvre habite pour garder l'équilibre sur ce siège vacillant , et de s'y cramponner avec les deux mains . aux endroits difficiles. A peine a-t-on commencé à se familiariser avec ces cercles en fer, ces clous et ces aspérités , qu'on rencontre la station; il faut reprendre alors un autre chariot et lier connaissance avec un nouveau siège tout aussi peu commode que le précédent. J'avais fait l'essai des hondkara en Norvège et n'étais pas tenté de le renouveler. Un de mes nouveaux amis de Finlande y M. Ârnelly eut la bonté de me prêter sa voiture, une très bonne et très confortable calèche à deux chevaux, et, grâce à lui, j'ai parcouru fort commodément la route d'Helsingfors. L'organisation de la pesle est en Finlande la la même qu'en Suède ; à chaque dislance de cinq ou six lieues, on trouve le gasigiftoaregardy où
SUR tA ttvss». 37
il doii y avoir un certain nombre de chevanx appartenant aux maîtres de poste , et de chevaux de réserve fournis par les paysans de la commune. A chaque relai, il y a un cahier ou journal (dagbok) numéroté , coté par Fautorité du district, où le voyageur doit inscrire son nom, le lieu d'où U vient, celui où U va, et le nombre de chevaux qu'il a pris ; c'est une mesure de police qui aiderait au besoin à suivre les traces d'un fugitif. Ce ]oumal indique la distance par werstes d'une station à l'autre , et ce que l'on doit payer pour chaque trajet, ea sorte que, sans avoir besoin de prononcer une parole, l'étranger qui ne saurait pas la langue du pays peut régler son compte, prendre ses ehevaux et partir. Le même journal lui offre de plus, à chaque page , une colonne d'observations où il peut formuler les plaintes qu'il aurait à faire contre le matti%de poste. Chaque mois, ce cahier est envoyé au chef du district, et le maître de poste sur lequel pèse une de ces fâcheuses annotations est obKgé de comparaître devant lui pour se justifier. Cest un voyage qu'il redoute fort, car il n'y recueille que des reproches, et, si sa défense n'est point par* faitement nette, il est condamné à l'amende.
Le prix des relais est du reste on ne peut plus T. I. u
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modique. Oa paie S kopecks d'arient par wêrste pour chaque cheval , ce qui ne fait paa |»Iùs de 20 ceDtkneft par lieue de France ) et, si Tou donne quelques sous au posUllooi il dte respectueusement sa casquette et remercie avec une gratitude profonde* Les chevaux sont généralement petits» mais alertes } ils s'en vont toujours trottant en plaine comme des ratSi et galoppent comme des coursiers sauvages à la descente» Avec un attelage qui| au premier atM>rd, semble chëtif etimr» puissant, on foit facilement trois lieues et demie à l'heure.
A chaque vrerste s'élève un large poteau où esl inscrite d'un côté la distance de la station que l'on vient de quitter, «4 de l'autre celle de la ata* tion où l'on va. Je crois qu'on pourrait sans inconvénient réel diminuer ce kae de poteaux } mai^ celui qui a eu l'idée de les établir a certai*^ nement compris une des grandes jouissances du voyageur, qui est de pouvoir mesurer à chaque instant le chemin qu'il a parcouru et celui qui lui reste à parcourir, de pouvoir délimiter d'une manière certaine le paysage qui lui a plu , le village qui l'a intéressé } c'est, sur le chemin désert , comme un souvenir amical des lieux hatn-* tés, comme un encouragem^t qui att^d à tou-
tes les cinq miikQtes le passant fatigo^. En hiver; ces poteaux sont des jalons précieux qui Taident à reconnaître sa route au milieu des amas da neige.
La route d'Abo à Helsingfors est entretenue avec soin , mais silencieuse et déserte. Sur un espace de soixante lieues, il n'existe pas une villa et pas un village, et, dans le temps que j*ai mis à ia parcourir, Je ne crois pas avoir rencontré siy voyageurs. S<mi aspect ressemble du reste à celui que j'avais déjà observé sur plusieurs points de la Suède. Tantôt on passe au milieu d'une fbrét do sapins et de bouleaux, tantôt on gravit une col«< hne parsemée de rocs , tantôt on descend dans une plaine de sable où coule mollement une ri* vière. A quelques werstes de Bioi^berg, J'ai vu une cascade et une forge; un peu plus loin, on découvre un lac entouré d'une ceinture de bois ou d'un rempart de granit. Les plus beaux lacs de la Finlande sont dans les provinces de Savo-» lax et de Carélie , qui par la fratcheur de leurs vallons, les vertes pentes de leurs collines , rap* pellent les sites variés et pittoresques de la Dalé* carlie. Sur ce sol rocailleux, sablonneux, ici couvert de mousse, là hérissé de forêts, partout où il y a un coin de t^re cultivable, il est cultivé
&0 LETTEES
avec habileté et persévérance. Les Finlandais sont de très bons agronomes ; ni le travail du labourage, ni l'intempérie des saisons, ni la na*ture cruelle qui trompe leurs efforts, ne les épouvante. Ils ont porté le soc de la charrue au-delà du cercle polaire, et récolté de Torge sur les confins de la Laponie. Partout où il y a quelque champ, il y a une habitation. Ce n'est souvent qu'une chétive cabane en bois, haute de quelques pieds, éclairée seulement par une vitre, plus semblable à un colombier qu'à une habitation humaine : n'importe, elle suffit pour abriter toute une famille $ il en sort des hommes robustes , habitués à toutes les privations, endurcis il toutes les fatigues , des femmes qui portent le type auguste de la beauté sous les vêtements de la misère. Un jour, la jeune couvée, élevée avec du lait aigre et des pommes de terre, quitte son nid ; filles et garçons entrent au service et prélèvent sur leur salaire une dîme pieuse pour leurs vieux parents , qui , à l'aide de ce secours filial , achèvent dans une sorte d'aisance une vie commencée dans les fatigues et l'anxiété. Il faut bien peu pour rendre heureux ces pauvres gens, pour les récompenser d'un acte de complaisance, d'un service. L'argent est rare parmi eux 5 ils sont bon-
sua LA RUSSIE. ki
iiétes dans leurs transactioos , modérés dans leurs désirs. Quelques roubles leur semblent un trésor^ quelques kopecks les enrichissent. J'ai dtné un jour dans une jolie petite auberge, en face d'un lac charmant; on m'a servi des œufs frais, du poisson, une moitié de coq de bruyère, du lait et du café : le tout coûtait un franc. Un autre jour, je donnais deux kopecks d'argent à une femme qui m'avait apporté une tasse de lait': « Ah ! le bon monsieur ! s'écria l'honnête créature, avec les formes respectueuses du langage suédois qui ne permettent de parler qu'à la troisième personne ; le bon monsieur peut boire beaucoup de lait pour deux kopecks ; » et, pour mettre sa conscience en repos, die courut m'en chercher une autre tasse.
Une seule fois, dans le cours de mon voyage, j'ai eu à me défendre d'une de ces exigences qui, dans d'autres pays , atteignent à chaque instant l'étranger. Un de ces paysans finlandais qui, par l'isolement de leur habitation , sont obligés d'être à la fois charrons, forgerons, cordonniers, avait fait pour moi le métier de sellier; il avait raccommodé le harnais de 1 un de me& chevaux et me demandait pour ce travail un prix qui me parut exorbitant : « Ce n'qst pas bien, lui dis-je
d'un ton calme et sérieux; je ne reconnais pas là l'honnêteté des Finlandais. • Le pauvre homme rougit, baissa la tète et me répondit en balbu* tiant. « C'est vrai, j'ai eu tort ; monsieur me donnera ce qu'il jugera convenable; • et il s'en alla avec ce que je lui mettais dans la main , tout honteux d^avoir eu une prétention dont un ou* vrier anglais se serait glorifié.
Le lendemain, c'était à moi d'être honteux et de me repentir. Il faut que je raconte, pour mon humiliation, cette scène dont Sterne eût feit un délicieux chapitre. J'étais dans ma voiture au milieu d'une plaine monotone, la tête penchée sur un livre : tout à coup je sens quelque chose d'humide qui ihe frappe le front, je me lève, j'aperçois un enfant qui coArait à cêté des chevaux, et tournait son visage vers moi ; je crus qu'il m'avait jeté du gravier ou de la terre , et je lui adressai en colère je ne sais plus quelles rudes injures. Le pauvre enfant s'enniit efifrayé, et, en me rasseyant, je trouvai à côté de moi un bou-quet d'anémones ; c'étaient les premières fleurs du printemps, les premiers dons d'une froide nature , que l'innocent enfant m'apportait -pour recevoir en échange une légère aumône. Je me reprochai mon injustice i je voulus faire arrêter
SUR LA Russie: ki
la voiture , il était trop tard. Quand Je le rappelai, l'enfant courait encore plus fort et s'en allait avec douleur chercher un refuge dans sa cabane.
GraceàThonnéteté, à la douceur des habitants de ce pays , un voyage en Finlande est comme une heureuse et facile promenade , et quand j'arrivai à la station voisine de Helsingfors, il me sembla que la route avait été bien courte.
Je venais de voir l'ancienne et vénérable ville d'Abo y fondée par la Suède , ennoblie par la Suède j déchue de sa grandeur du jour où elle avait été séparée du pays d'où lui venaient sa vie et sa fortune ; j'entrais dans la ville nouvelle adoptée et enrichie par la Russie. C'était à quelques lieues de distance l'histoire primitive et l'histoire récente , toute la chronique du pays réunie en deux pages.
L'origine de Helsingfors ne remonte pas audelàdnseizième siècle; elle futconstruite en 1550, par Tordre de Gustave Yasa. Son nom lui vint d'une colonie de la province de Helsingland , établie dans lé voisinage depuis plusieurs siècles. En 1639 , la ville de Gustave Yasa émigra tout entière, les habitants abandonnèrent le lieu que leurs ancêtres avaient choisi, et s'en vinrent avec leurs maisons en boi^ s'établir sur Tem*
hU , LETTRES
placement OÙ s'élève la ville acluelle d'Hclsiugfors. La nouvelle cité porta le même nom que Tancienne, et Christine lui conféra d'importants privilèges. Les guerres et la peste, la famine et Tincendie , la ravagèrent tour à tour ; elle grandit péniblement et s'enrichit peu. Cent ans après SSL migration , elle ne comptait pas plus de cinq mille habitants. Aujourd'hui elle en renferme environ seize mille , et occupe autant d'espace qu'une des grandes cités de France ; c'est une ville attrayante et animée , qui se regarde avec joie dans sa fortune nouvelle et parle avec confiance de son avenir, une ville qui a vu , dans l'espace de quelques années^ des centaines d'ha* bltations surgir comme par enchantement dans son enceinte, et des édifices spendides s'élever sur un sol naguère encore aride et nu. Ses rues sont larges , longues et tirées au cordeau , ses places publiques dessinées carrément, et, d'une de ses extrémités à l'autre , Helsingfors a la symétrie des villes construites d'un seul coup par l'autorité d'un souverain. Elle est droite comme un soldat sous les armes , coquette et parée comme une jeune femme qui aspire à faire des conquêtes. S'il se trouve encore ça et là quelque rustique construction, quelque cabane cbé-
tivc , dernier débris d'an auire temps , elle s'in* cline timidement devant les hautes maisons en pierre qui Tentourent, elle se cache comme un pauvre honteux de son obscur vêtement au milieu de ses riches voisins.
Tout ce qui donne à une cité, un caractère d'autorité et d'agrément , tout ce qui instruit et tout ce qui plail , tout ce qui régit les habitants d'un pays et attire les étrangers , tout a été en peu de temps réuni dans cette ville par le seul signe d'un sceptre puissant : grande cour judi* ciaire et sénat , univei*sité et caserne, observatoire et maison de bains , parcs et promenades. Jj'aspect de Helsingfors offre du reste à chaque pas l'empreinte du vaste empire auquel la Finlande a été réunie et de la grande ville où résident ses maîtres souverains; la physionomie nationale, si marquée encore dans quelques autres villes du pays, si forte et si vivaçe dans les provinces de Savolax et de la Caréiie , s'efface ici peu à peu sous l'influence des mœurs et de l'autorité russe. Déjà les droschkîs russes sillonnent les rues, les cochers finlandais prennent la longue redingote , la ceinture et le chapeau évasé des cochers russes. Les enseignes des marchands et des artisans sont peintes comme
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à Pët^*ibotirg, le nom de celai cpii les fait placarder à sa porte est suédois, le titre de sa profession est écrit en russe. Des soldats russes paradent sur la place, au son des clairons et des trompettes. Helsingfors a six mille hommes de garnison dans son enceiute et six mille dans sa forteresse : c'est plus qu'il n'en faut pour donner à une ville de seize mille âmes une apparence toute militaire. Les fonctionnaires de Helsingfors font de fréquents voyages en Russie, et chaque année un assez grand nombre de familles russes viennent ici passer une partie de Tété (;t y apportent leurs usages. Le luxe aristocratique de Saint-Pétersbourg pénètre peu à peu à Helsingfors ; la capitale de la Finlande dévie de la simplicité traditionnelle des anciennes mœurs finlandaises. On se plaint de la cherté toujours croissante des denrées, et Ton continue à s'abandonner au torrent. Les nobles , les hauts fonctionnaires , donnent l'exemple , et la bourgeoisie les suit pas à pas , comme cela arrive partout. Les salons de raristocratle de Helsingfors sont aussi élégants que les plus beaux salons de Paris , et la société qui les fréquente , finlandaise de cœur, russe par circonstance , française par l'esprit et les manières , présente
SUR LA HVISIE. &7
à réiraoger uo curieux assemblage d'idées » de sympathiesi de tradilions aocienueS) d'etpéran* ces nouvelles et de langues diverses. Dens là même soirée, on entendra raconter les cooiee populaires des bords du Tornéo , les anecdotes de la cour impériale et les dernières nouvelles de la Françfi») on vantera tour à tour un cbant de M. de Lamartine, une ballade naïve de Fin-> lande ) les vers suédois de T^gner^ ou les élégies russes de Mme la comtesse RostopsChin.
Un officier arrivant d'une garnison lointaine por^ lera de l'aspect de la Sibérie ou des peuplade» sauvages du Caucase; une femme dira le voyage qu'elle a fait récemment en Italie i une auire décrira avec enthousiasme les j'ives de la Neva» et tout ce mélange de faits^ d'analyses» de récits cosmopolites » a vraiment un grand charme. Je ne connais qu'une seule question qu'on aborde difficilement dans ces causeries si vives et si diaprées, c'est la questioii politique, soit que les belles dames de Helsingfors ne se soucient point d'aventurer les grâces de leur esprit dans les parages rocailleux où celles .de Paris marchent d'un pied si léger, soit qu'elles craignent l'oreiUe de la police et de la censure.
Celte société est du reste très spirituelle, très
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éclairée, et piratique avec une amabilUé par^ faite les Yertns hospitalières de ses ancêtres. L'hiver, les soirées et les bals la réunissent flréquemment ; Tété, elle émigré en partie pour la campagne. Ceux que leurs fonctions retiennent en ville se consolent de leur solitude par le mouvement continuel des bateaux 4 vapeur, par l'arrivée des étrangers qui viennent peupler la maison de bains ou les jolies villas des environs de Helsingfors. Une de ces villas mérite d'être saluée avec respect. Elle a été construite, il y a vingt ans, par une brave femme, qui y a établi un café, une table d'hôte, et qui s'est imposée l'obligation de nourrir gratuitement ceux de ses habitués qui viendraient à se trouver gênés dans leurs affaires. Après avoir payé leur pension pendant quelque temps, si un malheur de fortune s'appesantit sur eux, si leinr bourse est vide et leur crédit épuisé, Us sont sûrs du moins de garder leur place à la table de leur bonne h(h tesse ; Us viennent là comme de coutume , ont leur couvert mis comme par le passé, sont servis avec une politesse toujours égale, et je crois même que ceux qui ont l'habitude de fumer, trouvent de temps en temps à côté de leur assiette un fin cigare de la Havane. On dit que
l'acelleiite fondatrice de ce diaritable restaurant ne s'enrichit point, le nombre de ses habitués fi^aluits augmentant toqio*>*s A^^ ^^^î de £es abonnés payants ; mais de combien de vœux n'est-^Iie pas entourée chaque jour, et combien de regrets la suivront dans sa tombe !
A quelque distance des foubourgs de la ville est Thospice des fous» magnifique édifice, construit tout récemment au milieu d'un grand parc, au bord de la mer. On y arrive en longeant le mur du cimetière, ce refuge de toutes les don* leurs ; on y entre et l'on en sort par la chapelle, pour invoquer en passant la misMcorde de Dieu ou le remercier à l'heure de la guérison. De tons o6tés , on aperçoit une vaste perspective dont l'aspect seul doit distraire les regards de ceux qui souffrent. Ici apparaît la haute tour de l'église , qui s'élève au dessus des maisons de la ville comme une pensée d'espoir ; là le golfe, où souv^t la pauvre barque siuprise par l'orage vacille et chavire, comme la raison humaine dans les orages du monde .
. Deux médecins, dont l'un a visité avec soin les meiU^rs hospices de France ec ceux (tes principales villes de l'Europe, donnent leurs soins journaliers à cet établissement, sous la
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surveillance Immëdiate do directeur général dêê iasUuiUoQs mëdlcalea de Finlande^ M. Haart* manoi qui a puiatammeiit contribué à sa fonda-» tioQ* Il y a là soixante-trois fous, hommes et fom« mes, riches et pauvres^ les uns payant euK-mémeê une pensioui les autres envoyés dans cette mat* son par la pitié de leur paroisAe* Ponr une somme de 500» de 400| de 800 francs même, Thospiceles adopte) mais lorsqu'ils meurent, Thospice partage leurhéritage avec leurs enfen ta. Chacun d'eux occupe une Jolie chambre trèi propre, bien meublée. Quand le temps est beau, les uns se promènent en plein air, d'autres tra** vaillent au jardin ; pour les Jours de pluie, Us Mt de larges corridors, une salle de Jeu et un billard* Tout a été prévu avec une attention corn* palissante; Téuiblissement est entretenu avec un soin admirable. En voyant cette maillon élé» gante, ces salles fraîchement décorées, ^ces al-^ lées bordées d'arbres et de gazon, on oublie presquelamisère donc elles son tTasyle; et pourtant quelle misère ! La plupart dei cas de folie enregistrés dans cet hospice sont produits par des chagrins de famille, par des habitudes d1** vrognerie, quelques uns par Texaltation relh gieuse^ très peu par f amour. J'ai VU \k une mal*
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heureuAO femme qui porte un nom français illus* tre, et que lo mauvaise conduite de son mari, la perte de sa fortune, ont jetée dans cet aysle de la douleur, Uue auti*e, née dans une condition obseure, a perdu la raison en voyant la beauté de ses filles eien songeant aux dangers auxquels cette beauté les exposait. • Ah ! mes filles ,- s'é<- /ïrie^t'^ile sans cesse, mes chères filles, qui sont si pauvres ot si belles ! • Et toutes les angoisses, tous les déchirements, tous les amers regrets que Tamour peut produire, éclatent dans le cœur de la tendre mère. Une troisième, jeune encore, était entrée à Tbospice complètement folle ; un homme l'avait abandonnée après l'avoir séduite : elle est devenue mère, et le sentiment de la mUrternité lui a rendu la raison. Elle a quitté le monde abandonnée de ses amis, condamnée par les médecins } elle va y rentrer avec le pâle enfant qui Ta guérie.
Dans une autre partie de l'édifice, on m'a montré un homme qui a eu une tragique hls* tofare. Il occupait une place assez importante de juge dans un district de la Finlande ; il devint amoureux d!une jeune fille, et entretint avec eHe des relations fatales. Un jour, la malheureuse lut Uradttite devant lui comme coupable dMnfiin-
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ticide. Le crime était avère ; elle-même le reconnaissait, et le texte de la loi n*était que trop formel. Il signa la sentence d'une main défaillante, et tomba sur le parquet. Lorsqu'on le releva, il était fou. — Dans la chambre voisine, un étudiant se balançait sur sa chaise, le visage pâle, l'œil hagard: la débauche en avait fait un idiot. Plus loin, un pauvre prêtre de campagne murmurait d'une voix mélancolique des prières et des versets de la Bible. Les idées religieuses, les scrupules de conscience , avaient renversé l'équilibre de son esprit.
Après avoir vu ces images vivantes de tant de misères, ces naufrages du cœur et de la raison, on a besoin de chercher au dehors, dans l'aspect salutaire de la nature, une distraction aux pénibles pensées qu'un tel tableau réveille dans l'esprit, et, ce jour là, je m'en allais avec un nouveau charme errer le long des grèves de Helsingfors, comme si la captivité des malheureux que je venais de voir me rendait la liberté plus douce, comme si, au sortir de leurs cellules, l'azur du ciel était plus pur, les bois plus verts, l'espace plus large. Je ne étonnais pas d'ailleurs, après celle de Stochkolm, une situalion plus pittoresque et plus belle que celle de
Helsingfors. Celle ville s'étend sur ime vaste presqu'île, parseipée de collines agrestes et de frais vallons; de tous côtésy la mer Tentoure comme une ceinture d'or et d'argent, émaillëe de bois et de roc de granit. Ici la côte sabloor neuse s'abaisse jusqu'au niveau des flotSy qui y jettent avec un doux murmure leurs dentelles d'écumC} leurs franges de nacre et d'azur. Là elle est bérissée d'un rempart de pierres pyra* midales, plus loin couronnée d'une forêt de s^ pins. Sur l'esplanade, sur le quai, sur les places, est l'agitation, le mouvement cooiinu du monde, des chevaux, et, à quelques centaines de pas, la solitude sauvage, l'horizon lointain, et nul autre bruit que le soupir des flots ou le gémissement de la rafale.
En face du port s'élève la puissante forteresse de Sveaborg , qui , avec ses sept Iles garnies de bastions , traverse le golfe comme une barrière de fer, défend la côte et la ville, et ouvre use large rade aux bàliments de guerre. Le comte Ehrenswerd , feld-maréchal de Suède , construisit cette forteresse et demanda qu'on y mit son tombeau. Pas un roi d'Egypte n'a eu une sépulture plus belle , et je ne. connais pas une in-j^ripiion funéraire plus imposante que celle-ci.:
« En ce lien repose le comte Auguste Ebreiiswerdy entouré de son œuvre , des remparts de Sveaborg et de la Sotte militaire. » La première pierre de la citadelle Ait posée en 1749 par le. rot Frédéric, la dernière en i7S8parGij6iayeni. Ces deux dates sont gravées sur la pierre. Une autre Inscn'iption signale ainsi la situation de la forteresse : • Sveaborg, qui d*un côté touche à la mer et de l'autre au rivage, donne à ses sages souverains la domination de la terre et des flots. »
Après la conquête de Yiborg et de Tlngerma^ nie par Pierre-le<irand , cette forteresse était le dernier rempart de la Suède contre la Russie , le soutien de ses provinces finlandaises, le point de ralliement de ses troupes et de ses bâtiments de guerre. Au mois de mars 1808, elle fut assiégée par les Russes, et, deux mois après, l'amiral Cronstadt , qui la défendait , capitula avec sept mille cinq cents hommes de garnison, deux frégates , trois mille barils de poudre, dix nHUe cartouches, deux raille boulets et une pro* dlgiéuse quanUté d'autres munitions de guerre et d'approvisionnements de toutes sortes. Les Russes avaient à peine assez de troupes pour remplae^ sur les loastions» dans les casernes ,
les milliers d'hommes qui défilèrent devant eux; On n'a jamais pu savoir le secret de cette capitulation sans exemple dans Thistoire moderne. L'amiral Cronstadt avait feit ses preuves en diverseselrconstances, chacun le regardait comme un homme de courage et un ofilcier expérimente; rien ne prouve quUl ait été assez misérable pour trahir son pays et vendre son honneur à prix d'argent. On ne peut croire non plus que , soutenu comme il Tétait par un corps nombreux , maître d'une citadelle, pourvu abondamment de tout ce qui était nécessaire à sa défense , il ait pu se laisser effrayer par l'aspect d'une armée campée sur la côte et moins forte que la sienne* L'évèn^DEient qui détermina la reddition entière de la Finlande à la Russie, est un problème dont pwsonne n'a pu donner encore la solution. En quittant la forteresse, l'amiral, qui d'abord avait manifesté le désir de se rendre en Suède pour expliquer au roi les motifs de sa conduite , renonça à ce projet , qui , à vrai dire , n'était pas pour lui sans danger, et se retira à Helsingfors; Là , il abdiqua tout emploi , s'éloigna de ses aib ciennes relations, s'isola complètement du monde, et mourut quelques années après. Un fonctionnaire finlandais qui Tavalt particulière*
men t connu m*a assuré qu'il était iQort de ckafrin .
Chaque jouti uaLateau à vapeui* fait plusieurs fois le trajet de Helsingfors à Sveaborg, et porte les passagers jusqu'au pied de la forteresse. Si Ton pénètre dans l'enceinte , on ne rencontre que des forçats traînant leur cbatne et des soldats. Si l'on fait mine de s'arrêter en face d'une inscription ou de vouloir franchir le seuil d'une porte , un factionnaire » le sabré sur la hanche et le fusil au bras , vous adresse aussitôt un énergique commandement qui coupe court aux velléités de causerie et d'exploration.
Sur les rives du golfe , sur les bords des baies, qui se découpent et fuient de tous côtés » il y a une quantité de ravissantes maisons de campagne et de sites admirables. Le dernier qu'on vient de voir est celui qu'on proclame le {dus beau ; on traverse un bras de mer , on gravit une colline, et on eu voit un plus beau encore. C'est comme un pays des fées, un pays trop ignoré , auquel on pensera souvent quand on en aura connu la douce et mélancolique beauté. Pour moi, je me souviendrai toujours des fo* rets de Standsvik, des coteaux solitaires de Mailand, des verts jardins de Traêskenda, des frais horizons de Lemmsœbolm.
Quand j'arrivai à HelsingforSi toute la ville était en mouvement ; on attendait le prince héréditaire y et on lui préparait une réception pompeuse. L'architecte impérial et les ouvriers transformaient en salon de bal la grande salle de ThAtel des voyageurs ; les cuisiniers des riches familles avaient été mis en réquisition pour préparer le souper. Dans tous les salons , on n'entendait parler que de gaze et de dentelles; chez les marchands, on étalait les pièces de soie de Lyon et les velours d'Allemagne. Le prin«temps seul, le paresseux printemps du Nord , auquel on demandait des fleurs et des fruits , faisait la sourde oreille et continuait lentement sa marche habituelle.
Les salves d'artillerie retentirent enfin sur les remparts de Sveaborg. Le grand-duc arriva sur un magnifique bateau à vapeur. Il alla d'abord à l'église y selon l'usage des souverains russes. * Il visita le sénat, l'université, dont il est le eu* rateur, et les établissements de bienfaisance ; puis, le soir, il parut au bal, préparé depuis tant de jours. C'est un grand et beau jeune homme, d'une figure douce et intéressante.
Dans le rapide entretien qu'il a bien voulu me faire l'honneur de m'accorder, il a parlé avec
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an6 grande jiuteMe dVsprit de quelques pays étrangers » et avec une vive sympathie de ce beau pays de Finlande qu*il venait voir pour la première (bis , et dont l'aspect le charmait. Il était accompagné du prince de Mentschilioffi gouverneur-général de la province , amiral de Tempire, rop des hommes les plus spirituels et les plus instruits qui eiistent parmi les hauts fonctionnaires russes. A chaque instant , le grand-duc se tournait vers lui , et semblait le oonsuiter avec la déférence d*un élève modeste qui interroge son mattre. Le lendemain au soir il partit, après un autre bal , accompagné d'une foule d'étudiants , de bourgeois, d'ouvriers, qui faisaient retentir Tair de leurs acclamations, et d'une quantité de femmes qui se précipitaient vers le rivage avec leurs robes de gaze et leurs guirlandes de fleurs. Si l'atniosphère de la cour et l'eieroice du pouvoir n'altèrent pas son heureuse nature , le grand-duo promet à la Russie un souverain d'un noble caractère et d'une rare douceur.
Hélas! la France avait aussi un prince jeune, doué des plus belles qualités , de l'inslruclion la plus sérieuse, aimé et respecté de tous ceux qui l'avaient connu. Celui-là avait déjà fuit ses
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preuves d'honneur et de courage, ceiui-là avait vécu d'une vie d'études et d'expériences , d'une vie toute pleine de nobles pensées et de douces affeciions. Nous aimions à le voir s'élever au dessus de nous , nous les hommes de son âge ; nous parlions de ses vertus avec orgueil et de son règne futur avec un large espoir. La mort nous Ta enlevé, et quand on a appris la nouvelle de cette affreuse catastrophe qui a troublé l'Europe entière , et quand j'ai revu dans l'éclat de sa force et de sa jeunesse le prince héréditaire de Russie, j'ai pensé à celui qui était naguère encore notre prince héréditaire, à ceux que sa mort livre à d'éternels regrets i et j'ai détourné la tête avec douleur.