LITT&RS
sur les talons et une barbe épaisse , snrgli dit milieu des vagues, s'empare du poisson , trouve dans ses entrailles un saumon, dans le saumon un brochet, dans le brochet un hareng , dans le hareng un peloton rouge , dans le pelolon le feu.
L'orage est représenté sous la forme d'un aigle au bec enflammé, aux yeux éiincelanis, qui, d'une de ses ailes , couvre la surface d'un lac , et de Tauire voile l'azur du ciel. La guérison des maladies vient d'un petit oiseau, le plus léger, le plus faible de tous les oiseaux , qui s'en va au delà des mers chercher la boissou qui réconforte lés sens et le beaume qui ferme les blessures. On 1 appelle Mchilœiiien. C'est le symbole le plus gracieux de toute cette rude et sauvage mythologie. H y a aussi un grand sentiment de poésie et une mélancolie touchante dans les différents mythes de Wseinemœinem.
C'est lui qui a révélé aux hommes l'harmonie du rhyihme et du chant. C'est lui qui leur a donné la harpe comme un instrument de joie et de consolation , pour célébrer leur amour et calmer leur douleur. C'est lui qui a créé le monde et qui le soutient. Nous verrons, dans l'analyse du Kalewala, les diver-
ses facultés et les événements que la croyance populaire lui attribuait.
Longtemps les chants traditionnels, les chants cosmogoniques et théogoniques de la race finlandaise restèrent enfouis dans la demeure du paysan. Le vieillard les disait le soir à sa fa* mille assemblée autour du poêle ; le pécheur les modulait en voguant le long des fleuves. Les gens lettrés, qui seuls auraient pu les recueillir et en assurer, par Timprimerie , la fixité, 4es gens lettrés les dédaignaient. Leurs regards , fascinés par le prestige des beautés antiques , ne distinguaient plus les humbles fleurs de la montagne et de la bruyère ; leur oreille n'entendait que l'harmonie de Tiambe grec ou de Thexamètre latin. Il a fallu que le génie national s'égarât comme un voyageur à travers les différents points de vue des contrées étrangères avant de revenir aux trésors amassés, comme ceux de Sigfried , dans les forêts de sa terre natale. Il a fallu qu'il fît , comme un étudiant aventureux , le tour de toutes les écoles avant de rentrer dans la grande et sainte école où le rappelait la voix de ses pères , où la harpe des temps anciens vibrait > comme celle d'Ossian , dans les nuages du passé , où la muse du peu*
pie chantait sob bymne solennel auprès de son berceau.
Lorsque Gannander écrivit son dictionnaire mytliologîque , il ne connaissait encore qu*une partie des récits populaires qui servaient de base à son système , et Porian lui-même , cet homme si dévoué à l'étude de la langue , de la littérature , de la poésie finlandaise , n'avait fait qu'enir'ouvrîr Técorce de Tarbre où il cherchait un suc vivifiant. Cependant, vers la fin dudixhuiiième siècle , grâce à rintelligence, aux efforts de ces deux philologues , l'impulsion était donnée, la roule était ouverte, la Finlande commençait à s'observer elle-même, et les anciens dieux de la nation , dépouillés de leur auréole , bannis de leur trône , proscrits comme des barbares par les scolastiques adorateurs des dieux d'Homère et de Virgile , reprenaient peu à peu quelques attributs de leur puissance première , et frappaient à la porte des académies.
Herder, en cherchant de côté et d'autre les productions naïves réunies dans ses Falkslie-deVi cueillit d'une main habile quelques fleurs finlandaises. Schrœder publia;' sous le tiire de F/nmVcA(?rww^n (Runes finlandaises (1), le
SUR LA RTTSSIE.' 115
texte original et la traduction de quelques traditions mythiques, de quelques chants modernes de la Finlande. Rùhs écrivît une histoire de celte contrée, et traça un tableau caractéristique de sa mythologie et de sa poésie. Quand les étrangers donnaient eux-mêmes Texemple, les hommes du pays ne pouvaient manquer de se mettre à l'œuvre. Ils s'y sont mis avec ardeur ; ils sont descendus dans Tintérieur des mines si longtemps abandonnées , et en ont tiré des trésors.
Une quantité de dissertations, d'analyses, publiées dans les dernières années, jettent un nouveau jour sur les questions à demi dévoilées par les écrivains finlandais du dix-huitième siècle. Je citerai entre autres celle de MM. Gotllund (1), Siœgren (2), Arwidsson (3), Colan (6), et de plusieurs rédacteurs du Suomi (5). M . Topelius s'est acquis un mérite plus grand encore en publiant
I Forsœk att forklara C. C, Taeili Omdœmen œfver finnarne, in 8«, ISai.» De Proveràiii fênnieii, 1818; Ottava, 1838} Ruoola, 1840.
» Uber die finnische Sprache und ihre Literatur, 1821.
3 Divers articles dans les journaux littéraires de Finlande, et uuc Iraduclioa arec noies et commenlaire de l'ouvrage de Rûhs.
* Divers articles dans le Morgenblad^ dont M. Golan est le ré'Jacicur.
^ Journal littéraire mensuel qui se pul^Ue à Heisiogfors»
ilG LETTUS
un recueil de chants findanlais anciens et modernesy et en signalant les habitations lointaines où il les avait rassemblés. Après lui 6st venu le docteur Lœnrot, qui, profitant des indications de son devancier, s'est mis à la recherche de ces poésies du peuple, de ces traditions orales qui , peu à peu déjà, se disjoignaient, s'altéraient, s'en allaient de côté et d'autre à l'abandon , qui pouvaient se perdre à tout jamais, si Ion ne se hâtait de les reprendre et de les réunir par un môme lien. Pendant des années entières, M.
Lœnrot a erré à travers les cabanes lc6 plus obscures, les districts les plus reculés de la tribu finlandaise, s'asseyant au foyer du paysau et du pécheur, interrogeant le vieillard et l'enfant, écoutant d'une oreille attentive leurs récils, leurs souvenirs parfois incertains et confus, et recueillant d'une main iremblanie d'émotion et de joie tous les épis de son heureuse moisson. Après tant de longs voyages, tant d'efforts intelligents et continus, il a enfin atteint son but. Il a trouvé les aèdes j et est devenu l'Homère de sa nation. Il a rassemblé et mis en ordre d'une part tous les chants anciens , de l'autre tous les chants modernes, et il en a composé deux cycles poétiques, l'un qui représente les idées cosmo-
goniques dun paganisme primiUf, Tauire les Baïv^ émolions, les rêves mélancoliques, le caractère cl la vie du peuple finlandais. Le premier a pour titre Kalewaia (1), Je second Kanr Uletar (2).
Le Kalewaia est Tépopée nationale de la Finlande, une épopée d'une forme étrange, d*un caractère sans exemple jusqu'à présent.
Ce n*est ni le majestueux et imposant tableau d'Homère, ni la savante composition de Virgile, ni la longue et aventureuse peinture de Ferdus^» si, ni le chant féerique de TArioste, ni la cheva* leresque et mystique rêverie de Wolfram d*£scheubacli,ui le drame terrible des Nîebelungen. C'est un singulier mélange de conceptions religieuses et de faits historiques, de réalité et de sorcellerie, de détails vulgaires et d'images idéales. On y voit des dieux qui créent le monde et qui tombent sous le dard acéré d'une flèche comme de simples hommes , des géants qui peuvent ébranler les montagnes et qui traînent péniblement leurs bateaux le long des fleuves, une jeune fille dont le regard trouble les maîtres
> Du nom de Kawa, le père des dieux et des géants.
• Du nom de hamé$k, raocien instrument de musique dts Fialandais. *
ils LETTRES
de la terre, une femme qui par sa magie domina les éléments. C'est un recueil de ballades naïves et enthousiastes, qui tour à tour s'abaissent jus-* qu'aux particularités journalières de la vie domestique , et remontent jusqu'aux plus hautes régions de la poésie $ qui tour à tour représentent par leurs personnifications allégoriques les guerres des diverses tribus finlandaises, le combat desdieux et des mauvais esprits, la lutte de la lumière et de Tobscuriié , cette lutte étemelle que les hommes du Nord doivent si bien comprendre.
Toutes ces ballades ont été composées à diver* ses époques , dans divers lieux , et confondent souvent dans leur alfure sans entraves les idées les plus contradictoires et les temps les plus opposés. La Yierge Marie vogue sur le même fleuve que le dieu Waeinemœinen, et la sorcière de Pohiola parle à sa fille comme une femme chrétienne. En prenant l'une après l'autre les pages de cepoème, on dirait un canevas d'une longue tapisserie revêtue de toutes sortes de couleurs, décousue, abandonnée en certains endroits, puis reprise parim ouvrier plus laborieux que fidèle, qui ne s'est point soucié de suivre un plan uniforme, qui a jeté çà et là, selon son ca-