CHANTS POPULAIRES
A ÉDÉLESTAND DU MÉRIL.
C'est une charmante étude que celle des chants populaires, une étude variée et féconde, digne d'exciter au plus, haut degré l'intérêt du psychologue par la peinture des caractères qu'elle lui présente; de l'historien, par les traditions dont elle embrasse les divers cycles; du poète, par l'accent primitif, par l'expression énergique et passionnée qu'elle lui révèle.
Toutes les tribus de la race slave, les Serbes, les Bohémiens, ont une grande collection de chants populaires. Dernièrement on a recueilli ceux des Wendes (*), et chaque jour les recherches des érudits accroissent la collection des chants polonais. Les Russes, au dire d'un jeune philologue, en ont un plus grand nombre que tous les autres peuples de l'Europe (*).
(') Volkslieder der Wenden in der Ober und Nieder Lausitz, 1 vol.
(*) Literarische Bilder au* Russland, p. 7.
Le peuple russe aime, comme les anciens Slaves, le chant et la musique. Il a des chants pour ses amours, pour ses combats, pour ses fêtes et ses joies de famille. Il a conservé son ancien rhythme et ses anciens instruments : la gussli avec ses cinq cordes, la balalaïka qui ressemble à la guitare du majo espagnol, le gudok que Ton pourrait prendre pour une de i^osba^se^ 4'orcIjesfrÊ, 1^ corpe pareille à pelle qui fait retentir sur les montagnes de la Suisse les lentes et profondes vibrations du Ranz des vaches, le chalumeau qui rappelle l'églogue de Virgile ; la flûte et la cuillère, dont on se sert en guise de castagnettes.
Les chansons populaires russes sont remarquables par leur plaintive mélancolie, par leur richesse d'images empruntées aux scènes de la nature, par les idées superstitieuses qu'elles retrace^ et |e& tepç}rp s SWPlfêf qu'elles répètent. Les Russes ont dans leur langue une quantité de diminutifs, de mots caressants et pleins de charme. Ils ont souvent recours aux comparaisons, et ces comparaisons sont pour la plupart autant de symboles gracieux ou énergiques. Dans l'émotion qui les saisit, ils s'adressent à tout ce qui les environne, et confient au nuage,, au vent, les regrets de leur amour ou l'élan de leur espoir. Le rossignol ef le coucou sont les oiseaux compatissants qui répondent à leurs douleurs; l'hirondelle porte leurs messages. L'arc-en-ciel qui se lève sur une maison annonce qu'il s'y trouve une fiain cée. La lune se cache avec tristesse après la mort de l'empereur, {.a plaine où les ennemis ont passé se couvre de plantes apières. Les larmes qui coulent en abondance ressemblent au ruisseau ; les larmes qui tombent doucement sont comme la rosée. Le jeune guerrier est semblable au courageux faucon, la jeune fille au cygne blanc. La belle fiancée tremble pour son fiancé en apercevant le noir pprbeau, et le criminel tressaille au murmure des arbres.
Ainsi partout ce rapprochement de la nature extérieure et des pensées les plus irçfiuies, partpult pçjjte loi roysté-
rjeusp de rétraction florale et physique, pette nécessité de l'homme qui, sentant sa faiblesse dans sa souffrance et dans sa joie, élève ses regards vers le ciel et cherche un accent de sympathie parmi les êtres qui l'environnent.
Le premier recueil des chants russes date dp 1770 à 1774. Il fut publié à Saint-Pétersbourg par Jschulkow, en quatre volumes in-8°. Deux ans après, i] en parut une seconde édition, et Norikow en publia une troisième plus éféndiift, 4 Mosoou, en 1780. Le conseiller Lwow fit, en 178Q ? une nouvelle collection de ces poésies du peuple. Ou en doit une encore pleine de tact et de goût au conseiller Dmietriew (Moscou, 1796) ? et une autre au poëte Schjikowsky.
Le plus ancien de ces poèmes populaires est consacré à la mémoire dlgor, prince de Novogorod. 11 raconte les batailles que ce héros livra, vers le milieu du xn e siècle, aux PploTvzis (*) ; pes jours fie défaite ef ses jours de triomphe, sa captivité et sa délivrance. C'est une oeuvre empreinte d'un profond sentiment de nationalité, tout à fait ru'^se par la pensée, par la forme et parles images. C'est une des parties les plus importantes d ! un cycle historique qui dans sa vaste étendue embrasse des traditions lointaines et mêlées de traits fabuleux, le règne de Wladimir, les guerres contre les Mongols et les principales phases de l'histoire de Pierre le Grand.
Voici ce qu'un do ses chants rapporte do la naissance d'un héros. C'est l'emphase orientale adoptée par une peuplade du Nord :
« Au milieu d'un frais jardin sp prôinenajt }a jpune « princesse Marthe, fille de Wreslaff.
« Elle pose le pied sur un méchant serpent qui s'éJaRce « autour de son soulier de maroquin vert,
( ( ) Hràitttta Mmaft* dos plaiftss et <fep iteppe».
« Autour de son bas de soie et frappe sa blanche cuisse.
« Alors la princesse se sentit enceinte. Elle se sentit ce enceinte et mit au monde un enfant.
« La clarté de la lune se répandit à la surface du ciel.
« A Kieff est né un guerrier puissant, le jeune Yolck, « fils de Wreslaff.
« A sa naissance la terre trembla; le célèbre empire in- « dien se sentit ébranlé, et la mer bleue agita ses vagues.
« Le poisson se plongea dans les profondeurs des eaux, « l'oiseau s'élança dans les airs.
« Les taureaux, les cerfs, s'enfuirent au delà des montait gnes, ; les lièvres, les renards se cachèrent dans les forêts « épaisses.
« Les loups, les ours, disparurent dans les bois de sa- « pins ; les martres, les zibelines, dans les broussailles « sombres.
a Yolck est né depuis une heure, et déjà il parle, et sa voix résonne comme le tonnerre.
a — Oma mèrel dit-il, ma noble mère 1 jeune princesse « Marthe, fille de Wreslaff I
« Ne m'emmaillotte pas dans des langes de pourpre, ne « me lie pas les membres dans des ceintures de soie ;
« Donne-moi, q ma mère 1 une cuirasse d'acier, pose sur « ma tète un casque d'or ;
« Remets-moi une massue lourde comme du plomb, « une massue qui pèse trois cents livres. »
Un autre chant retrace en quelques mots énergiques la haine des Russes contre les Tartares et la douleur que l'in-
vasion de ces farouches aventuriers jetait dans le cœur des pauvres mères :
« Sur la haute montagne brillent des feux nombreux, « des feux sinistres. Dors, mon enfant.
« Autour de ces feux sinistres sont assis les méchants « Tartares. Dors, mon enfant.
« Ils sont assis là et partagent les dépouilles de ton père. « Dors, mon enfant.
c< Réveille-toi, lève-toi, mon enfant. Prends l'épée date masquinée suspendue à la muraille.
« Avec cette épée frappe, frappe les Tartares et leurs ente fants; frappe-les et déchire-les en morceaux. »
Pierre le Grand est apparu, et le peuple a chanté avec enthousiasme ses conquêtes, ses exploits ; Pierre le Grand est mort et le peuple fait entendre sur sa tombe cette plainte lamentable :
« Notre père, notre lumière, pourquoi ne nous éclaires- « tu plus comme autrefois? Depuis le soir jusqu'à minuit, ce depuis minuit jusqu'au matin, tu te caches dans les nua- « ges, tu te plonges dans le noir brouillard.
« Sur notre sainte terre de Russie, à Pétersbourg, la ville «glorieuse, dans l'église de Saint-Pierre, à droite du «c chœur, à côté du cercueil de Pierre I er , de Pierre le Grand, « un jeune caporal prie Dieu et pleure comme si une ri- « vière coulait de ses yeux.
« Il pleure la mort du tsar, du tsar Pierre I er , et dit en <c sanglotant : Ouvre-toi, ma mère, terre humide, ouvre- « toi des quatre côtés 1 Lève-toi, couvercle du cercueil! « reploie-toi, draperie d'or! réveille-toi, tsar, réveille-toi, « notre père ! regarde ta chère, ta noble et brave armée !
<$ §ans toi nous sommes comma des enfants sans leur
« mère. »
Un autre cycle de chants populaires dépeint les sentiments du peuple dans divers inpidents et diverses situations. J'en choisis cà et là, dans une nombreuse collection, quelques-uns que Ton peut citer sans qu'il spit rçesojn d'y joindre un commentaire.