A ANT. DE LATOUR
La mer Baltique traverse une grande partie de Stock** holm , et se réunit au lac Melar , près de la place de Gustave-Adolphe. Les plus grands bâtiments peuvent arriver jusqu'au pied du château ; les bateaux à vapeur de Pétersbourg, de Lubeck, s'arrêtent sous les fenêtres du prince royal. Quand la Finlande était encore réunie à la Scandinavie, les rois de Suède n'avaient qu'à descendre les marches de leur palais, et ils s'embarquaient pour aller visiter cette moitié de leur royaume, comme pour faire une promenade au Diurgardm. A l'endroit où Gustave m mit pied à terre au retour d'une glorieuse expédition en Finlande,
1 Nous n'avons point de caractères typographiques pour rendre certains accents de l'alphabet Scandinave, entre autres celui de Va suédois surmonté d'un petit o comme dans Abo, qui se prononce Obo, Tornea, Torneo, etc.
la bourgeoisie de Stockholm lui a élevé une statueen bronze. Gustave III est représenté debout, dans un costume assez léger, un pied en l'air comme un danseur, une couronne à la main, et il tourne le dos à la Finlande. Les artistes ont-ils, comme les poètes de l'antiquité, le droit de s'appeler votes ? Et Sergell, en traçant le modèle de ce monument, lisait-il dans l'avenir ? Gustave III, comme on sait, fut assassiné dans un bal ; et la couronne qu'il présente gracieusement à sa capitale était la dernière palme cueillie sur une terre alliée depuis près de huit siècles à la Suède. Les deux pays ont à présent de fréquentes communications entre eux, plus fréquentes peut-être que jamais, grâce aux bateaux à vapeur ; mais les contributions de douane et les exigences de la police prouvent assez quelle barrière politique les sépare. Tous les symboles de la statue de Gustave III sont accomplis, les rois de Suède tournent le dos à la Finlande.
Au commencement de mai 1842, deux bateaux à vapeur arrivaient au pied de cette statue : le Solide et le Murtaia. Le Solide avait un petit air riant et paré qui me plaisait fort, un pavillon peint en vert qui me semblait un doux asile, une dunette qui invitait à la rêverie. Un officieux passant me fit observer que cette coquette embarcation n'avait pris le grave nom de Solide que pour mieux dissimuler la faiblesse de sa machine et la fragilité de sa structure. Puis le Solide partait trente-six heures plus tôt que son voisin , et trente-six heures de plus à passer à Stockholm pour qui a connu le charme de cette ville, c'est un bonheur auquel il est difficile de renoncer. Je laissai donc partir le Solide, et m'en retournai auprès de mes amis, riche de mes trente-six heures, et bénissant le Murtaia. Chemin faisant, j'appris qu'il retardait encore son départ pour attendre un conseiller intime dont la femme ne pouvait se lever avant le jour, et je me disais : un bateau qui a tant de considération pour les
femmes de l'aristocratie, doit certainement être un bateau de très-bonne compagnie, et j'ajoutai une nouvelle bénédiction aux précédentes.
Hélas ! ce bateau que j'aurais volontiers chanté comme Horace chantait le navire ou s'embarquait Virgile, si j'avais eu à ma disposition les mélodieux accents du grand lyri* que, ce bateau est bien le plus étrange véhicule que j'aie jamais vu. Il a été construit pour transporter des' tonnes de beurre et de fromages, des troupeaux de bœufs et de vaches, tantôt à Pétersbourg, tantôt à Stockholm, et s'il prend des passagers, c'est parqe qu'il n'a pas sa cargaison ordinaire de bestiaux, ou parce qu'il lui reste quelque place qu'un bœuf de Finlande ne se ç&uojerajt pas d'occuper. La plus belle moitié du pont a été convertie en étable, Les voyageurs s'entassent pêjermêle» comme ils peuvent, sur l'avant du bâtiment, au milieu des voiture», des coffres et des ballots, il n'y a ni premières ni secondas places ; tous les passagers sont égaux dans cette écurie à vapeur- Le domestique circule à côté du maître, l'ouvrière s'asseoit fièrement sur l'escabeau qui fait envie à la baronne, la blouse plébéienne ne se dérange pas pour laisser passer l'habit aristocratique, et le titre de conseiller, directeur, bourgmestre, ne résonne ici que comme un vain nom. C'est une vraie démocratie.
Tout ce mélange de costumes, de figures, de personnages assemblés sur le bateau* présentait du reste un curieux spectacle. Un peintre comme Hogarth ou Téniers aurait pu dessiner là une belle série de portraits grotesques ; un vaudevilliste y eût certainement trouvé plus d'une plaisante scène et plus d'un couplet mordant. Parmi les personnages serrés ainsi l'un contre, je remarquais un grand homme à l'œil brûlant, à la figure presque aussi noire que celle d'un nègre, portant une longue redingote d'une façon
étrange et un turban en mérinos noir. Cet homme était né à Madras ; son métier est de tenir en équilibre des anneaux de cuivre sur le bout de son im et d'avaler des barres d'à-
cier. Je ne sais si c'est en Europe ou en Asie qu'il a appris cette estimable profession ; quoi qu'il en soit, on dit qu'il l'exerce avec une parfaite légèreté. Il y a des hommes dont la vie est comme une amère parodie. Avec sa mâle et vigoureuse physionomie, ses cheveux touffus, ses prunelles de feu étincelant sous de noirs sourcils, cet homme semblait fait pour marcher le sabre à la main à la tête d'une tribu révoltée, et à certaines heures du soir il se met complaisamment au service du public. Dans les chaudes régions de l'Orient, il serait peut-être devenu un de ces aventuriers fameux dont le nom se perpétue par les traditions populaires, et en Europe il n'a rien trouvé de plijs utile que de se poser des anneaux de cuivre sur le nez et d'avaler des barres d'acier.
Il y a quelques années que ce jongleur, allant de ville en ville pour montrer la souplesse de ses muscles, s'arrêta à Stockholm. Il entre un jour dans une boutique pour faire une emplette ; on lui demande un prix exorbitant ; une jeune fille qui se trouvait là par hasard s'écrie : c'est une honte que vous traitiez ainsi cet homme parce que vous voyez qu'il est étranger ; vous lui proposez l'objet qu'il veut acheter à un prix double de celui pour lequel vous me l'avez vendu, et elle sort. Le jongleur, qui avait compris son généreux plaidoyer, la suit avec reconnaissance; il la retrouve le lendemain, puis un autre jour, puis enfin il la demande en mariage. C'était la fille d'un prêtre suédois sans fortune qui n'avait d'autre ressource que de devenir maîtresse de pension ou demoiselle de comptoir. Elle accepta l'offre de l'Indien, seulement elle exigeait qu'il changeât de religion ; le jongleur y consentit, l'amour lui grava dans le cœur l'adorable verset de la Bible : Populus mew 9 popidtis tmis, et Deus tuus, Deus meus. Ce fut le vénérable évêque Franzen qui se chargea de convertir à la loi de l'Evangile le sectateur du culte de Brahma; tout alla bien jusqu'au jour où le maître voulut enseigner à son dis-
ciple qu'il fallait pardonner à ses ennemis. « Ah ! ceci est par trop fort, s'écria l'homme de l'Orient : comment voulez-vous que je pardonne, moi à qui mes pères ont légué en mourant cinq à six vengeances héréditaires? » — - Les douces remontrances du prêtre, les paroles encore plus douces de sa fiancée, lui firent franchir ce dernier obstacle, et il finit par réciter assez pieusement le Pater, y compris ce difficile passage : Pardonnez-nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Depuis ce temps, le descendant de Brahma et la fille du prêtre suédois, l'homme de l'Orient et la femme du Nord, vont par le monde dans un parfait accord. La jeune Suédoise aux blonds cheveux, chérit son noir époux, et le regarde avec admiration faire ses tours de souplesse. Quelqu'un lui disait un jour : Comment avez-vous pu vous décider à vous marier avec ce nègre? — Otez-lui sa couleur, réponditelle, et voyez qu'il est beau ! — Quant à lui, il a pour sa femme une sorte d'affection pieuse et de déférence touchante. Seulement, il porte sur sa figure l'expression d'une sombre tristesse; peut-être regrette-t-il malgré lui, au milieu des froids climats du Nord, le soleil et la splendeur des contrées de l'Orient ; peut-être aussi sa tristesse lui vient-elle du métier qu'il exerce : il n'y a pas au monde une destinée plus pitoyable que celle d'amuser le public. Cependant le bateau fuyait rapidement entre les quais de Stockholm. A droite, nous voyions se dérouler les grandes maisons blanches qui bordent le port, les hauteurs du Mosebacken, d'où l'on domine toute l'étendue de cette cité si riante et si pittoresque ; à gauche, les larges avenues, les jardins, les villas du parc. Du haut, de ce pont, d'où le capitaine surveillait la manœuvre, tantôt je jetais un regard avide sur l'espace nouveau qui s'ouvrait à mes yeux, tantôt un regard de tristesse sur cette capitale chérie dont nous nous éloignions si vite, et je saluais avec un sentiment d'affection et de reconnaissance chacun de ces lieux
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dont j'emportais Un souvenir. Au moment où nous levâmes l'ancre, toutes les rues étaient encore désertes et Silencieuses, toutes les portes closes ; le Sommeil fermait les yeux de ceux que j'avais VUS la veille, de ceux qui me serraient là main en me disant : revenez bientôt. Il est triste de quitter ainsi ceux que Ton aime ; quand ils S'éveillent, on est déjà loin d'eux, la journée commence de part et d'autre par un Regret, et la brise infidèle, et la vague trompeuse, he Redisent point dans leurs soupirs les vœux qu'on leur confie.
A quelque distance dé Stockholm , peu ft peu la mer s'élargit; elle s'enfuit ehtre les forêts de sapins qui là bofdent de chaque côté* elle etilace dans ses ondes bleuâtres des pyramides de rocs et des éeueils ; tantôt elle gronde au pied d'une dote aride et solitaire dont les flancs de granit opposent Une barrière infrahchiss&ble à ses vagues emportées , tantôt elle entoure d'Une coUrontté d'écume une île verdoyante habitée par Une famille de pêcheurs, puis elle se resserré encore auprèfe de Waxholm. Il y a là une forteresse àssëii mal construite, il est vrai, mais dans une situation excellente* Une forteresse qui domine le passage de Lubeek et de PétërSbourg, le seul rempart que la Suède ait gardé contre la Russie depuis qu'elle a perdu Sveaborg et lea îles d'Aland. Avec quelques bastions et quelques pièces d'artillerie, Waxholm suffirait pour arrêter une flotté ettnérilie. Jusqu'à présent, cette île n'a pas eu une telle mission â remplir ; puisse-t41 en être toujours ainsi !
Sur un espace de dix taillés à partir de Stockholm, là mer offre aux regards du Voyageur le spectacle le plus varié et le plus attrayant. Quelquefois elle s'arrondit cotame un grahd lac, quelquefois elle serpente entre deux haies de sapins comme Un fleuve profond, puis elle se jette de côté et d'autre dans des baies mystérieuses dont on ne voit pas la fin; Ici les bancs de sable arides qui la dominent,
les blocs de pierres contre lesquels elle se brise, les noires forêts qui la traversent, lui donnent un aspect sombre et sauvage ; là, elle se déroule gaîment au soleil et reflète dans son bassin de cristal l'azur du ciel et la voile blanche du pêcheur. C'est une magicienne qui change à tout instant de forme et de couleur ; c'est la sirène antique dont la voix caressante et plaintive, inquiète et irritée, séduit, fascine, épouvante le voyageur.
Vers le soir, nous arrivâmes aux îles d'Àland» et nous jetâmes l'ancre devant le hameau de Degerby pour attendre les douaniers qui devaient visiter le bâtiment* Ces îles» occupées par une colonie suédoise, ont été longtemps réunies à la Suède. Depuis le traité de 1810, elles appartiennent à la Russie et liii servent d'avant-poste sur la mer Baltique, Par leur situation, elles menacent à la fois le centre de la Suède et les côtes septentrionales du golfe de Bothnie. En cas de guerre, elles pourraient être urt point de ralliement pour une flotte considérable. La Russie les fait fortifier par les bastions qu'on élève à Bomarsund ; elle y fera sans doute eicore creuser un port, et alors elle aura une position redoutable en face de toute la péninsule Scandinave. Ces îles, coupées par des baies profondes parsemées de rochers et d'écueils, ne sont guère peuplées ; on y compte huit églises * sept chapelles, et environ quatorze mille habitants ; elles forment un des districts de la province d'Abo. La plupart des habitations sont situées sur la côte, l'intérieur des terres est hérissé de sapins et peu cultivé. La demeure du paysan est construite sur le même plan que celle des paysans de la Suède ; c'est une maison en bois, peinte en rouge, avec quelques cabanes dispersées çà et là, servant de grange, d'écurie et de laiterie. Chacune de ces habitations forme une petite colonie à part où le père de famille est tout à la fois, comme en Norvège, batelier, charron, serrurier* où sa femme et ses filles tissent et façonnent elles-mêmes lé linge
et les vêtements. Séparés l'un de l'autre par plusieurs milles de distance, les paysans ne se réunissent que le dimanche à l'église , eu ils se rendent Tété avec leurs barques, l'hiver avec leurs traîneaux. Ils n'ont point d'école sédentaire et point d'école ambulante, comme dans quelques provinces de la Suède ; eux-mêmes doivent apprendre à lire et à écrire à leurs enfants. C'est un devoir qu'ils accomplissent très-scrupuleusement, sous la surveillance du prêtre.
Plusieurs paroisses sont occupées par des familles fort pauvres qui n'ont pour toute ressource que la pêche; d'autres cultivent quelques champs d'orge et de pommes déterre, et joignent à cette récolte assez précaire le produit d'un troupeau de vaches et de moutons, de leur chasse dans les forêts, de la vente de leur bois, et de leur commerce de transport. Tous les paysans de cet archipel sont bateliers, et presque tous bateliers habiles et courageux. Dès leur enfance, ils apprennent à gouverner une barque, à tourner un écueil, à reconnaître leur route par le contour des îles et la cime des montagnes ; ils se mettent comme des charretiers au service des marchands, et transportent du bois, du poisson, toute sorte de denrées d'un bout du golfe de Bothnie à l'autre, et des ports de Russie aux différents ports de Suède. Ce sont eux qui font tour à tour le service de la poste, de Finlande en Suède. C'est une corvée imposée au sol qu'ils occupent, une corvée pénible, dangereuse, à laquelle le modique salaire qu'ils reçoivent de l'État pour chaque voyage n'est qu'un faible allégement. En été, cette poste part deux fois par semaine d'Abo pour Grissel Hamn, en hiver une fois ; le bateau qui la transporte est conduit par six hommes. Lorsque le vent est bon, le trajet se fait en peu de temps. On reçoit souvent à Abo des lettres de Stockholm en trois jours. Lorsque le golfe et la mer sont couverts de glace, les bateaux (ont place aux traîneaux, le voyage est rapide et
facile; mais à la fin de l'automne, et vers le printemps 9 parfois aussi dans les mois d'hiver, quand la température est trop douée, c'est une rude tâche à remplir que de s'en aller du port d'Abo à celui de Grissel Hamn. La mer est çà et là libre, çà et là parsemée de bancs de glace. Il faut alors naviguer avec des bateaux à patins que tantôt on traîne sur les glaçons épais, que tantôt on conduit sur les vagues, ici avec la rame et la voile, là avec des crochets. Souvent, au milieu de cette excursion, le vent s'élève tout à coup, charrie les glaçons flottants et emporte loin de son but la pauvre barque ; souvent une brume épaisse enveloppe le ciel, les vagues, et dérobe aux bateliers la route qu'ils doivent suivre ; mais ces hommes, habitués à tous les caprices des éléments, ont une merveilleuse aptitude à reconnaître d'avance le danger qui les menace. Dès le jour du départ, le pilote étudie l'atmosphère et distingue dans la couleur de l'horizon, dans le souffle du vent, dans un nuage presque imperceptible, le temps qui se prépare. S'il prévoit un orage, il ne tente pas le trajet; si les présages sinistres se révèlent à ses regards exercés quand il est déjà en route, il se hâte de virer de bord, et regagne la côte au plus vite. Quelquefois les dépèches restent ainsi deux ou trois semaines dans diverses stations, et les paysans qui sont obligés de venir à jour fixe les chercher à un certain bureau pour les transporter à un autre, doivent lés attendre patiemment. Ce transport d'hiver et d'été ne coûte pas à l'Etat douze mille francs par an. Je laisse à penser quelle faible indemnité les pauvres paysans condamnés à tant de jours d'attente, à tant de fatigues et de dangers , perçoivent sur cette somme quand on en a déduit le traitement des maîtres de poste et les frais d'entretien des bateaux. Cependant ils acceptent avec une touchante résignation les rudes travaux, les froids hivers, les orages et les déceptions; ils aiment leurs îles arides, comme nos paysans de la Franche -Comté aiment leurs
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montagnes, et ces îles ont parfois Une imposante beauté. Quand les employés dé la douane eurent visité notre bateau, il nOUfe fut permis de descendre à terre pendant que l'infatigable MuriaiUj non content de son énorme Cargaison, allait encore se charger de plusieurs cordes de bois. J'entrai dans Une maison de paysans assez pauvre en apparence, mais très-propre : de petites branches de sapin dispersées sur les planchers, quelques chaises en bois ; au fond d'une alcôve un lit recouvert d'une toîîe très-blanche, et sut les murailles quelques grossière* gravures chargées d'ocré et de carmin, représentant les héros du peuplé, Napoléon et Charles XII, tel était à peu près l'aspect de la Chambre d'apparat où le paysan riie fit entrer fort respectueusement, son bonnet à la main. Tandis que la maîtresse de la maison allait fflë chercher une tasse de lait* je causais avec lui, et je lui demandais s'il était d'origine fin-* landaise; -«nott, me répondit-il avec orgueil, mes parents étaient suédois. «—C'est une chose remarquable que ce sentiment de Supériorité nationale qui éclate jusque dans les classes les plus pauvres de la société. La population la
Elus nombreuse de la Finlande est de race finnoise ; la ihlartde n'appartient plus â la 9uède, et, à moins d'une révolution presque incroyable, he lui sera jamais rendue* Cependant les Suédois qUi se trouvent là se souviennent que leurs pères ont été les maîtres de ce pays, et sont fiers de s'appeler Suédois.
ToUt ce que le paysan me racontait dé son existence, de ses joies et de ses travaux, était un Simple et intéressant récit ; c'était le tableau sans art d'une de ces existences paisibles, obscures, ignorées, qui s'écoulent dans la grande vie de l'humanité comme Une goutte d'eau dans les Vagues de l'Océan. Ses ancêtres étaient vettus dans l'archipel d'Alartd, il y â bien longtemps ; ils avaient défriché quelques terres, abattu des bois, construit Une habitation ; lui-* même avait hérité d'Un assez large enclos, d'Uh Champ
d'orge et de pommes de terre ; il avait épousé une jeune fille du voisinage qui possédait aussi un petit patrimoine, et la mer, me disait-il, est là près de nous ; c'est notre ressource, notre fortune. J'ai un bon bateau et trois grands garçons qui n'ont peur ni du vent ni des rochers.
Au dehors de cette habitation, tout avait un aspect attrayant et paisible. Après avoir traversé la cour, arrosée par un ruisseau limpide, fermée de quatre côtés par la grange, par la laiterie et une palissade, on arrivait sur titie colline au pied de laquelle l'industrieux Suédois avait établi une soierie. Le gazon n'avait pas encore reverdi, le champ d'orge n'offrait encore aux regards que ses sillons ternes ; mais l'espace était parsemé de groupes dé sapins qui cachaient sous leurs longs rameaux la nudité du sol ; une belle génisse blatiche errait dans le pâturage, un ehtant courait gaîment après elle, une gelinotte voltigeait de branche en branche, jetant de temps à autre dans soh vol un cri mélancolique. Eh face de cette île, on voyait se dérouler la hier à l'horizbn ; le disque du soleil, éblouissah t de lumière, se penchait sur une baie entre de larges forêts, et répandait un réseau d'or et de pourpre sur le ciel, sur les vagues, sur les bois; nul peintre n'aurait trouvé assez de couleurs sur sa palette pour rendre toutes les variétés de ton de ce large tableau, nul poète n'aurait pu dire le charme solennel et la grâce idyllique de ce paysage.
Au point du jour, on leva l'ancre ; le ciel était pur, le vent favorable. Nous voguâmes rapidement vers l'ihnombrable quantité d'îles situées à l'entrée de la Finlande. Ces îles appartiennent à des paysans qui vont y couper du bois* y récolter tin peu de gazon, et qui y font paître leurs troupeaux pendant l'été. Il n'y a là heureusement point de loups. Quelquefois, pendant l'hiver, ils arrivent des forêts du nord et s'en vont sur la glace cherchant fortune \ alors les paysans se réunissent comme ceux d'tslande à l'approche des ours du Groenland, et poursuivent avec des
pieux et des fusils leurs ennemis affamés. Les uns succombent sur le champ de bataille, les autres s'enfuient avec effroi loin de cette terre inhospitalière.
Bientôt nous arrivons en face des rochers qui dominent la rivière de l'Aura. La mer s'arrête là; les grands bâtiments à voile ne vont pas plus loin. Sur la colline s'élève le village de Backsholm, habité par des marchands, des aubergistes, des ouvriers, et dont les maisons, peintes en rouge, bâties en amphithéâtre, présentent de loin un joli aspect. A l'embouchure du fleuve est le château ; plus loin, on aperçoit les coteaux chauves qui ceignent une partie de la ville, la tour élégante qui servait autrefois d'observatoire, et quelques cabanes de pêcheur. On entre dans le bassin du fleuve, et peu à peu on distingue une double rangée de maisons spacieuses, revêtues de couches de plâtre de différentes couleurs ; dans le fond, une large tour en briques : c'est la ville, c'est la cathédrale d'Abo. A gauche, s'élèvent deux grandes casernes ; à droite, de riantes habitations entourées de jardins. Nous jetons l'ancre auprès d'un pont qui traverse le fleuve. Les droschkis accourent à notre rencontre ; les soldats russes avec leurs longues redingotes, les officiers avec leurs larges épaulettes, et une foule d'oisifs, sont rangés sur le rivage ; les douaniers et les officiers de police arrivent à bord. On m'avait fait grand'peur des uns et des autres : je les ai trouvés d'une politesse extrême. Un voyageur m'avait aussi tracé une sombre peinture des hôtels d'Abo : je suis entré dans une grande et belle auberge fort propre, inondée seulement dès les premiers jours de l'été d'une quantité de commis voyageurs hollandais, belges, allemands, anglais, dont l'idiome mercantile, entremêlé de chiffres, de locutions de banque, et vibrant impérieusement d'un bout de la table à l'autre, est bien le plus effroyable jargon qui ait jamais existé dans le monde. La Finlande a encore une assez grande quantité de produits territoriaux pour lesquels elle manque de
débouchés, et n'a point de fabriques. Les spéculateurs se jettent là avec avidité, comme des vautours sur une proie inerte. C'est une terre nouvelle, découverte par le génie du commerce, c'est la forêt vierge des escompteurs et des courtiers.
Dès que notre frugal dîner finlandais fut achevé, je me hâtai de sortir pour échapper au cercle d'agioteurs qui continuaient à crier et à glapir le cours des différentes bourses de l'Europe sur tous les tons de la gamme. Par bonheur, je fis connaissance avec quelques personnes qui eurent la bonté de me montrer et de m'expliquer ce qu'il y avait pour moi de plus intéressant à voir à Abo.
Cette ville est la cité la plus ancienne et la plus renommée de la Finlande. Son origine remonte jusqu'à l'époque où le christianisme fut introduit dans cette contrée, c'està-dire jusqu'au temps d'Eric le saint (1150-1160). Son nom se trouve souvent inscrit dans les annales du Nord. Souvent elle fut le champ de bataille des Russes et des Suédois qui s'en disputaient la possession ; souvent aussi, l'objet de la sollicitude des rois de Suède. Gustave-Adolphe la dota d'un gymnase et Christine d'une université. Elle eut une bibliothèque nombreuse, plusieurs professeurs illustres, et devint la capitale scientifique et administrative delà Finlande. Ce fut là qu'en 1812, après la fatale campagne de Russie, Charles-Jean XIV et Alexandre se réunirent et conclurent le traité d'alliance, le plan de campagne qui devait inonder du sang de nos soldats les plaines de Leipzig et décider du sort de la France.
Sept ans après, cette ville fut dépouillée de ses privilèges de capitale qui furent transférés à Helsingfors. Seize ans plus tard, elle perdait son université, ses livres, ses collections. — On nous a tout enlevé, me disait un jour, avec un amer regret, un honnête citoyen d'Abo, tout, jusqu'aux portes de notre salle académique. La cause de ce changement est facile à concevoir : l'université d'Abo était
trop près de Stockholm ; par sa fondation, par ses souvenirs, par ses relations littéraires, elle était sous l'influence de la Suède. En la transportant à Helsingfors, lé gouvernement russe remplace une œuvre d'origine étrangère par une œuvre à lui ; il rejette dans l'ombre du passé les traditions de l'ancienne université» et tient près de lui, sous sa direction absolue, cette jeune école qu'il a lui-même créée et dont il a lui-même déterminé les statuts.
Abu est maintenant une de ces villes silencieuses, mélancolique^ qui ont porté une couronne et qui en ont perdu l'un après l'autre toUâ les fleurons, qui brtt eu Uil mouvement actif et qui soht tombées d&hs un moriiè &f* faissetiient, une de Ceë Villes pareilles au* grandes Miiïles déchues qui vivent dans le passé plus que datts le présent* et s'affligent de Voir ce qu'elles sôht devenues en songeaht à ce qu'elles ont été. Il y a encore dans Ces Villes * dans Ces familles, des idées de grandeur qui parfois les trompent elles-mêmes et qui imposent à ceux qui les observent un respect mêlé de pitié. La fortune viendra- tnellé à leur secours? ta nature lés âidëra-t-elle à reprendre Une nouvelle vie? C'est le problème qu'elles Cherchent à résoudre, et qui souvent échappe à leurs efforts.
En 1827* un incendie effroyable éclata dans cette Ville d'Àbo, déjà dépouillée de seg prérogatives de capitale. Le feu prit uri soir, au mois dé septembre, dans la maison d'un marchand j et, au bout de quelques heures, se répandit comme urte mer de flammes* d'une extrémité à l'autre de la cité. En moins de deux jours, toUs les établissements publics* toutes les habitations des particuliers, toutes les rues, furent en partie dévastés, en partie anéantis } il ne resta à la place de l'ancienne et opulente Cité que des décombres fumants, des murailles nues et calcinées, à peine quelques maisohs pour recueillir les pauvres gens privés de leur abri aux approches de l'hiver. En peu d'années» Abo a été rebâtie sur un autre plan. Les rues sont très-
larges* les édifices publics situés à l'écart ; beaucoup de maisons ont été construites en pierres et séparées l'uhe de l'autre. Abo occupe à présent un tïés-vaste espace, et ne renferme pas plue de douze mille habitants ; ses places, ses rues* si larges* semblent désertes» et le mouvement de sort port est presque nul. La réunion de la Fi ri la ri de à la Russie n'a f)as seulement privé cette ville de son autorité administrative, de ses établissements scientifiques; elle a comprimé et presque paralysé son commerce. Autrefois Abo exportait librement en Suéde tous les produits de la province dont elle m le chef-lieu et de quelques autres provinces voisines; Cette exportation est maintenant entravée par la douane suédoise, qui la traite Comme une ville étrangère et la soumet à un rude tarif. Elle ne peut guère se tourner du côté dé la Russie, car elle n'y porter tait d'autres produits que ceux que la Russie possède déjà elle-même. Il faut donc qu'elle cherche ailleurs un débouché) et jusqu'à ce qu'elle Tait trouvé, elle languira.
Les deux édifices situés aux deux extrémités de la cité » l'observatoire et le château, qui annonçaient autrefois de loin sa splehdeur, sottt aujourd'hui comme deux monuments de sa décadence* Les instruments de l'observatoire ont été transportés 6 Helsingfors. Le château, aussi ancien que la ville même , était jadis regardé Comme Tune des forteresses de ltt Finlande • plus d'une fois il arrêta l'invasion des Russes et résista aux attaques deë divers partis politiques qui , aux Xiît e , Xiv% xv e et XVI e siècles, fee dis^ pUtaient le gouvernement dé la Suède; C'est dans ce château que le malheureux Éric XIV, dépouillé de sort sceptre , fut enfermé quelque temps pour s'en aller ensuite mourir à OfebyhUs^ Aujourd'hui Cet édifice , illustré par tant de traditions) est occupé par une garnison de deux cent cent cinqu&hte hommes et par des prisonniers.
J'ai plus d'une fbià , danfc le cours de mes voyages* visité les hospiceê , les pH&ons et tout Ce qu'on nomme
si généreusement les institutions de la justice humaine, et les établissements de bienfaisance ; jamais aucun de ces douloureux refuges du vice et de la misère ne m'a fait autant de peine à voir que celui d'Abo. Le gouverneur de la citadelle, prévenu de notre visite, avait, selon les usages russes , ordonné des préparatifs cérémonieux pour nous recevoir. A notre arrivée, nous trouvâmes la garde sous les armes; le concierge vint nous ouvrir la porte revêtu de son uniforme ; un officier et un chapelain marchaient devant nous, suivis de deux gardiens portant des flambeaux, car en plein jour même les chambres que nous allions parcourir sont complètement obscures. Les prisonniers étaient debout rangés comme des soldats le long des murailles ; il y en avait de vieux, coupables de récidives et déjà endurcis, qui cependant nous regardaient avec une visible émotion , d'autres tout jeunes qui venaient de faire le premier pas dans la voie fatale et qui baissaient la tête à notre approche. Cette prison renferme les hommes jugés par le tribunal de la province pour un grave délit et qui attendent de l'empereur la confirmation de leur sentence. Les plus coupables sont envoyés en Sibérie, d'autres condamnés aux travaux forcés dans la forteresse de Sveaborg ; quelques-uns achèvent à Abo leur temps d'incarcération > L'Etat leur donne le pain et six kopecks d'argent par jour (environ quatre sous de France) , avec lesquels ils achètent à un prix fixe ce qu'ils veulent pour leur nourriture. Ils ne sont d'ailleurs astreints à aucun travail, ce qui est encore un vice de plus dans l'organisation de cette prison.
Le femmes seules sont forcées de travailler; elles ont des quenouilles, des métiers, et doivent accomplir chaque jour une certaine tâche ; mais il n'en résulte pour elles aucun bénéfice , le produit de leur travail appartient à l'Etat. Les malheureuses étaient debout, alignées le long des murailles , quand nous entrâmes dans leur atelier.
Elles avaient paré cet atelier pour nous recevoir, elles avaient formé avec du gazon et des branches de sapin une sorte de parterre émaillé. Ces riantes dépouilles de la nature au milieu d'une prison, ces meubles du cachot nettoyés , pour tromper nos regards, ce cortège cérémonieux qui nous accompagnait dans notre visite, et ces victimes immobiles et silencieuses offertes à la froide curiosité de notre escorte , formaient un affligeant spectacle. Quand nous sortîmes de cette salle, il me sembla que je commençais à respirer, et, quand le concierge vint d'un air enjoué me demander si je ne voulais pas continuer ma visite , je me hâtai de le congédier, car je ne me sentais pas le courage de contempler plus longtemps une telle infortune avec l'impuissance d'y apporter quelque adoucissement.
Il y a encore à Abo une maison de correction pour les femmes condamnées seulement à une détention temporaire ; les unes filent , les autres tissent le chanvre ou la laine, et d'autres encore sont occupées à coudre les vêtements à carreaux jaunes et gris que portent les prisonniers du château. Deux femmes ont demandé dernièrement comme une faveur à être enfermées dans cette maison ; elles n'avaient plus ni asile , ni famille , n'osaient pas mendier et ne trouvaient point d'ouvrage ; la prison leur offrait un refuge, un rouet et six kopecks par jour : elles y sont entrées.
L'église d'Âbo est un monument intéressant, non par son aspect extérieur, qui est lourd et grossier, mais par sa structure intérieure, qui porte le cachet de trois époques différentes. Cette cathédrale a été le berceau du christianisme en Finlande ; c'est là que fut établi le premier siège épiscopal , c'est là que les familles nobles se glorifiaient d'être enterrées. Tous les caveaux des chapelles sont remplis d'ossements ,* quelques-uns sont revêtus d'inscriptions et ornés de monuments splendides. Là est l'épitaphe de
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Catherine Morsson, cette fille du peuple que le roi Éric XIV fit reine de Suède, et qui * après avoir porté la couronne, vint mourir obscurément tm Finlande, tandis que son royal époux mourait en prison. Au fond de la môme chapelle , on aperçoit deux statues en marbre blanc de grandeur naturelle, debout sur un sarcophage supporté par des coloniies de marbre Hoir : c'est le petit*fils d'Éric XIV* le riche et puissant Glas Tott> avec ses cuissards ciselés et son armure de guerre » et sa femme revêtue d'une longue robe brodée, parée de ses colliere et de ses bracelets comme pour un jour de noces. Dans une autre est le monument de Stalhandsk* l'un des généraux de la guerre de trente ans.
L'incendie de 1887 ravagea cette église, les cloches fu-* rent fondues ; l'autel, la chaire, l'orgue furent brûlés, et plusieurs tombes en pierre dévastées par les flammes ; avec le produit des quêtes, des souscriptions» on est parvenu à réparer ces désastres. Un brave boulanger, qui avait amassé dans son métier environ 60,000 francs, qui n'avait plus de famille , et qui était désolé de ne plus entendre l'orgue dont les accords religieux édifiaient sa jeunesse, a légué en mourant toute sa fortune à l'administration de la cathédrale pour qu'elle en fît construire un nouveau. Son vœu est accompli, un oïgue éblouissant dé peintures et de dorures, composé de cinq mille tuyaux, s'élève à présent jusqu'à la voûte ; c'est le plus gfand orgue qui existe dans le Nord » on doit l'inaugure)* prochainement.
Près de l'église est l'ancien édifice universitaire commencé par Gustave IV* achevé par l'empereur Alexandfë. Il renferme à la fois les appartements du gouverneur, les salles du conseil, du chapitre métropolitain, les caisses de la banque -, la poste, la grande salle de l'académie. On appelle cet édifice Y Omnibus d'Abo.