‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 7 sur 36 · A M. LE COMTE MOLE · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE MOLE

A vingt-deux tailles suédois (60 lieues) d'Abo mi ltt cftpi* taie de la Finl&ndé, Helsingfors* Nulle diligence ne vient sur cette route en aide aux voyageurs. Si l'on ne veut pas feire ce trajet par mer et attendre les bateaux à vapeur, qui ne commencent leur tournée hebdomadaire qu'en été et la terminent en automne, il fout prendre des chevaux de poste, acheter Une voiture, ou se confier à la bmâkœtra, On nomme ainsi la charrette des paysans* c'est un rude moyen de transport* Qu'oh se figure Une espèce de tombereau posé sur deux roues avec une planche clotiée en travers, et quelquefois liée tout simplement âUi deu* extrémités par une corde» C'est là-dessus que le Voyageur s'asseoit côte à côte avec le paysan qui lui Sert de cocher. Il n'y a là ni dossier ni appui ; on est obligé d'user constamment d'une manœuvre habile pour garder l'équilibre sur ce siège vacillant, et de s'y cramponne! 4 avec les deux mains aux endroits difficiles A peine a-t-ott Coin-

mencé à se familiariser avec ces cercles en fer, ces clous et ces aspérités, qu'on arrive à la station; il faut reprendre alors un autre chariot et lier connaissance avec un nouveau siège tout aussi peu commode que le précédent. J'avais fait l'essai des bondkara en Norvège et n'étais pas tenté de le renouveler. Un de mes nouveaux amis de Finlande, M. Arnell, eut la bonté de me prêter sa voiture, une très-bonne et très-confortable calèche à deux chevaux, et, grâces à lui, j'ai parcouru fort commodément la route d'Helsingfors.

L'organisation de la poste est en Finlande la même qu'en Suède ; à chaque distance de cinq ou six lieues, on trouve le gastgificaregard, où il doit y avoir un certain nombre de chevaux appartenant aux maîtres de poste, et de chevaux de réserve fournis par les paysans de la commune. À chaque relai, il y a un cahier ou journal (dagbok) numéroté, coté par l'autorité du district, où le voyageur doit inscrire son nom, le lieu d'où il vient, celui où il va, et le nombre de chevaux qu'il a pris ; c'est une mesure de police qui aiderait au besoin à suivre les traces d'un fugitif. Ce journal indique la distance par werstes d'une station à l'autre, et ce que l'on doit payer pour chaque trajet, en sorte que, sans avoir besoin de prononcer une parole, l'étranger qui ne saurait pas la langue du pays peut régler son compte, prendre ses chevaux et partir. Le même journal lui offre de plus, à chaque page, une colonne d'observation où il peut formuler les plaintes qu'il aurait à faire contre le maître de poste. Chaque mois, ce cahier est envoyé au chef du district, et le maître de poste sur lequel pèse une de ces fâcheuses annotations est obligé de comparaître devant lui pour se justifier.

Le prix des relais est, du reste, on ne peut plus jnodique. On paie 2 kopecks d'argent par werste pour chaque cheval, ce qui ne fait pas plus de 30 centimes par lieue de France ; et, si l'on donne quelques sous au postillon, il

ôte respectueusement sa casquette et remercie avec une gratitude profonde. Les chevaux sont généralement petits, mais alertes; ils s'en vont toujours trottant en plaine comme des rats, et galopent comme des coursiers Sauvages à la descente. Avec un attelage qui , au premier abord, semble chétif et impuissant, on fait facilement trois lieues et demie à l'heure.

À chaque werste s'élève un large poteau où est inscrite d'un côté la distance de la station que l'on vient de quitter, et de l'autre celle de la station où l'on va. Je crois qu'on pourrait sans inconvénient réel diminuer ce luxe de poteaux; mais celui qui a eu l'idée de les établir a certainement compris une des grandes jouissances du voyageur, qui est de pouvoir mesurer à chaque instant le chemin qu'il a parcouru et celui qui lui reste à parcourir, de pouvoir délimiter d'une manière certaine le paysage qui lui a plu, le village qui l'a intéressé ; c'est, sur le chemin désert, comme un souvenir amical des lieux habités, comme un encouragement qui attend à toutes les cinq minutes le passant fatigué. En hiver, ces poteaux sont des jalons précieux qui l'aident à reconnaître sa route au milieu des amas de neige.

La route d'Abo à Helsingfors est entretenue avec soin, mais silencieuse et déserte. Sur un espace de soixante lieues, il n'existe pas une ville et pas un village, et, dans le temps que j'ai mis à la parcourir, je ne crois pas avoir rencontré six voyageurs. Son aspect ressemble du reste à celui que j'avais déjà observé sur plusieurs points de la Suéde. Tantôt on passe au milieu d'une forêt de sapins et de bouleaux, tantôt on gravit une colline parsemée de rocs, tantôt on descend dans une plaine de sable où coule mollemerit une rivière. A quelques werstes de Biorsberg, j'ai vu une cascade et une forge ; un peu plus loin , on découvre un lac entouré d'une ceinture de bois ou d'un rempart de granit. Les plus beaux lacs de la Finlande sont dans les

tt LETTRES

provinces de Savolax et de Carélie, qui par la fraîcheur de leurs vallons, les vertes pentes de leurs collines, rappellent les sites variés et pittoresques de la Dalécarlie. Sur ce sol rocailleux, sablonneux, ici couvert de mousse, là hérissé de forêts, partout où il y a un coin de terre cultivable, il est eultivé avec habileté et persévérance. Les Finlandais sont de très-bons agronomes; ni le travail du labourage, ni l'intempérie des saisons, ni la nature cruelle qui trompe leurs efforts, ne les épouvante. Ils ont porté le soc de la charrue au delà du cercle polaire, et récolté de l'orge sur les confins de la Laponie. Partout où il y a quelque champ, il y a une habitation. Ce n'est souvent qu'une chétive cabane en bois, haute de quelques pieds, éclairée seule* ment par une vitre, plus semblable à un colombier qu'à une habitation humaine : n'importe, elle suffit pour abri* ter une famille ; il en sort des hommes robustes, habitués aux privations, endurcis aux fatigues, de» femmes qui portent le type auguste de la beauté sous les vêtements de la misère. Un jour, la jeune couvée, élevée avec du lait aigre et dep pommes de terre, quitte son nid ; filles et garçons entrent au service et prélèvent sur leur salaire une dîme pieuse pour leurs vieux parents, qui, à l'aide de ce secours filial, achèvent dans une sorte d'aisance une vie commencée dans les fatigues et l'anxiété. Il fout bien peu pour rendre heureux ces pauvres gens, pour les récompenser d'un acte de complaisance, d'un service» L'argent est rare parmi eux ; ils sont honnêtes dans leurs transactions, modérés dans leurs désirs. Quelques roubles leur semblent un trésor, quelques kopecks les enrichissent. J'ai dîné un jour dans une jolie petite auberge, en face d'un lac charmant ; on m'a servi des œufs frais, du poisson, une moitié de coq de bruyère, du lait et du café : lé tout coûtait un franc. Uq autre jour, je donnais deux kopecks d'argent à une femme qui m'avait apporté une tasse de lait : «Ah! le bon monsieur! s'écria l'honnête créature,

SUR Là RUSSIE. *S

avec les formes respectueuses du langage suédois qui ne permettent de parler qu'à la troisième personne ; le bon monsieur peut boire beaucoup de lait pour deux kopecks ; » et, pour mettre sa conscience en repos, elle courut m'en chercher une autre tasse.

Une seule fois, dans le cours de mon voyage, j'ai eu à me défendre d'une de ce* exigences qui, dans d'autres pays, atteignent à chaque instant l'étranger. Un de ces paysans finlandais qui, par l'isolement de leur habitation, sont obligés d'être à la fois charrons, forgerons, cordonniers, avait fait pour moi le métier de sellier; il avait raccommodé le harnais de l'un de mes chevaux et me demandait pour ce travail un prix qui me parut exorbitant : « Ce n'est pas bien, lui dis-je d'un ton calme et sérieux ; je ne reconnais pas là l'honnêteté des Finlandais. » Le pauvre homme rougit, baissa la tête et me répondit en balbutiant : a C'est vrai, j'ai eu tort; monsieur me donnera ce qu'il jugera convenable ; » et il s'en alla avec ce que je lui mettais dans la main, honteux d'avoir eu une prétention dont un ouvrier anglais se serait glorifié.

Le lendemain, c'était à moi d'être honteux et de me repemtir. Il faut que je raconte, pour mon humiliation, cette scène dont Sterne eût fait un délicieux chapitre. J'étais dans ma voiture au milieu d'une plaine monotone, la tête penchée sur un livre : tout à coup je sens quelque chose d'humide qui me frappe le front, je me lève, j'aperçois un enfant qui courait à côté des chevaux, et tournait son visage vers moi ; je crus qu'il m'avait jeté du gravier ou de la terre, et je lui adressai en colère je ne sais plus quelles rudes injures. Le pauvre enfant s'enfuit effrayé, et, en me rasseyant, je trouvai à côté de moi un bouquet d'anémones ; c'étaient les premières fleurs du printemps, les premiers dons d'une froide nature, que l'innocent enfant m'apportait pour recevoir en échange une légère aumône. Je me reprochai mon injustice, je voulus faire arrêter la voiture,

il était trop tard. Quand je le rappelai, l'enfant courait encore plus fort et s'en allait avec douleur chercher un refuge dans sa cabane.

Grâce à l'honnêteté, à la douceur des habitants de ce pays, un voyage en Finlande est comme une heureuse et facile promenade, et quand j'arrivai à la station voisine de Helsingfors, il me sembla que la route avait été bien courte.

Je venais de voir l'ancienne et vénérable ville d'Abo, fondée par la Suède, ennoblie par la Suède, déchue de sa grandeur du jour où elle avait été séparée du pays d'où lui venaient sa vie et sa fortune ; j'entrais dans la ville nouvelle adoptée et enrichie par la Russie. C'était à quelques lieues de distance l'histoire primitive et l'histoire récente, la chronique du pays réunie en deux pages.

L'origine de Helsingfors ne remonte pas au delà du XV e siècle; elle fut construite en 1550, par l'ordre de Gustave Vasa. Son nom lui vient d'une colonie de la province de Helsingland, établie dans le voisinage depuis plusieurs siècles. En 1639, la ville de Gustave Vasa émigra tout entière, les habitants abandonnèrent le lieu que leurs ancêtres avaient choisi, et s'en vinrent avec leurs maisons en bois s'établir sur l'emplacement où s'élève la ville actuelle de Helsingfors. La nouvelle cité porta le même nom que l'ancienne, et Christine lui conféra d'importants privilèges. Les guerres et la peste, la famine et l'incendie, la ravagèrent tour à tour ; elle grandit péniblement et s'enrichit peu. Cent ans après sa migration, elle ne comptait pas plus de cinq mille habitants. Aujourd'hui elle en renferme environ seize mille, et occupe autant d'espace qu'une des grandes cités de France ; c'est une ville attrayante et animée, qui se regarde avec joie dans sa fortune nouvelle et parle avec confiance de son avenir, une ville qui a vu, dans l'espace de quelques années, des centaines d'habitations surgir comme par enchantement dans son enceinte, et des

édifices splendides s'élever sur un sol naguère encore aride et nu. Ses rues pont larges, longues et tirées au cordeau, ses places publiques dessinées carrément, et, d'une de ses extrémités à l'autre, Helsingfors a la symétrie des cités construites d'un seul coup par l'autorité d'un souverain. Elle est droite comme un soldat sous les armes, coquette et parée comme une jeune femme qui aspire à faire des conquêtes. S'il se trouve encore çà et là quelque rustique construction, quelque cabane chétive, dernier débris d'un autre temps, elle s'incline timidement devant les hautes maisons en pierre qui l'entourent, elle se cache comme un pauvre honteu* de son obscur vêtement au milieu de ses richeg voisins.

Tout ce qui donne è une ville un caractère d'autorité et d'agrément, tout ce qui instruit et tout ce qui plaît, tout ce qui régit les habitants d'un pays et attire les étrangers, tout a été en peu de temps réuni dans cette ville par le seul signe d'un sceptre puissant : grande cour judiciaire et sénat, université et caserne, observatoire et maison de bains, parcs et promenades. L'aspect de Helsingfors offre du reste à chaque pas l'empreinte du vaste empire auquel la Finlande a été réunie ; la physionomie nationale, si marquée encore dans quelques autres villes du pays, si forte et si vivace dans les provinces de Savolax et de la Carélie, s'eiîace ici peu à peu sous l'influence des mœurs et de l'autorité russe. Déjà les droschkis russes sillonnent les rues , les cochers finlandais prennent la longue redingote, la ceinture et le chapeau évasé des isvotschiks. Les enseignes des marchands et des artisans sont peintes comme à Pétersbourg, le nom de celui qui les fait placarder à sa porte est suédois , le titre de sa profession est écrit en russe. Des soldats russes paradent sur la place, au son des clairons et des trompettes. Helsingfors a six mille hommes de garnison dans son enceinte et six mille dans dans sa forteresse : c'est plus qu'il n'en faut pour donner

à une ville de seize mille âmes une apparence toute militaire. Les fonctionnaires de Helsingfors font de fréquents voyages en Russie, et chaque année un assez grand nombre de familles russes viennent ici passer une partie de l'été et y apportent leurs usages. Le luxe aristocratique de Saint-Pétersbourg pénètre peu à peu à Helsingfors; la capitale de la Finlande dévie de la simplicité traditionnelle des anciennes mœurs finlandaises. On se plaint de la cherté toujours croissante des denrées, et Ton continue à s'abandonner au torrent. Les nobles, les hauts fonctionnaires, donnent l'exemple, et la bourgeoisie les suit pas à pas, comme cela arrive partout. Les salons de l'aristocratie de Helsingfors sont aussi élégants que les plus beaux salons de Paris, et la société qui les fréquente, finlandaise de cœur, russe par circonstance, française par l'esprit et les manières, présente à l'étranger un curieux assemblage d'idées, de sympathies, de traditions anciennes, d'espérances nouvelles et de langues diverses. Dans la même soirée, on entendra raconter les contes populaires des bords du Tornéo, les anecdotes de la cour impériale et les dernières nouvelles de la France ; on vantera tour à tour un chant de M. Lamartine, une ballade naïve de Finlande, les vers suédois de Tegner, ou les élégies russes de M me la comtesse Rostopschin. Un officier arrivant d'une garnison lointaine parlera de l'aspect de la Sibérie ou des peuplades sauvages du Caucase ; une femme dira le voyage qu'elle a fait récemment en Italie ; une autre décrira avec enthousiasme les rives de la Neva, et tout ce mélange de faits, d'analyses, de récits cosmopolites, a vraiment un grand charme. Je ne connais qu'une seule question qu'on aborde difficilement dans ces causeries si vives et si diaprées, c'est la question politique, soit que les belles dames de Helsingfors ne se soucient point d'aventurer les grâces de leur esprit dans les parages rocailleux où celles de Paris marchent d'un pied si léger, soit

qu'elles craignent l'oreille de la police et de la censure.

Cette société est du reste très-spirituelle, très-éclairée, et pratique avec une amabilité parfaite les vertus hospitalières de ses ancêtres. L'hiver, les soirées et les bals la réunissent fréquemment; Tété, elle émigré en partie pour la campagne. Ceux que leurs fonctions retiennent en ville se consolent de leur solitude par le mouvement continuel des bateaux à vapeur, par l'arrivée des étrangers qui viennent peupler la maison de bains ou les jolies villas des environs de Helsingfors.

A quelque distance des faubourgs de la ville est l'hospice des fous, magnifique édifice, construit récemment au milieu d'un grand parc, au bord de la mer. On y arrive en longeant le mur du cimetière, ce refuge de toutes les douleurs ; on y entre et l'on en sort par la chapelle, pour invoquer en passant la miséricorde de Dieu ou le remercier à l'heure de la guéri son. De chaque côté, on aperçoit une vaste perspective dont l'aspect seul doit distraire les regards de ceux qui souffrent. Ici apparaît la haute tour de l'église, qui s'élève au-dessus des maisons de la ville comme une pensée d'espoir ; là le golfe , où souvent la pauvre barque surprise par l'orage vacille et chavire, comme la raison humaine dans les orages du monde.

Deux médecins, dont l'un a visité avec soin les meilleurs hospices de France et ceux des principales villes de l'Europe, donnent leurs soins journaliers à cet établissement, sous la surveillance immédiate du directeur général des institutions médicales de Finlande, M. Haartmann, qui a puissamment contribué à sa fondation. Il y a là soixante-trois fous, hommes et femmes, riches et pauvres, les uns payant - eux-mêmes une pension , les autres envoyés dans cette maison par la pitié de leur paroisse. Pour une somme de 500, de 400, de 300 francs même, l'hospice les adopte ; mais lorsqu'ils meurent, l'hospice partage

Imt héritage avec leurs enfants. Chacun d'eux occupe une jolie chambre très-propre, bien meublée. Quand le temps est beau, les Uns se promêhent en plein aîr, d'autres travaillent au jardin ; pour les jours de pluie , Ils ont de larges corridors, une salle de jeu et Urt billard; l'établissement est entretenu avec un soiti admirable. En voyant cette maison élégante, ces salles fraîchement décorées, ces allées bordées d'arbres et de gazort , on oublie presque la misère dont elles sont l'asile ; et pourtant quelle misère ! La plupart des cas de folies enregistrés dans Cet hospice sont produits par des chagrins de famille , par des habitudes d'ivrognerie, quelques-uns par l'exaltation religieuse, très-peu par l'amour. J'ai vu là une malheureuse femme qui porte Un nom français illustre, et que la mauvaise conduite de son mari , la perte de sa fortune, ont jetée dans cet asile de la douleur. Une autre, née dans une condition obscure, a perdu la raisoh en voyant la beauté de ses filles et en songeant aux dangers auxquels cette beauté les exposait, « Ah ! mes filles , s'écrie-t-elle sans cesse, mes chères filles, qui sont si pauvres et si belles ! » Et toutes les angoisses, tous les déchirements , tous les amers regrets que l'amour peut produire, éclatent dans le cœur de la tendre tnère. Une troisième, jeune encore, était entrée à l'hospice complètement folle ; un homme l'avait abandonnée après l'avoir séduite : elle est devenue mère, et le sentiment de la maternité lui a rendu la raison. Elle a quitté le monde abondonnée de ses amis , condamnée par les médecins ; elle va y rentrer avec le pâle enfant qui l'a guérie.

Dans une autre partie de l'édifice, on m'a montré un homme qui a eu une tragique histoire. Il occupait une place assez importante de juge dans un district de la Finlande ; il devint amoureux d'une jeune fille, et entretint avec elle des relations fatales. Un jour, la malheureuse fut traduite devant lui comme coupable d'infanticide. Le

crime était avéré ; elle-même le reconnaissait, et le texte de la loi n'était que trop formel. Il signa la sentence d'une main défaillante, et tomba sur le parquet. Lorsqu'on le releva, il était fou. — Dans la chambre voisine, un étudiant se balançait sur sa chaise, le visage pâle, l'œil hagard : la débauche en avait fait un idiot. Plus loin, un pauvre prêtre de campagne murmurait d'une voix mélancolique des prières et des versets de la Bible. Les idées religieuses, les scrupules de conscience, avaient renversé l'équilibre de son esprit.

Après avoir vu ces images vivantes de tant de misères, ces naufrages du cœur et de la raison, on a besoin de chercher au dehors, dans l'aspect salutaire de la nature, une distraction aux pénibles pensées qu'un tel tableau réveille dans l'esprit, et <5e jour-là, je m'en allais avec un nouveau charme errer le long des grèves de Helsingfors, comme si la captivité des malheureux que je venais de voir me rendait la liberté plus douce, comme si, au sortir de leurs cellules, l'azur du ciel était plus pur, les bois plus verts, l'espace plus large. Je ne connais pas d'ailleurs, après celle de Stochkolm, une situation plus pittoresque et plus belle que celle de Helsingfors. Cette ville s'étend sur une vaste presqu'île, parsemée de collines agrestes et de frais vallons ; de tous côtés, la mer l'entoure comme une ceinture d'or et d'argent, émaillée de bois et de roc de granit. Ici la côte sablonneuse s'abaisse jusqu'au niveau des flots, qui y jettent avec un doux murmure leurs dentelles d'écume, leurs franges de nacre et d'azur. Là elle est hérissée d'un rempart de pierres pyramidales, plus loin couronnée d'une forêt de sapins. Sur l'esplanade, sur le quai, sur les places, est l'agitation, le mouvement continu du monde, des chevaux, et, à quelques centaines de pas, la solitude sauvage, l'horizon lointain , et nul autre bruit que le soupir des flots ou le gémissement de la rafale.

En face du port s'élève la puissante forteresse de Svea-

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Bôrg, qui, avec ses sejpt îles garnies de bastions, traverse le golfe comme une barrière de fer, défend la Côte et la ville, et ouvre une large rade aux bâtiments de guerre. Le comte Ehfëhstyerd , feld-irtaréchâl de Suède, construisit cette forteresse et demanda qu'oii y mît son tombeau. Paâ Un roi d'Egypte n'a eu une sépulture plus belle, et je ne Connais pas une inscription funéraire plus imposante que celle-ci : « Ëtt ce lieu repose le coiftfê Auguste Ehrens- Werd, ehtdUré de soh œuvre, des remparts de SVeâborg et de la flotte militaire. » La première pierre de là éitadellé fut posée ëh 1749 pat le roi Frédêrié, la dernière en 1758 par Gustave lit. Ges deux dates sont gravées sur la pierre. Une autre inscription Signale ainsi ld situation de la forteresse : « ëveàbdrg, qtii d'un côté touche â là mer et de l'autre au rivage, dottne à ses sages souverains la ddihiiiatloU de la terre et des flots. f>

Après la conquête de Viborg et de l'ingermattië pàf Pierre le Grand, cette forteresse était lé dernier rettipâH de la Suède Contre la Russie, le soutien de ses provinces finlandaises, le point dé ralliement de ses troupes et de ses bâtiments de guerre. Au mois de mars 1808, elle fut assiégée parles Russes, et, deux mois après, l'amiral Cronstadt, qui là défendait, capitula avec sept mille cinq cents hommes de garnison, deux frégates, trois mille barils de poudre, dix mille cartouches , deux mille boulets et une prodigieuse quantité d'autres munitions dé guerre et d'approvisionnements de toutes sortes. Les Russes avaient à peine assez de troupes pour remplacer sur lés bastions, dans les ëasernes, les milliers d'hommes qui défilèrent devant eux. Ort n'a jamais pu savoir le secret de cette capitulation sans exemple dans l'histoire moderne. L'amiral Cronstadt avait fait ses épreuves en diverses circonstances, Chacun le regardait comme Un homme dé courage et un officier expérimenté ; rien né prouve qu'il ait été assez misérable pour trahir son pays et Vendre son

hoiiiiëliï a prix d'argent. Oti ne peut ëtoirë ttôn pltlë que, Soutenu comme il Tétait pat Uh corps nombreux, maître d'une citadelle, pourvu abondamment de tout ce qui était nécessaire à sa défense , il ait pu se laisse? effrayer par l'aspect d'Ufie aïinêe campée sur la côte et moins forte que la sieniie. L'événement qui détermina là reddition entière de là Finlande à là ttusSiê, est un problème dont personne n'a pu doilhei* ettcofe la solution, fin quittant là forteresse, l'amiral, qui d'abord avait manifesté le désir de se rendre en Suéde pour expliqué? au roi les motifs de sa conduite, Renonça à ce projet, qui, fl vrai dire* notait bas pour lui sans danger, et se retira à Hëlsihgfdft. Là, il abdiqua tdUt emploi, s'éloigna dé ses anciennes relations, S'isola complètement du ttiôhde, et hloUfUt quelques ahnées après. Un fohclioniiairë finlandais qui l'avait particulièrement conhU, m'a assuré qu'il était mort de chagrin.

Chaque jouir, urt bateau â Vapeur fait plusieurs fois le trajet de flelsingfoft â Svëaborg, et porte les passagers jusqu'au pied de la forteresse. Si Toh pénètre danà l'enceinte, on ne rencontre que des forçats traînant leur chaîne et des soldats. Si l'on fait mine de S'arrêter en face d'Uhe inscription ou de vouloir franchir le seuil d'Une porte, Utt factionnaire, lé sabre sUr la hanche et le fusil au bras* vous adresse aussitôt un énergique commandement qui coupé court aux velléités de causerie et d'exploration.

SUr les rivés du golfe, sur les bords des baies, qui se découpent et fuient de tous côtés, il y a Une quantité de ravissantes maisons de campagnes et de sites admirables. Le dernier qu'oh vient de voir est celui qU'ott proclame le plus beau; on traverse un bras de mer, on gravit une colline, et on en Voit Utt plus beau ettcore. C'est comme un pays de fées, un pays trop ignoré, auquel on pensera souvent quand on en aura Connu la douce et mélancolique beauté. Pour mdt , je me souviendrai toujours des forêts ' de Standsvik, des coteaux solitaires de Mailand, des verts

jardins deTraëskenda, désirais horizons de Lemmsœholm.

Quand j'arrivai à Helsingfors , toute la ville était en mouvement; on attendait le prince héréditaire, et on lui préparait une réception pompeuse. L'architecte impérial et les ouvriers transformaient en salon de bal la grande salle de l'hôtel des voyageurs; les cuisiniers des riches familles avaient été mis en réquisition pour préparer le souper. Dans les salons, on n'entendait parler que de gaze et de dentelles ; chez les marchands, on étalait les pièces de soie de Lyon et les velours d'Allemagne. Le printemps seul, le paresseux printemps du Nord, auquel on demandait des fleurs et des fruits, faisait la sourde oreille et continuait lentement sa marche habituelle.

Les salves d'artillerie retentirent enfin sur les remparts de Sveaborg. Le grand-duc arriva sur un magnifique bateau à vapeur. Il alla d'abord à l'église , selon l'usage des souverains russes. Il visita le sénat, l'université, dont il est le curateur, et les établissements de bienfaisance ; puis, le soir, il parut au bal, préparé depuis tant de jours. C'est un grand et beau jeune homme, d'une figure douce et intéressante. Dans le rapide entretien qu'il a bien voulu me faire l'honneur de m'accorder, il a parlé avec une grande justesse d'esprit de quelques pays étrangers, et avec une vive sympathie de ce beau pays de Finlande, qu'il venaitvoir pour la première fois, et doqt l'aspect le charmait. U était accompagné du prince de Mentschikoff, gouverneur général de la province, amiral de l'empire, l'un des hommes les plus spirituels et les plus instruits qui existent parmi les hauts fonctionnaires russes. A chaque instant, le grand-duc se tournait vers lui, et semblait le consulter avec la déférence d'un élève modeste qui interroge son maître. Le lendemain au soir il partit, après un autre bal, accompagné d'une foule d'étudiants, de bourgeois, d'ouvriers, qui faisaient retentir l'air de leurs acclamations , et d'une quantité de femmes qui se précipitaient

vers le rivage avec leurs robes de gaze et leurs guirlandes de fleurs. Si l'atmosphère de la cour et l'exercice du pouvoir n'altèrent pas son heureuse nature, le grand-duc promet à la Russie un souverain d'un noble caractère et d'une rare douceur.

Hélas ! la France avait aussi un prince jeune, doué des plus belles qualités, de l'instruction la plus sérieuse, aimé et respecté de tous ceux qui l'avaient connu. Celui-là avait déjà fait ses preuves d'honneur et de courage, celui-là avait vécu d'une vie d'études et d'etpériencesi d'une vie pleine de nobles pensées et de douces affections. Nous aimions à le voir s'élever au-dessus de nous, nous les hommes de son âge ; nous parlions de ses vertus avec orgueil, et de son règne futur avec un large espoir. La mort nous l'a enlevé, et quand on a appris la nouvelle de cette affreuse catastrophe qui a troublé l'Europe entière, et quand j'ai mm dans l'éclat de sa forte et dé sa jeunesse le prince héréditaire de Russie, j'fti pensé à Celui qui était naguère encore notre jtfirtce héréditaire, ft Côti* que sa mort livre à d'éternels regrets ; et j'ai détourné là tête avec douleur.

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