LETTRE H
AU MÊME
Ouchi, près Lausanne, ce 27 juillet.
Excursion a Gruyères. — Châtel-Saint-Denis.
— Bulle. — Le Molesson. — La ville de Gruyères et son château. — Montbovon.
— Vue admirable du Col-de-Jaman.— Retour à Lausanne par Clarens et Vévey.
Ma première excursion dans les Alpes a été dirigée vers les montagnes de Gruyères. Cette partie du canton de Fribourg est assez peu fréquentée des voyageurs, et je me suis convaincu que c'est bien plutôt leur faute que celle du pays, s’il ne jouit pas de la même célébrité que ses fromages. Je voulais aussi, du pied de cette Dent-de-Jaman, dont la forme si remarquable attire les regards de toutes les parties du lac de Genève, contempler les lieux qui forment ce qu'on peut appeler le sol classique de l’Aéloïse.
Je quittai à Jévey la grande route qui mene au Valais, pour prendre, directement au nord, le chemin de Bulle. Ce chemin s'élève constamment, durant trois lieues, sur la croupe quelquefois assez âpre du Jorat , au bord d’une gorge étroite et sauvage, dont la stérile Yéveyse remplit les profondeurs. Je traversai ces hameaux solitaires, plus dignes, quoi qu’en dise Rousseau, de servir de repaires aux chasseurs que d'asiles aux amans, et où une imagination enflammée par les desirs peut seule transporter le siége et l’idée d’un bonheur qui n'existe guère que dans les illusions de Pamour (1). En plusieurs endroits, le précipice s’ouvre assez près du voyageur pour causer de linquiétude à tout autre qu’un Saint-Preux; et la route elle-même n'était pas tout-à-fait exempte de dangers, 1l y a quelques années.
Mais, depuis l’affranchissement du canton de Vaud, la sollicitude de ses magistrats, qui s’est exercée sur tous les objets utiles, semble s'être principalement attachée à rendre de toutes parts plus accessible un pays devenu plus libre. La route dont je parle a été élargie, débarrassée des rochers qui l’encombraient,
(1) Voyez la xxxvie Letire de la premiere partie dé Y' Héloïse,
LAUSANNE. tf et affermie, du côté de l’abime , par de jeunes plantations qui, en rassurant la pensée, reposent agréablement la vue, tandis” qu’à chaque pas, cette route développe de nouveaux et magnifiques aspects sur les Alpes de la Savoie et du Bas-f'alais, sur le lac de Genève et sur les sommités lointaines du Jura.
Un peu au-dessous de Chätel-Saint-Denxs, joli village, résidence d’un bailhif fribourgeois, est la limite des cantonsde J’audet de Fribourg. Une belle ferme est la dernière habitation vaudoise; et, tout vis-à-vis, une croix de bois sert de barrière à la république de Fribourg. . Dans des pays plus civilisés, on trouverait en pareil cas une place forte, ou pour le moins un bureau de douanes ; mais vous croirez sans peine qu’en fait de démarcation de deux états voisins , Jaime encore mieux une croix: ce bois-ci du moins rapproche les hommes, au lieu de les séparer.
Une chose qu’on ne peut s'empêcher de remarquer souvent en Suisse, c’est combien chacune des petites républiques qu’on y rencontre savent concilier, avec les traits caractéristiques qui leur sont communs et qui leur donnent à toutes un air de famille, sa physionomie propre et locale. Ceci s'entend des mœurs et des coutumes des habitans ; car la nature qui peint à
grands traits, et qui a jeté les Alpes en masse, n’a sans doute pas conformé le plus gigantesque de ses ouvrages aux petites combinaisons de lesprit ou de la main de l’homme. Vous n'avez pas fait cinquante pas sur le territoire du canton de Fribourg, que déja vous vous trouvez au milieu d’une race toute différente de celle que vous venez de quitter, par l'esprit, le caractère, la croyance et presque le langage; et cette différence se peint surtout d’une mamère frappante dans le port et la parure des femmes. Elles ont généralement les cheveux rassemblés en grosses tresses sur le derrière de la tête; ce qui leur donne, au premier aspect, une physionomie étrange. Celles même dont l’âge a tout-à-fait dégarni le front, n’en supportent pas moins ce poids ridicule; et j'avais, je l’avouerai, toutes les peines du monde à rendre sérieuse l'attention avec laquelle je considérais ces pauvres femmes, dont le front chauve ou grisonnant donnait un démenti si formel à l’énorme touffe de blonds cheveux qui leur ombrageait la nuque. Il est juste, au reste, de reconnaitre qu’elles trouvent généralement sous leur main cette parure empruntée; car Les hommes ont, par voie de compensation, la tête absolument rase, en sorte que les femmes tirent ici leur principal ornement du sexe sur qui elles
exercent leur empire; et l’on peut dire que, dans chaque ménage, chaque femme porte à elle seule tous les cheveux de la famille.
À l’avantage près que je viens de dire, les femmes de cette partie du canton de Fribourg n'offrent rien de très-remarquable, si ce n’est pourtant leur laideur. Il semble que leur tempérament participe de la nature de leur climat, humide et froid dans les plaines. Aussi ont-elles plus d’embonpoint que de fraicheur ; leur teint est faiblement coloré; et les plus laides, c'est-à-dire la plupart d’entre elles, Joignent assez souvent à leurs agrémens naturels celui d’un goitre d’une dimension égale à celle de leur chevelure.
Bulle, où je m'arrêtai pour passer la nuit, est une petite ville assez agréable, située à l’entrée des vallées de Gruyères, et où se tiennent la plupart des foires en bestiaux et en fromages de tout le canton. Le jour où je m’y trouvais était précisément celui d’une de ces foires, circonstance qui me permit de voir rassemblée, dans un petit espace, une partie considérable de la population de ces vallées. Il me parut que les femmesavaient redoublé decoquetterie pour cette espèce de solennité villageoise. Leurs. cheveux, encore étincelans, sous la poudre dont ils étaient couverts, des feux de leur cou-
leur naturelle, avaient acquis sensiblement plus de volume, qualité commune, au reste, à toutes les parties de leur ajustement, et qui me ferait croire, d’après la prodigieuse ampleur de cette toilette rustique, qu’à la différence de leurs voisines du pays de aud, elles portent, les jours de fête, toute leur garde-robe sur elles.
J’entrai, au sortir de Bulle, dans le vallon de Gruyères, petite ville qui a donné son nom à tout le pays d’alentour, et dont j'apercevais le château gothique, porté sur une éminence isolée, entre deux chaines de monts d’une assez grande hauteur. A droite, est celle du #Holesson, dont le picle plus élancé, d’une forme et d’une élévation également remarquables, est presque en ce pays le seul objet de la curiosité des voyageurs, qui ne cherchent que des vues en Suisse; celle qu’on découvre du Molesson, est, dit-on, d’une richesse et d’une étendue extraordinaires. À gauche, règne la chaine d’un aspect infiniment plus agréable et plus varié des montagnes de Gruyères, habillées de verds pâturages ou de sombres forêts, et dont quelques sommités gardaient encore, à l'heure où je les considérais, quelques traces de laneige tombée les jours précédens. À mesure que Je cheminais, je voyais de nombreuses troupes d’habitans descendre de leurs montagnes ; dans
la compagnie de leur curé, et trainant leurs belles vaches au marché. Je fus frappé de la noblesse, de la force et de la dignité des formes qui distinguent cette race de montagnards de ceux de leurs compatriotes qui habitent quelques lieues plus bas. Je marchais seul et sans guide, et je prenais plaisir à me faire indiquer à chaque pas la route que je devais suivre, pour échanger avec eux quelques paroles. Plusieurs de ceux à qui je m'étais adressé pour avoir du lait et des fruits qu'ils portaient à la ville , repoussèrent presque comme un affront le paiement que je leur offrais ; j’en rencontrai qui avaient servi en France, et qui, s’'inclinant devant moi, semblaient fiers encore de l’hommage que, dans leur simplicité rustique, ils rendaient ainsi à mon pays. Leur idiôme est un dialecte de l’ancienne langue romane, dont Paccent a tout à-la-fois de l'éclat et de lagrément : celui des femmes, surtout , est plein de gräce et de douceur; et, comme le caractère de leur figure s'allie tout-à-fait bien ici avec celui de leur langage , 1l m'est plus d’une fois arrivé de me sentir ému des salutations qu’elles m'adressaient chemin faisant.
Le château de Gruyères est aujourd’hui la résidence du baïllif qui dispense au peuple de ces montagnes les lois du sénat de Fribourg.
Vous savez, mon ami, que les anciens maitres de ce château étaient au nombre des plus puissansseigneursde l’Helvétie. Il futmêmeun temps ou leur domination, contigüe à la Savoie, inquiétait les républiques naissantes de Berne et de Fribourg. Mais, usée peu à peu au sein des agitations féodales, cette race de guerriers prodigues et turbulens se vit réduite à aliéner ses riches domaines, et le dernier des comtes de Gruyères mourut pauvre et oublié de ses sujets , sous le toit hospitalier d’un de ses anciens allés. L’antique manoir de cette famille est entretenu avec un soin qui fait honneur au Jugement des sénateurs fribourgeois. L’obéissance, en effet, est plus douce et plus facile au peuple, quand elle s'attache, comme ici, à d’anciennes traditions de devoir et de puissance; et les lois qui descendent de ce donjon gothique, ont tout à-la-fois le caractère imposant du temps et la douce autorité de l’habitude.
J’arrivai à Montbovon, le dernier village de cette vallée, par une route assez monotone,qu'animent de lom en loin quelques chütes pittoresques de la Sarine , qui naïît près de là sous les glaciers du Sanetsch. À Montbovon , j'avais espéré de me procurer un guide pour aller au Col-de-Jaman. Mais, dans ce hameau écarté , il ne se trouvait guère, à l’heure où j'y passat,
d’autres habitans que l’hôte qui me reçut.’ Il fallut donc me contenter de prendre un peu de repos et de nourriture, et, après cette double précaution , que je ne saurais trop recommander à ceux qui me suivront, me résoudre à m'acheminer seul, et par des sentiers inconnus, vers des hauteurs éloignées qui commandaient de toutes parts ma vue et d'avance effrayaient mon imagination. J'ai rarement souffert de la fatigue , de la chaleur et de l’inquiétude autant que dans ce trajet de trois lieues, dans une région excessivement âpre et stérile, de l'aspect le plustriste, et d’une pente si constamment roide et escarpée , que j'étais presque à chaque pas forcé de m'arrêter pour reprendre haleine. Je ne rencontrai, dans toute l'étendue de ce désert sauvage, personne à qui je pusse demander des avis ou des rafraichissemens, dont j'avais également besoin pour continuer ma route. Je traversai pourtant, à peu près à mi-chemin, un petit hameau, maïs dont toutes les maisons, fermées à un simple loquet de bois, étaient absolument désertes; et j'aurais sans doute admiré, dans toute autre circonstance, la confiance de ces montagnards ,: à laisser ainsi leurs habitations sous la sauvegarde de la foi publique. Mais alors je n'étais guère en état d'apprécier cette honnéte et douce €
sécurité. Je succombais'à l'abattement de corps et d'esprit, lorsqu'après plusieurs heures de marche, j'atteignis enfin le pied de cette formidable Dent, où je ne croyais pas encore, quelque admirable que füt la vue qu'on y découvre, trouver un dédommagement à mes fatigues.
Comment vous peindrai-je, Ô mon ami, l’étonnante métamorphose qui s’opéra tout-àcoup en moi et autour de mo1? Mon corps était encore engagé dans une région sauvage, où se projettent les énormes et sinistres ombres des monts qui l’enferment ; je fais un dernier pas, je relève mon front abaïtu, et soudain, ma vue plane sans obstacle sur la plus magnifique contrée du globe; un jour d’un éclat extraordinaire m'illumine de toutes parts; un air vif et pur me récrée et me ranime; mon sang rafraichi circule avec rapidité, mon cœur dilaté palpite d'enthousiasme et de bonheur : je ne suis plus le même, et je découvre un autre monde.
Frappé de tant d’images inattendus, je me laissai aller à terre, et j’y passai plus d’une heure dans une contemplation délicieuse , dans un ravissement inexprimable, heureux alors d’être seul, pour me livrer sans contrainte à Pivresse de mes sensations, et verser sans témoin, en présence de la nature, les douces lar-
LAUSANNE. r9
mes qu’elle fait couler. Le riche pays de Faud, encadré par les sommités lointaines du Jura, se déployait tout entier à mes regards, et vis-à-vis de moi, le superbe amphithéâtre des Alpes de la Savoie se prolongeait sur une ligne immense. À mes pieds, s’étendait le lac de Genève, réfléchissant à-la-fois et les formes des monts qui Le dominent, et les feux du soleil dont il était embrasé. Droit à mes côtés, s’élançait cette Dent-de-Jaman,comme une colonne demi-rompue et inclinée sur sa base, attestant la dégradation qu’a subie l'architecture primordiale des Alpes; et, plus lom, vers la gauche, je voyais les énormes rochers qui ferment lentrée du
Valais, couvrant déjà d’une ombre gigan- :
tesque comme eux-mêmes, et les plaines et les coteaux, et le Rhône et ses rivages ; tandis que, bien au-dessus de ce sombre portique, et à une prodigieuse distance, rayonnaient dans les airs les sommets argentés du Saint-Bernard et du Z’elan. L'ensemble de ce tableau si vaste et si bien ordonné est d’une magnificence qui surpasse le pouvoir de la parole; et ces foules de détails gracieux ou sévères qui l’embellissent, ces brusques oppositions de toutes les formes de la matière, ces contrastes imprévus d’un jour éclatant et d’une Gémbre mystérieuse, ces chaines de rochers notrcis par les âges, entre les-
quels passent subitement d'immenses rayons de lumière; ce ciel si pur, ces eaux si brillantes, cetté terre, enfin, parée à-la-fois de tous les signes du travail et du bonheur de l’homme ; tout ici a des charmes auxquels ne sauraient suffire les émotions les plus vives du cœur Be plus fait pour les sentir.
La contemplation de tant de beautés laisse cependant au fond de l’âme je ne sais quelle impression sérieuse, que toute la vivacité de Pair est impuissante à dissiper. Il semble qu’à ces hauteurs où la nature s'agrandit , mais où l’homme reste nécessairement avec ses organes faibles et bornés, le sentiment de son imperfection le frappe et le consterne davantage, par un inévitable retour sur lui-même. La vie y devient, d’ailleurs, d’une activité qui serait à la longue insupportable; tous les ressorts de l'existence y sont, pour ainsi dire, tendus à-lafois; toutes les facultés s’y exercent avec une énergie fatigante ; et le vertige s’emparerait bientôt de la tête la plus forte, si la marche ne venait rendre aux esprits un nouveau Cours, et aux organes Physiques une impulsion nouvelle.
C’est ce que j'éprouvai en descendant la montagne, par le revers qui conduit au pays de Vaud. Allégé, désormais, du souvenir de
mes fatigues et du poids de mes idées, je n’eus presque, pendant trois lieues, qu’à m’abandonner à la pente rapide d’un sentier, tantôt agréablement ombragé, tantôt suspendu sur les rochers. De fraiches et accortes laï- . tières reçoivent le voyageur dans des chalets, qui ne font pas moins de tort aux misérables cabanes fribourgeoises que la jolie figure des Vaudoises à celle de leurs voisines. Je traversai Clarens , village dont les rustiques habitations de vignerons ne répondent guére à lidée des plaisirs délicats décrits par Rousseau. Meillerie, qu’on aperçoit de là sur l’autre rive du lac, ne rappelle plus maintenant, au lieu des images d’une éloquence et d’un désespoir sublimes , que les souvenirs de la puissance qui dompta ces affreux rochers. Mais Jévey est encore le séjour de lurbanité, de la politesse et de l’amour. C’est encore, pour toute la Suisse, l’école où l’on apprend le mieux notre langue, et dans le lieu le plus propre à la rendre aimable. Que vous dirai-je enfin? c’est bien à Vévey qu'ont dü vivre Julie et Saint-Preux ; et c'est là qu'il faut aller lire leur histoire, au risque de la recommencer.
Je suis , etc.