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LETTRE IL AU MÊME

Sion, ce 28 juillet.

Vue générale du Valais, et observations nouvelles sur la configuration des deux chatnes parallèles d'Alpes qui enferment la vallée du Rhône.

L’étonnement où ce pays me jette à chaque pas, ne me permet guère de recueillir encore mes idées sur les détails d’une assez longue route. Je me borne donc, pour aujourd’hui, à vous faire connaitre l'impression générale qu'a faite sur moi la traversée du J’alais. La nature mérite 1c1, plus que partout ailleurs , mon pre mier hommage : : l’homme ne Vibes) qu’aprés.

En effet, si, dans cette partie du falais que j'ai parcourue jusqu'ici, la mature à fait beaucoup, elle avait laissé beaucoup à faire; et, malgré lindulgence avec laquelle je suis disposé à juger du caractère des Z’alaisans , je dois

convenir que ce peuple est resté généralement bien au-dessous de son modele.

Rien n'est plus extraordinaire que la forme du Z’alais, considérée dans son ensemble. C’est une longue et étroite vallée, enfermée des deux côtés entre des montagnes d’une prodigieuse hauteur; et telle est la roideur et la continuité de ce formidable boulevard, que l’œil ne discerne qu'avec peine , au premier aspect, plusieurs vallons latéraux qui aboutissent à la vallée principale. Du sommet du mont Fourca, où commence cette séparation des Alpes en deux chaines parallèles, jusqu’au pont de Saint- Maurice, où leurs bases se rapprochent et ne laissent qu’une ouverture à peine suffisante aux eaux du Rhône, le Falais se prolonge l’espace de trente-six Do sur une largeur presque partout égale d’une lieue; et l’on conçoit que, vue du sommet des Alpes, cette vallée ne se présenterait que comme une sombre gorge abimée entre des rocs épouvantables, souvent ravagée par les torrens qui en dévalent, en partie noyée sous les eaux quimanquent de pente ou d’écoulement ,et accablée du poids d'énormes pierres que ces torrens entrainent en roulant du haut des monts. Le Rhône, qui naît au mont Fourca, et qui recueille, en traversant le J’alais, toutes les eaux versées par Les Alpes, semble redou-

bler de fureur à chaque torrent qu'il recoit, à chaque digue qu'il emporte; et, tantôt précipitant ses flots à travers les roches accumulées, tantôt mondant des plaines sans défense, il ne séme sur son passage que des ruines hidéuses et des exhalaisons malignes. La partie basse du Valais, depuis Saint-Maurice jusqu’à trois lieues au-delà de Martigny, ne présente qu'un sol constamment um, baigné d’eaux stagnantes, ASSTEE d'épaisses et humides vapeurs , où croissent à peine quelques arbres noueux et rabougris comme la race d'hommes qui végète sous leur ombrage. De là, sans doute ; ces maladies endémiques dans le Bas- Valais, le goitre et le crétinisme, dont on a cherché ailleurs des causes qui ne semblent pas aussi probables; de là cette indolence d'esprit qui caractérise en général la population du Bas- Valais, et qui, se ‘montrant ici sous toutes les orties ét descendant , par tous les degrés, d’une intelligence paresseuse au plus complet idiotisme, tient.

évidemment à un tempérament humide et malsain, comme le sol auquel elle est attachée, et comme l'air qu'elle y FÉRDES

Mais c’est l’aspect même des Alpes, qui forment des deux côtés du Zalais une enceinte impénétrable, c’est la direction et la structure de cette imposante barrière qui méritent sur-

tout l'attention de l’observateur. Ces deux chaines suivent uné ligne si régulière du sudouest au nord-est, leurs sommités se soutiennent à une hauteur si constamment épale , et les crevasses de leurs larges flancs se correspondent avec tant de justesse, qu'il est impossible de méconnaître, à l’uniformité d’une pareille construction, le dessein de la nature et l’empreinte de sa main puissante. C’est ici qu’apparaissent, dans toute leur grandeur or1gimelle, les premières assises du continent que nous habitons; ici que se montrent les forts liens qui en unissent les terres, les barrières qui en règlent les vents, les réservoirs qui en fécondent le sol; ici que se trouve, si je puis m’exprimer ainsi, la charpente de l’Europe. :

‘ Plus je contemple les Alpes du F’alais, plus je me persuade que c’est là la base principale sur laquelle la nature a voulu élever notre continent. La forme méme de lasombre et profonde crevasse qui les sépare semble une partie nécessaire du plan de cette étonnante architecture. Plus éloignées l’une de lPautre, ces deux chaines n'auraient pu se prêter mutuellement l’appui dont leur vieillesse aurait besoin; ‘confondues en une seule masse, elles se seraient peu à peu affaiblies de tous les élémens que la vétusté en détache; au lieu que la vallée intermédiaire re-

çoit.et garde tous leurs débris, et qu'à mesure que leurs sommets s’affaissent sous la main du temps, leurs bases, incessamment couvertes de ruines nouvelles, s'étendent et se fortifient : ainsi la forme change et la hauteur décroit,sans que la masse s’altère ou diminue.

Ce dessein de la nature me paraît surtout manifeste, et ses résultats sensibles dans là partie du Z’alais qui s'étend de Sion jusqu’au-delà de Sierre. Là, le terre-plemm de la vallée s’est évidemment exhaussé de tous les débris des montagnes qui l’enferment. En plusieurs endroits, ces dépouilles calcaires des Alpes ont été modelées par le Rhône en tertres arrondis ou côniques , qui semblent, aujourd'huimême, des empreintes de flots énormes ; et1l n’est sans doute pas de voyageur qui n'ait remarqué ces nombreuses collines , d’une forme si singulière et d’une disposition si symétrique, tout en donnant peut-être plus d'attention aux ruines gothiques qui les couronnent. La mature et la formation de ces collines, toutes composées de débris enlevés par l'action continue du temps et des eaux au revêtement extérieur des Alpes, me semblent un des points les plus curieux de leur histoire. Et qu'est-ce que quelques vieux pans de murs, depuis long-temps sans intérêt et sans nom, et qui n’attestentque

SION: &1 27 la faiblesse ou la vanité de l’homme , auprès de ces monumens d’un long àge qui révèlent à l’œil intelligent le secret et la marche des opérations de la nature?

. La chaïne septentrionale du Jalais, généralement abrupte et coupée à pic, ne se présente guère à l'œil que comme un immense amas de débris. Le revers de cette chaîne, du côté des cantons de /’aud.et de Berne, étale, au contraire, sur de vastes et larges croupes, le luxe de la végétation la plus abondante et la plus belle. Sans offrir un contraste aussi marqué, la chaîne méridionale, presque également àâpre et sourcilleuse, a verséplus de ruinessur le 7'alais que sur l'Italie qu’elle en sépare. Ne semble-t-il pas résulter de cette double observation, que la nature, en creusant au pied même des Alpes cette longue crevasse du Yalais, a voulu en faire le réceptacle commun où leurs débris se conservent, et une sorte de laboratoire où ces débris, soumis à des combinaisons nouvelles, se reproduisent sous: de nouvelles formes, afin de prévenir les effets d’une caducité qui aurait plus promptement atteint les Alpes, si leurs élémens, roulant au loin sans obstacle et disséminés à de longues distances, eussent couvert d’un poids inutile les régions environnantes ?

C'est donc sur les Alpes du Z’alais et sur leur prolongement en Savoie que repose en grande partie l’Europe; c'en est là le fondement le plus solide, et probablement le plus antique. Nulle part, en effet, les Alpes ne forment des masses si compactes, si gigantesques ; nulle part aussi, l’âge de ces vieux ossemens du globe ne se montre à des traits plus prononcés et sous des formes plus sinistres.

Le revers septentrional n'offre presque ,' dans toute son étendue, que rocs fracassés en tout sens et sillonnés de rides hideuses. Tandis que, dans les chaînes supérieures, les monts: étalent avec orgueil la parure toujours brillante des frimats qui les revêtent, et, sous la neige qui accuse en quelque sorte leurs formes prirmi tives, offrent l’air et le port de la jeunesse; ici les Alpes n’affectent que les traits et les couleurs d’une affreuse décrépitude. Dépouillées peu à peu du revêtement calcaire qui en for-

inait pour ainsi dire la partie charnue, elles exposent maintenant à nu leurs flancs osseux et flétris. La neige, dont ailleurs le front des Alpes étincelle, me peut présque plus se fixer sur ces cimes caduques; ou,:si elle parvient à y trouver par intervalles quelque fragile-appui, ce n’est que pour häter, par le poids inaccoutumé dont elle les did les Nr progrès de leur décadence.

Les annales récentes du f’alais sont remplies des désastres occasionnés par des éboulemens inopinés, par des chutes de montagnes entières. Le Saint-Bernard, le Simplon, le Jorat, se sont vus, à diverses reprises, abandonnés des élémens qui entraient dans leur formation originelle. La Dent-de-Jaman, seule debout, à présent , entre Ces nombreux créneaux qui couronnaient l'antique édifice des Alpes valaisannes, semble, par son inclinaison actuelle, menacer le pays de /’aud d’une chüte prochaine. Deux des pics des Diablerets se sont abimés au fond de rians vallons, condamnés des-lors à une affreuse stérilité. En des temps éloignés de nous, cette partie des Alpes à éprouvé les mêmes accidens, et le plus vieux de nos historiens, Grégoire de Tours, a retracé l’une de ces catastrophes, dont il fut le contemporain. Mais à ces époques que la tradition ne peut atteindre, ou dont le souvenir s’est effacé, que d’événemens semblables ont dü bouleverser ici l'ordonnance primitive des Alpes! Les effroyables rochers de la Dent-du-Midi et de la Dent-de-Morcles, au pied desquels est bâti Saint-Maurice, portent sur leurs flancs décharnés des cicatrices qu’à leur couleur rougeatre, on dirait encore toutes vives. La nudité sauvage du revers septentrional, la stérilité dont

il est frappé, tout atteste, dans cette région des Alpes, l’action non interrompue de la destruction qui la travaille. Un sol de toutes parts en ruine, ébranlé par des tremblemens, inondé par les eaux; des monts tombant par lambeaux, oxidés, réduits en poussière; voilà les signes irrécusables d’une dégradation toujours croissante, auxquels se reconnaît, dans le Pas- Valais, Vancienneté du globe et la vieillesse des Alpes.

Ces considérations me portent à croire que la nature n'avait point destiné le 'alais à devenir l'habitation de l’homme. Une vallée enceinte de montagnes impénétrables, où se rassemblent et se réparent les effets de la vétusté qui les accable, ne pouvait être qu’un dangereux séjour; et peut-être aussi que le plus vieux monument de la création ne devait pas être exposé à la vaine curiosité d’une vue humaine. À l'exception du pont de Saint-Maurice, qui consiste en une seule arche jetée sur le Rhône, et qui n'offre, sur les deux rives du fleuve, qu'un passage infiniment étroit; le V’alais est dans toute son étendue absolument inabordable, si ce n’est par des sommités couvertes de glaciers , telles que celles du Grimsel, au nord, du Saint-Bernard, du Col-de-Cervin et du Col-de-Balme, au sud-est. Si l’industrie

SION. ABOT

de l’homme a pratiqué dans le Sinplon et dans la Ghemmi des chemins qui y aboutissent, ce n’a été qu’en perçant d'énormes rochers et en suspendant d’effroyables rampes au-dessus des abimes. Est-ce dans un pareil séjour, sur le théâtre d’une destruction permanente, que la nature eüt voulu placer des êtres dont la faiblesse exige un perpétuel concours de travaux et de services, au moyen de communications fréquentes, pramptes et faciles?

L'homme est cependant parvenu à franchir tous ces obstacles; 1l s’est établi dans le Zalais ; il s’est emparé de cette région redoutable, où tous les élémens semblaient ligués contre lui : comme sil avait besoin de ces dangers mêmes pour déployer toute sa force; ou plutôt, comme s’il n'avait pü trouver que sur ce sol éternellement agité une patrie conforme à la perpé-. tuelle mobilité de ses désirs! Mais, tandis que dans la partie supérieure du falais une race constamment aux prises avec une nature plus vigoureuse et portée sur un sol plus jeune a conservé son énergie primitive, la population du Bas-Valais , toujours plus resserrée parmi les ruines de son territoire, semble participer ellemême deladécrépitude deses montagnes. Vainement cette race affaiblie s’est-elle vue successivement retrempée par un mélange de Goths, de

Bourguignons, de Vandales, de Huns, de Sarrazins, qui, au temps de la décadence de leur empire, venaient chercher au semdeces affreux rochers des asiles inaccessibles à l'ambition comme à la peur. Ces peuples nouveaux ont été tour à tour subjugués par l’influence des lieux; la vieillesse des Alpes a vaincu, les uns après les autres, tous ces conquérans du monde ; et les terribles Huns n’ont laissé dans le Bas-alais qu’une postérité de crétins et d’idiots.

Je suis, etc.

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