‹ Lettres sur la SuisseChapitre 20 sur 54 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

Bains de Louéche ( Leuker-Baden ), ce rer août,

Voyage de Sion aux Bains de Louëche, en remontant la vallée du Rhône. — Village de Louéche. — Chemin des Galeries. — Village des Bains. — Aspect extraordinaire de cette vallée. — Les Échelles. — Village d’Albinen. — Description des Bains.

Je ne me flatte pas, mon ami, de satisfaire

votre curiosité par cette description d’un pays si propre, cependant, à l’exciter; c’est que véritablement la grandeur des objets m'écrase, et que le sentiment de mon impuissance me consterne et m'humilie. Hier, dans Île premier transport d’une surprise qui m'est toujours nouvelle, je voulais vous écrire ; je n’ai

$o LETTRES SUR LA SUISSE.

pu tenir un seul instant la plume en présence de cette imposante nature; J'ai senti mes esprits se confondre, après de vains efforts pour atteindre à la sublimité de ses images, et mes pensées retomber, en quelque sorte, sur ellesmêmes de toute la hauteur des Alpes : je n’ai pu qu’admirer, jouir et me taire. Aujourd’hui, j'ai revu ces monts qui se dressent si fièrement dans les nues; j'ai franchi ces torrens qui grondent au sein des abimes; j'ai approché, en traversant les plus vertes prairies, du pied des glaciers qui les arrosent; et le cœur agité de mille émotions différentes, je rentre impatient encore et toujours désespérant de les rendre. J'avais traversé pour la dernière fois le Rhône, dont les ondes, incessamment débordées dans la vallée, y forment et dispersent des collines ,et semblent se jouer dusol qu'elles produisent. Le village de Zouéche, avec ses deux vieilles tours, d'une construction irrégulière comme celle des monts qui les dominent, m'avait rappelé les souvenirs du moyen àge sur ces rochers empreints de la rouille des temps. Je m'élevais de momens en momens, par une pente très-roide et très-raboteuse, sur les flancs d’une montagne, au pied de laquelle roule en mugissant l’impétueuse Dala.

Parvenu à une élévation considérable, au bout

LOUECHE. 51 d’une heure de marche, je pus contempler à mon aise, et presque à ma hauteur, la première enceinte des montagnes du Jalais, par-delà lesquelles ma vue pénétrait alors sans obstacle jusqu’à ces innombrables sommités, toutes chargées d’éternels frimats, qui le séparent de l'Italie. L’étroit sentier que je suivais, tantôt taillé dans le roc, au-dessus d’affreux précipices, tantôt ombragé de beaux arbres ou tracé sur une verte pelouse, changeait d'aspect à chaque pas : car ici l’art estirrégulier et sauvage comme la nature; et l’on franchit en torrens les eaux qu’on vient de voir tomber en cascades. De l’autre côté de la sombre gorge que remplit la Dala, je vis quelques planches appliquées contre un roc absolument vertical et d’une effroyable hauteur; c’est ce qu’on appelle {es Galeries, unique et terrible voie par laquelle les habitans de plusieurs hameaux aériens communiquent entre eux toute l’année, et qui forme l’un des grands chemins de ce pays; etje frissonnais à la seule idée que ces ais mal joints , x peine protégés par quelques tuiles de sapin contre la chüte des pierres ou des avalanches, etmunis, du côté del’abime, de longues perches pour tout appui,doivent ployer et craquer à chaque pas du montagnard. J'arrivai enfin aux Bains de Louëéche, pour m'y délasser

de mes fatigues à contempler d’autres merveilles.

Des eaux thermales qui jaillissent au pied même des glaciers ; des hommes qui viennent chercher la santé à une hauteur où la végétation expire; d’autres hommes qui bravent des hivers de huit mois, et passent les trois quarts de leur vie sous la neige, pour en consacrer le reste au soulagement des infirmités humaines, voilà d’abord ce que l’on remarque aux Béns de Louéche. Nulle part, d’ailleurs, la nature ne déploie sur un théâtre plus borné des scènes plus extraordinaires, des contrastes plus singuliers. L’enceinte de montagnes qui enferme la vallée au nord et au couchant forme une muraille tout-à-fait verticale, un immense amphithéätre, dont les saillies ressemblent à d'énormes bastions, et dont le faite, chargé de glaces et crénelé par les orages, surpasseencore, dans son plus grand abaissement, c’est-à-dire à l’endroit où est pratiqué le passage de la Ghemmi, une hauteur perpendiculaire de seize cents pie Mais, au nord-est, cette chaine se dresse à une si grande AE tion, que les immenses amas de neige qui s’y forment, accumulés et durcis par les âges, redescendent en gradins d’une éclatante blancheur vers la vallée qu'ils envahissent, et en-

LOUECHE. 53

voient à deux ou trois lieues au-dessous, jusqu'au village où sont situés les Bains, des avalanches qui, à plusieurs reprises, et. notamment dans le dernier siècle, en ont emporté et détruit les habitations. Le revers opposé, d’un escarpement moins hardi et habillé de forêts, laisse entrevoir, par une étroite ouverture , les sommets blanchis des Hautes-Alpes; et le terre-plein de la vallée, d’une forme presque circulaire, étale sur un sol généralement assez uni ou légèrement ondulé les couleurs de la verdure la plus fraîche et la plus riante. J'ai employé cette matinée à une excursion vers les deux extrémités de la vallée des Bains. J’ai contemplé une chüte superbe de la Dala, torrent qui naït sous les glaciers, et qui, dans les noirs abimes qu'il va se creuser, se révèle encore à l'œil par la blancheur de ses ondes, quand leur sourd mugissement n’est presque plus sensible à l'oreille. Mais c’est sur la route qui conduit au village d’{{binen que j'ai surtout admiré, dans l’espace d’une lieue, les traits les plus fiers de cette nature sauvage. Le sentier est si étroit et si escarpé, que, sans le bras robuste de mon guide, j'aurais souvent eu peine à m'y soutenir. Il me fallait gravir sur des troncs d’arbres ou sur des rochers déracinés par les eaux; et, en plus d’un endroit, la Dala se

perdait sous mes pieds avec un fracas horrible, ou reparaissait plus étourdissante encore. J’arrivai enfin à la base même d’un épouvantable roc, et tout ce qui me restait de forces fut employé à considérer quelque temps la voie pratiquée pour en escalader la cime. Huit échelles d’une longueur démesurée, et grossièrément façonnées, sont appliquées l’une au-dessus de Pautre sur des saillies du roc presque imperceptibles; et c’est par-là que, maîtres d’un pays qui ‘pourrait défier toutes les ambitions de la terre s’il avait de quoi les tenter, les habitans d’#/binen, placés éntre des glaciers et des abîmes également inabordables transportent habituellement au village des Bains leur laitage, seule production de leur sol et de leur industrie, du bois et des fraises de leurs montagnes. Hommes et femmes, jeunes et vieux, chargés souvent d’un lourd fardeau, se hasardent, de nuit comme de jour, par une voie si périlleuse, qu’à l’envisager seulement, je fus saisi du vertige, et tel est empire de l’habitude sur ces hommes exercés comme l'oiseau des Alpes au bruit des torrens ét à la vue des précipices, que, même dans un état d'ivresse, ils vont et viennent par ces échelles, sans éprouver jamais le moindre accident.

Vous n’attendez sans doute pas de moi, mon

. LOUECHE. 55

ami, des observations sur la nature et les propriétés des eaux qui attirent ici tant de malades, et par suite tant de curieux : tout cela se peut voir dans des livres, et vous savez que je n'ai pas dessein d'en faire un. Les sources, qui sont pour la plupart très-abondantes , sont reçues dans de vastes bâtimens affectés à lusage des diverses classes de la société; car, comme"‘sil était plus difficile, mêmé chez ces républicains, de renoncer à l'orgueil qu’à la bienséance, les conditions sont séparées là où les sexes sont confondus; et le bain “des Pauvres et celui des Messieurs sont aux deux extrémités du village. Il est vrai que l’un et l’autre sont construits et disposés de la même manière; il est vrai encore que la qualité des eaux n’y change pas’ selon celle des malades ; mais 1l n’y en a pas moins une très-orande distance entre les infirmités de condition et celles qui ne le sont pas; et la lépre de l’homme riche n’y est point souillée du contact ou de l'approche du misérable.

Vous ne sauriez vous imaginer l'étrange spectacle qu'offre l’intérieur de ces bains, à l’heure où la foule des malades qui les remplit

en permet l'entrée à celle des curieux qui les visite. Dans quatre carrés, entourés chacun d’une galerie, sont assis, sur des bancs de bois,

les baigneurs, hommes et femmes , placés indistinctement, au gré du caprice qui les rassemble, et revêtus de longues chemises de flanelle , seule précaution peut-être où l’on reconnaisse la décence dans ce grotesque arrangement. Les âges et les conditions sont de même confondus; et 1l en résulte souvent les rapprochemens les plus bizarres. J’y ai vu un petit-maitre de Paris près d’un gros jésuite valaisan ; et la barbe grisonnante d’un capucin de Schwytz flottait sur l’eau entre deux bénédictines de l’Unterwald. Comme il n’y à guère d'ordre et de subordination possibles entre des personnes d'âge , de complexion et de sexe si divers, et que d’ailleurs l'ennui est considéré ici comme l'ennemi de la convalescence, cha-

cun se crée. à sa guise des occupations et des

plaisirs. Les jeunes dames valaisannes conversent. entre elles, en faisant quelque ouvrage et respirant de temps à autre le parfum de la galanterie ou celui des fleurs placées sur le pupitre qu’elles ont devant elles. Les militaires se racontent leurs combats en se montrant leurs cicatrices. Les uns lisent, d’autres chantent. L'heure des repas, qui surprend ainsi cette folâtre assemblée de malades, fait cesser des jeux et les entretiens particuliers ; on se mêle, on mange, on boit en commun; les bons

se

LOUECHE. 57

mots, les vives saillies volent d’un carré à l’autre; on oublie ses maux, quelquefois même sa raison; et l’on ne s'aperçoit pas que les séances se prolongent à mesure que la guérison s’avance. Tout ce désordre qui règne à la surface des eaux; ces têtes d'age et de caractère si divers; ces fleurs; ces livres confusément mêlés, au milieu des vapeurs de l’eau thermale qui s’épaississent de momens en momens et finissent par obscurcir tous les objets; tout, cela forme un spectacle pour le moins aussi singulier dans son genre, que celui que la nature même étale aux Bains de Louéche.

: Quand nous arriyàmes au village, à l'heure où la belle compagnie, assemblée sur la grande place, s’y délasse des travaux du jour et prélude aux amusemens de la soirée; nous nous vimes en un moment entourés d’une. foule de curieux, et peu s’en fallut qu'au torrent de questions qui pleuvaient sur nous de toutes parts, nous ne nous crussions assaillis d’une avalanche. C’est à qui s’emparera le premier à Louéche des malades qui débarquent; on s’y dispute l'honneur de la première confidence avec autant. d'empressement qu'on en met ailleurs. à l’éviter, Chacun découvre d’abord ses maux, afin de connaître ceux d’autrui; et c’est .en se montrant ses plaies que s'établit

la confiance. Nous parvinmes enfin, au travers des regards curieux et des langues indiscrêtes, à gagner un appartement, encore assez mal défendu contre leurs atteintes, attendu que des cloisons de bois mal jointes laissent partout pénétrer l'œil et la parole. Entre les meubles qui décorent ici les habitations, on n’a guère oublié que ceux qui servent à la commodité des malades. Des coffres vermoulus formaient la plus belle pièce de notre ameublement; et j'eus toutes les peines du monde à trouver deux chaises passablement ajustéés sur leurs pieds. De longues chemises de flanelle, toutes fumantes des vapeurs de l’eau thermale et de la sueur des baigneurs, tapissent les galeries , les escaliers, l’intérieur même des maïsons ; et c’est là, je crois, le seul genre dé tentures qu'on y connaisse. Ajoutez à ce tableau, celui des agrémens ordinaires de la propreté valaisanne, encore embellie de celle qui accompagne le traitement des malädies de la peau, et vous aurez une idée assez juste d’un séjour où l'homme n’a rien négligé de ce qui pouvait y nuiré aux bienfaits de là nature.

L'intérêt que nous avions inspiré à la première vue s’affaiblit bien vite, lorsque après avoir essuyé et rendu les complimens d'usage, nous parvinmes à faire entendre que nous ar-

LOUECHE. 5g

rivions parfaitement sains de corps, et attirés

uniquement par la curiosité. L’indifférence, je

dirais presque le dédain, vint succéder tout

d’abord à l’empressement qui nous avait ac-

cueillis. Relégués au bout de la table commune,

nous ne pümes, ma compagne et moi, lier con-

versation avec nos voisins; on nous traitait en

étrangers et presque en ennemis, uniquement

parce que nous n’étions pas malades ; et nous perdimes, grace à notre santé, l'avantage de

participer aux plaisirs et de connaitre lesmœurs

de cette étrange colonie. Telle est ici la règle de la haute société, qu'il faut, pour y être admis,

être au moins porteur d’un rhumatisme; une dartre, ou une cicatrice y est surtout du bon ton; et exciterais problablement en vous la sensation que]j éprouvai moi-même, si j’essayais de vous retracer tous les agrémens nécessaires à un pelit-maitre de Louéche. Il fallut donc me passer des observations que je m'étais proposé de faire ici; et, réduit pour toute ressource à la contemplation de la nature, je vous avouerai cependant qué je ne regrette pas d’être venu bien portant à Louéche , et d'en partir de même:

ce qui n'arrive pas à tous les malades.

Je suis, etc.

6e LETTRES SUR LA SUISSE.

Page 1