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LETTRE VI AU MÈME

Kanderstæg, ce 2 août.

Passage de la Ghemmi ; description de la route et de la vue qu’on y découvre. — Horreurs assemblées sur le sommet de la Ghemmi.

— L'auberge du Schwarzbach. — Avalanches. — Vue admirable de la vallée de Kanderstæsg.

Me voilà, comme par enchantement, transporté de l’autre côté des Alpes, dans la plus délicieuse vallée, sur le plus riche tapis de verdure; et ce matin j'étais dans une effroyable solitude ; au pied d'énormes rocs coupés à pic, où mon œil n’apercevait aucune issue ; et dans l’espace de six lieues, j'ai parcouru tous les degrés de la végétation et de la vie, j’ai vu s’éteindre et renaître la nature; et dans le cours

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d'une seule journée, j'ai vu se succéder tous les climats et toutes les saisons ; j’ai vu des orages se former en même temps à mes pieds et sur ma tête ; j'ai plané au-dessus des abimes, j'ai marché dans les nues et sur les neiges éternelles; que vous dirai-je enfin? J'ai traversé la Ghemmi.

Tout ce que vous avez pu lire ou imaginer sur les singularités de ce passage, le plus extraordinaire sans contredit quise trouve dans la chaine entière des Alpes, tout ce que je m’étais figuré moi-même, d’après ma propre expérience, n'est rien auprès de la réalité. Nulle part l’industrie humaine n’eut à lutter contre une nature aussi rebelle ; nulle part Les plus hardis monumens de la main de l’homme ne donnent aussi bien la mesure et l’idée de sa force que cette seule voie pratiquée à travers une masse immense, indestructible. Une paroi de rochers absolument verticale, et de seize cents pieds d’élévation, a été ouverte au ciseau. Un sentier de trois ou quatre pieds de large, qui se replie à chaque instant sur lui-même, et toujours suspendu sur l’abime, au bord duquel ni l'œil, ni la main ne trouvent aucun appui, alors qu'un frémissement involontaire vous écarte de l’effroyable roc qui surplombe; ce sentier , en plusieurs endroits usé par la pluie

ba LETTRES SUR LA SUISSE.

‘ ou dégradé par les pas des bêtes de somme, et presque partout formé de schistes et d’ardoises décomposées que soutiennent à peine quelques faibles pans de maçonnerie sèche; telle est, pendant près d’une lieue, la voie extraordinaire qui, du pied méridional de la Ghemmi, conduit , par une pente extrêmement roide , au col de cette montagne, dont la hauteur surpasse celle du Grünsel, du Saint-Gothard et du Simplon. Arrivé à. cette hauteur, l'œil plonge perpendiculairement sur l’horrible précipice dont on vient de sortir, maïs sans pouvoir découvrir aucune trace du chemin qu’on a parcouru. Heureuse impuissance, qui, surtout dans le cours de ce pénible voyage, circonscrivant l'attention, comme la vue, dans un espace très-borné, prévient le découragement, la :fatigue et la frayeur!

Tel est cependant l'empire de l'habitude, ou l'effet de l’indolence naturelle à ces montagnards , que le paysan de Zouéche qui s'était partagé notre bagage avec un mulet cheminait néglisemment sur le bord de l’étroit sentier, quelquefois à la suite du pacifique animal, ou même suspendu à sa longue queue , d'autres fois penché directement sur le noir précipice , et charmant lPennui du voyage par ces chants inarticulés qui plaisent tant au pâtre des Alpes,

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tandis que, collé contre le roc, occupé à assurer la marche et à soutenir le bras de ma compagne , je gravissais pémiblement la montagne, dont les nombreux échos, éveillés par le retentissement de ces cris sauvages, se répondaient tristement comme les voix de l’abime.

Toutefois, l'attention qu’exigeait de moi la route même sur laquelle je m’élevais avec effort ne m’empécha point de jouir du spectacle extraordinaire qui s’y développe à chaque pas. Les glaciers du Balm-Horn, qui semblent fermer l’acces de la vallée de Zoetsch, s’abaissaient alors à ma hauteur; à l’ouest, Les sommités crénelées de la Ghemmi m'apparaissaient couvertes de leur manteau de glace, qui seprolongejusqu'aux cimes du Aæzliet du Lammern-Horni et derrière moi, par-delà les énormes boulevards du 7’alais, d'innombrables pics neigeux, portés les uns sur les autres, se dressaient hardiment dans les nues jusqu’au superbe HMatter- Horn , qui les domine tous, jusqu’au magnifique Mont-Rose, que J'apercevais pour la premuère fois, et qui dispute au Mont-Blanc V'empire de cette légion de colosses. Malheureusement, là pluie, qui nous surprit au haut de la Ghemmi, obscurcit bientôt à nos yeux les détails de cet immense tableau ; mais peut-être n'eûmes-nouspas à nous plaindre ici de ce con:

tre-temps partout ailleurs si fâcheux. Les som: mités de la Ghemmi n’offrent en effet, comme celles du Grimsel, que les affreux débris d’un monde fracassé, entre lesquels se sont formés d'immenses amas de neige. La montagne, lentement imbibée d’eau et surchargée d’un poids énorme, n'élève plus, à delongsintervalles, que quelques crêtes de rochers solitaires; et ces rochers incessamment minés par leur base ou mutilés par la foudre , et déjà demi-renversés ou demi-détruits, présentent ainsi de toutes parts, et sous toutes les formes, le hideux spectacle d’une destruction infatigable : un pareil tableau ne doit-il pas être éclairé d’un jour sinistre comme les objets mêmes qui le composent ?

Au centre de ces effroyables éboulemens est un petit lac, d'environ une demi-lieue de longueur, qui reçoit les eaux du glacier du Lammern Horn. Ce lac n’a aucun écoulement apparent, et l'agitation qui se manifeste à sa surface, indique assez les combats que selivrentlesvents et les eaux déchaïnés dans ses issues souterraines. On ne peut faire un pas sur la Ghemmi sans reconnaitre les traces, sans heurter les monumens des ravages qu’y produit la lutte anclenne et toujours active des élémens les plus contraires. Tout ce qui a vie en a disparu depuis long-temps; et dans ce domaine de la dé-

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solation éternelle, le chaos seul est animé et la destruction agissante. On y marche, au bruit des roches qui roulent sous vos pas, ou qui s’écroulent à vos côtés, éclairé par la foudre, escorlé par les avalanches; et à travers Le sombre voile qui enveloppe à ces hauteurs la nature défaillante, sur un sol tout hérissé de débris, dans chacun desquels on croit voir l'hiver, le triste hiver, armé de la faulx du temps et le front ceint de nuages, le voyageur n’aperçoit que des objets sinistres et ne peut concevoir que des images désolantes.

Nous suivimes, constamment battus par la pluie et accompagnés par l'orage, les bords du fac mélancolique de Daube. Bientôt le terrain s’abaisse, et un sentier, toujours tracé parmi des ruines et suspendu sur le flanc de la montagne , nous conduisit en une demi-heure à l'auberge du Schwarzbach , si toutefois on peut donner le nom d’auberge à une cahute enfumée , élevée de quelques pieds au dessus du sol, et imparfaitement formée des débris dont il est couvert. Mais dans l’état où nous étions , transis de froid, et mourant de faim et de lassitude, que ce toit solitaire, où nous étions sûrs de trouver un accueil et d'entendre une voix humaine, nous offrit de loin un aspect

enchanteur ! La seule chambre de l'auberge,

outre la cuisine, dont le vaste foyer nous reçut tout entiers , se trouvait remplie de jeunes étudians allemands, qui, poursuivis comme nous par l'orage, empruntaient encore de leurs longs cheveux plats, de leur costume teutonique et de leur équipage alpesire, une physionomie assez semblable à celle des sauvages Germains, leurs ancêtres. Nous primes au milieu d'eux, à travers les flots d'une fumée épaisse et les glapissemens confus de nos hôtes, un repas grossier, qui nous parut exquis; @t, la pluie ayant cessé vers midi, nous les vimes , armés du long bäton st utile dans les chemins des Alpes, et le dos légèrement chargé d’un sac de. voyage, s'acheminer vers les hauteurs ou Porage grondait encore, et, comme dans leurs écoles, courir après les nuages, au gré des vents qui les emportent.

Au-delà du Schvarzbach, le sentier à isparait plus d’une fois encore sous des débris de montagnes écroulées. Mais du moins, à travers ces débris, monumens des plus terribles convulsions, quelques bouquets de la rose des Alpes apparaissent entre les amas de roches gramitiques; et, du milieu de vieilles plaques de neige, la belle Gentiane bleue redresse et balance mollement sa tige élégante, On traverse, pendant près de deux lieues, des ruines accumulées

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par une effroyable avalanche; des glaciers, semblables à des pans de muraille mal affermis, pendent des flanes de la montagne, souillés d’une affreuse poussière ; et cependant, quelques iles d’une agréable verdure surnagent sur cet océan de pierres, et lesapin, hôte fidèle de ces déserts, recommence de loin en loin sa famille moissonnée par les orages. Que ces premiers signes du réveil de la nature, que ces fleurs à peine épanouies, l’herbe rare encore qui tapisse les quartiers derocheetle tremblant arbuste qui s'y cramponne, que tous ces contrastes de la faiblesse et de la force, de la destruction qui s’épuise et de la végétation qui se ranime, intéressent un cœur fait pour les sentir! Nous marchions lentement, mais désormais sans effort et sans fatigue. Un bruit sourd. et continu, souvent interrompu par des détonations terribles, animait encore la scène imposante des Ffautes-Alpes. Je reconnus, dans la profonde vallée de Gaster, qui s’ouvrait à notre droite, la montagne régulière d’4{- Els, qui s’en élance comme un immense cône de glace, et dont la cime , frappée des rayons du soleil, au - dessus de la région de vapeurs qui enveloppaient les sommités voisines, reluisait seule d’un éclat extraordinaire.

Nous primes quelques instans de repos sur

une petite Alpe, couverte de troupeaux et de chalets qui ne sont guère habités que pendant un quart de l’année. Bientôt le chemin s’enfonce dans une gorge resserrée entre des débris confusément entassés, que dominent, à gauche, les parois verticales du Ghelli-Horn. Le pinceau le plus fécond, les couleurs les plus magiques, ne sauraient rendre ces foules de points de vue charmans, d’agrouppemens pittoresques des arbres et des rochers, que présente à chaque pas le revers de la Ghemzni, et surtout ce luxe de végétation que déploie 1ci la nature, depuis lhumble lichen que l’on foule aux pieds, jusqu’au pin superbe, dont les dimensions sont colossales comme celles des monts qu’il couronne. Les vapeurs subtiles dont nous étions toujours enveloppés, répandaient encore sur ce tableau des Hautes-Alpes des ombres et des jours d’un effet également inimitable ; lorsque tout-à-coup, dans une crevasse circulaire qu’un rayon de soleil avait formée dans la nue, j’aperçus, comme à travers un verre d'optique, et à une profondeur et dans un éloignement qui me semblaient inappréciables , le délicieux vallon de Kanderstæg.

Je n’éprouvai jamais de sensation si imprévue, n1 si ravissante. Dans le prodigieux enfoncement , où nous apparaissait cette vallée,

KANDERSTAEG. 69 iapissée d’un gazon si frais et si uni, éclairée d’une lumière si égale et st pure, tous les objets, empreints d’un calme profond et d’un agrément infini, contrastaient, d’une manière si étrange avec les formes brusques et sauvages des monts gigantesques dont nous étions environnés , que nous restâmes long-temps muets d'admiration et de plaisir. À partir de là, jusqu'au pied de la montagne, chaque pas, chaque regard, devint pour nous une source de jouissances toujours nouvelles. D’énormes rochers, séparés de leur base, se détachaient sur le fond azuré du ciel; à l'aspect étincelant d’un glacier, tout-à-coup intercepté par la nue, succédait une noire forêt de pins; de momens en momens, de nouvelles aiguilles s’élançaient du sein des abimes, ou rentraient dans l’obscurité ; et, devant ce tableau mouvant des Hautes-Alpes, à la vue de ces colosses, découpés par les nuages sous mille formes aériennes, de ces masses énormes, isolées entre le ciel et la terre, sans autre appul apparent, que d’épaisses vapeurs qui se jouaient autour de leurs flancs, incertains nous-mêmes à quel monde nous appartenions, franchissant dans les nues l’abîme toujours ouvert sous nos pas, notre imaginaton, remplie des mêmes prestiges que déployait la nature, se plongeait comme elle dans un va-

gue délicieux et dans une mélancolie sublime.

Quoique je fusse parti de bonne heure des Bains de Louéche, 11 était déjà tard, quand j'arrivai à Kanderstæg. J'étais d’ailleurs si plein des émotions de ma journée , que je n'avais guère plus la volonté, que le loisir, de faire des observations nouvelles. Je sens même, à la difficulté que j'éprouve à vous écrire, qu’il est temps que je me repose; et Je m'arrête ici, pour ne pas vous accabler de ma lassitude.

Je suis, etc.

STANZ. al

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