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LETTRE XI

AU MÊME

Glarus ( Glaris), ce 15 août.

Aperçu de la constitution actuelle du canton de Glarus. — Vénalité des charges de judicature. — Séance du Conseil-d’État, à laquelle assiste l’ Auteur de. ces lettres.

Glarus est l’un des cinq petits cantons , ou cantons démocratiques ; car même parmi ces bergers des Alpes, si pauvres et d’une civilisation si imparfaite, la pure démocratie ne se frouve que dans les communautés les moins nombreuses; et l’Æppenzell, dont la population excède cinquante mille âmes, est divisé en deux républiques tout-à-fait distinctes.

Le canton de Glarus fut l’un des foyers de la réforme helvétique, et 1l est encore aujourd’hui l’un de ceux où dominent les partisans de

Zwingli. Mais c’est aussi celui où la tolérance mutuelle des deux communions s'exerce de la maniere la plus remarquable. Les catholiques et les réformés y sont partout mêlés ensemble, et, néanmoins, parfaitement distincts; les habitations des uns et des autres se touchent de bien plus près que leurs croyances, et lors même qu'ils forment des groupes séparés, comme à /Væ/els et à Mollis, la différence qu’on remarque de village à village, tient à la différence des occupations du peuple, nullement à celle des opinions religieuses. Généralement ici, comme dans l’/ppenzell, les catholiques sont restés pasteurs, les réformés sont devenus | inarchands ou manufacturiers; la médiocrité des uns contraste avec l’aisance des autres, et 1l semble, au premier coup-d'œil, qu'il vaille mieux vivre 1ci-bas avec les seconds, qu'avec les premiers, mais 1l y a une autre vie où probablement. ce désavantage est réparé. | C’est un spectacle touchant que de voir, dans la grande église du bourg, dédiée à Saint-Fridolin, les catholiques et les réformés accomplir successivement ; devant le même autel, les pieux devoirs du saint jour. Les catholiques ‘bien moins nombreux , s’y rendent les premiers; les réformés leur succèdent, comme dans l’ordre même ou leurs croyances ont pris

GLARUS.:: 139 naissance; et tout le reste du jour, unis et confondus devant le même Dieu, aussi bien que dans le même temple, ils prient et chantent en commun. L'église est un vaisseau gothique d’une grande vétusté, et dont la décoration répond mieux à la simplicité républicaine, ou plutôt à l’austérité de la réforme, qu’à l’aimable et touchante somptuosité du culte catholique; etc’est peut- -être là Le seul signe auquel un œil attentif puisse reconnaitre 1c1 " triomphe d’une caoyaneR sur l’autre.

Le même esprit de médiocrité se fait remarquer encore dans le lieu où réside la souveraineté. Un bâtiment aussi vieux que la liberté dont il est le sanctuaire, des murailles toutes nues, dont une paire de cornes de bouquetin està peu près le seulornement; voilà ce qu’on appelle l’Hôtel-de-Ville de Glarus; et il n’y a pas ici de marchand de fromages qui ne soit mieux logé que le gouvernement de son pays. La salle où siége le Petit-Conseil n'offre également, pour toute décoration, qu’un tableau contenant les noms et les armoiries des familles qui, depuis l'an 1391 jusqu’à nos jours, ont donné deschefs à cette république; j'en ai compté cent-douze; et, dans cette longue liste de magistrats populaires , le nom que j'ai vu le plus souvent reparaître, est celui de la noble et ancienne famille

des Tschudi; chose remarquable, que nulle part peut-être la noblesse ne soit plus profondément enracinée, qu'au sein de cette démocratie si pauvre!

L'Etat n’affecte guère plus de magnificence, dans ses membres, que dans ses édifices publics; et l’industrie n’est pas encore perfectionnée à Glarus ,au point de rendre riches les magistrats qui nele sont pas. Le traitement annuel du Landamman est de vingt louis; celui des conseillers est de dix batzen, ou trente sous , seulement pendant la durée de la landsg Léfieinelés qui n’est que d’un jour : vous sortie que ce n’est pas la peine d’être républicain à ce prix-là.

Si l'ambition trouve ici peu d’appas, en revanche elle n’a pas beaucoup de concurrens; le Conseil-d’Etat est composé de membres nommés à vie; les Landammans, pris alternativement dans chaque communion, le réformé pour six ans , et le catholique pour trois, sont toujours rééligibles et presque toujours réélus; de sorte que les commotions populaires, produites ailleurs par le choc des prétentions rivales, se réduisent ici à rien, comme la munificence publique. Il faut à Glarus aimer l’'État pour lui-même, et 1l s y trouve tout Juste assez d'hommes pour le servir.

Le gouvernement de cette république offre

GLARUS. ji 131 cependant une particularité, que je crois unique en Suisse, et qui prouve que l’avidité , repousséé des premiers emplois, n’y perd pas pour celà tous ses droits. Les charges de judicature y sont vénales, quoique distribuées par le sort; ceci mérite une explication.

Les seules places tant soit peu licratives de la république, étant celles de membres des tribunaux, tels que juges, greffiers, huissiers, et la durée en étant lité à un assez petié nombre d’années, l'époque de cés renouvellemens devient pour tout le peuple Glarnois, celle d’une fermentation extraordinaire, comme le mode même par lequel on y procède.

Les noms de tous les citoyens àgés de plus de seizé ans, sont jetés dans une urne, d’où ils sont retirés successivement par un conseiller d'État, tandis qu'un autre conseiller tiré d’une autre urne renfermant un pareil nombre de billets, un billet ou blanc ou marqué d’un numéro. Dans le premier cas, le nom sorti et le billet blanc sont écartés ou jetés à terre ; dans Le second, le nom favorisé du numéro, est proclamé celui d’un candidat; et le sort en désigne dé cette manière Auit pour chacune des places qu'il faut remplir.

Cette premiere opération terminée, on passe à une seconde, dont le résultat est l'élection

définitive du magistrat, toujours par la voie du sort. On mêle dans un chapeau huit boules d'argent, dont une seule est dorée, en quelque sorte comme la place qu’elle représente; la main d’un enfant en fait ensuite, entre les huit candidats, la distribution; et l’heureux manant auquel échoit la boule dorée, devient propriétaire de la charge, et reçoit au même instant les félicitations de ses rivaux et les hommages de sa cour. Il est bien vrai que le sort, qui n’est guère moins aveugle ici que la justice ailleurs, favorise rarement de son choix le citoyen honnête et capable; mais l’État s’est réservé la faculté d'examiner la capacité de l'élu, et de le rejeter en cas d’indignité, sans pouvoir lui ôter cependant la propriété de sa charge, qu'il vend à beaux deniers comptans. On trafique de même des billets de candidats, qui ne donnent qu’un droit éventuel dans cette lo terie de places ; et, quoi qu’on puisse dire contre cette manière d’administrer la justice, on ne s’apercoit guère qu’elle soit plus mal rendue, ici où les méprises du sort sont corrigées par de l’argent, que chez nous où, comme chacun sait, les places ne sont jamais n1 données au hasard , ni vendues. | C’est aujourd’hui même qu'a eu lieu à Glarus la première des opérations dont je viens de

GLARUS. 135 parler, et je puis à bon droit me féliciter du heureux hasard qui m’y a retenu ce jour - là. Dès le matin, j'avais remarqué dans toute la population un mouvement , une agitation, qui semblaient annoncer quelque événement extraordinaire. Une foule nombreuse d’habitans de tout âge assiégeaient les avenues, inondaient le vestibule et les degrés de l’'Hôtel-de- Ville; et il fallait sans doute à des hommes si laborieux , ou un intérêt bien direct, ou un motif de curiosité bien puissant, pour leur faire

abandonner ainsi leurs travaux. Je fus bientôt informé de ce qui tenait tout ce peuple en haleine, et je désirai d’être témoin d’une opération dont tant de citoyens faisaient dépendre en ce moment leur destinée. Mais il fallait obtenir du Conseil-d’État, au sein duquel le tirage des billets se fait à huis - clos, la faculté d’y être admis. Mon hôte eut la bonté de me servir de guide et d’interprete. Étranger et français, je ne pouvais alléguer, à l'appui de ma demande, que ces deux titres, dont je craignais encore que l’un ne püt nuire à l’autre. Je partis sous sa conduite. | Les flots de ce peuple si tumultueux s’ouvrirent sans peine devant nous. Parvenus dans l’une des salles qui précèdent celle du Conseild'État, j'y demeurai seul quelques instans, au

milieu d'une foule dont les bruyans éclats et les gestes énergiques excitaient vivement mon attention, tandis que mon hôte expliquait à l’huissier du gouvernement l’objet et les motifs de ma demande. Il revint enfin vers moi, et Je vis d'avance, à son air et à sa démarche, que } allais être introduit dans le conseil. La porte, qui défendait seule contre l’empressement de tout un peuple l'asile qu'il regardait alors comme le temple de la fortune, me fut ouverte par l'huissier, revêtu de son bizarre costume national; tous s ’écartèrent respecitueusement pour laisser passer un étranger ; à peine osèrent-ils profiter de ce moment ER jeter un coup d'œil furtif dans le sanctuaire où tournait la fatale roue et où s’agitaient leurs destinées; et J’admirai comment, devant une si faible digue , pouvait ainsi s'arrêter ce flot de passions populaires.

Je n’oublierai jamais la sensation que j'éprouvai, en prenant place au milieu de ces magistrats d’un peuple libre, dans l’enceinte révérée où la liberté qui y règne ne se distingue pas de la raison qui y préside. Les membres du Conseil étaient assis sur des bancs de bois, et rangés parallèlement des deux côtés d’une tribune qu’occupait seul, en l’absence des deux premiers magistrats, le Landshaupt-

GLARUS. 135

man, Ou le capitaine du pays. Tous ces chefs de la république, simples paysans et vêtus conformément à leur état, offraient, dans leur attitude calme et recueillie, dans leur maintien modeste et attentif, une réunion qui me parut imposante. Au léger mouvement de distraction qu'avait causé mon entrée, succéda bientôt, quand le président m'eut fait signe de m’asseoir, un silence, qui ne fut plus troublé que par le bruit monotone des billets qu’on tirait à chaque instant de l’urne etqu’on proclamait à haute voix. J’observais cependant l'effet que produisait sur le Conseil lui-même, une’lecture à laquelle je ne pouvais le croire indifférent. Je n’y remarquai aucune émotion ; et il semblait qu’uniquement chargé de recueillir les volontés du sort, 1l füt insensible à ses arrêts, aussx bien qu’étranger à ses faveurs. Dans l’espace d’une heure, cette aveugle divinité ne fit que deux heureux; l'huissier les annonça de suite au peuple, et je pus entendre les bruyans transports et les éclats tumultueux de joie ou de consternation avec lesquels furent accueillis au dehors les deux noms favorisés. Mais au dedans, tout resta paisible ; le mouvement rapide de la roue qui emportait tant d’espérances, ne fut seulement pas interrompu; et tandis que les acclamations populaires ébranlaient

tout l'édifice, je vis mes rustiques sénateurs, toujours imperturbables dans leur attention, toujours fermes dans leur maintien, exprimer à peine, par un léger sourire , la part que prenait chacun d’eux à l’agitation générale. Dèslors, bien des doutes que j'avais conservés jusque-là, se dissipèrent ; et je puis dire que c’est ici pour la première fois, et en présence d’hommes si patiens et si graves, que le problème de la liberté helvétique a été complétement résolu dans mon esprit. | É

Quand je me retirai, ces vieillards, qui s’'étaient levés à mon arrivée, se levèrent encore et me saluërent : ce fut là le seul dérangement tant soit peu sensible, qui se füt opéré peutêtre dans tout le cours de cette longue et fatigante séance. J'étais curieux d'observer à son tour le peuple, au sein de ces bizarres promotions du sort, et Je sortis au moment où un nouveau candidat venait d'échapper de son urne. L'effet de l’étincelle électrique n’est pas plus prompt et plus universel, sur la chaîne de personnes assemblées qui la reçoit, que ne l’est celui de la voix du héraut public, au sein de cette avide multitude. Au même instant mille cris s’élevérent, et les trépignemens de joie et les battemens de mains , au milieu des mouvemens si divers et non moins énergiquement

GLARUS. 197 prononcés de l'espérance déçue et de l’ambition trompée , produisirent un des spectacles les ‘plus singuliers ‘qu'on püt voir. Je m'informai du nom de l’heureux candidat qui venait d’être proclamé ; j'appris que c'était un pauvre pâtre qui, depuis le commencement de la belle saison , n’avait pas quitté le sommet des Alpes et la conduite de son troupeau; et déjà une troupe d’hommes, les plus alertes de l'assemblée, s'étaient précipités par différens sentitrs vers la montagne qu'il habite, jaloux de remporter à la fois le prix de ia course et celui d’une bonne nouvelle.

Heureux le peuple, qui trouve dans la nature de ses institutions et dans celle de son pays, les moyens de se livrer sans danger à tous les caprices du sort, à toutes les émotions de la liberté! Au moment où je vous écris, le soir de cette orageuse journée, tout est redevenu calme autour de moi. Toutes les chances de la fortune sont épuisées, et toutes les prétentions légitimes satisfaites. Les billets qui n’avaient été qu’un moment égarés , sont rentrés dans les mains dignes de les garder; un peu d’or a passé dans celles du pauvre; des citoyens ont gagné, et l’État n’a rien perdu. Mais où trouver ailleurs un peuple chez lequel les calculs de l’ambition ne durent jamais qu'un jour, et ou les

regrets s’éteignent aussi vite que les espérances? Un pareil phénomène n'existe probable- . ment qu'à Glarus; et:vous penserez sans doute, mon ami, qu’à l’avantage d'en avoir été le témoin, je n'ai pas dû négliger celui d’en être l'historien.

Je suis, etc.

SARGANS. 139

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