LETTRE XIII
Sargans, ce 16 août.
Comté de Sargans; réflexions sur l’état des anciens Bailliages. — Travaux de la Linth ; MWésen. — Le lac de Wallenstadt ; anciennes stations romaines. — La ville de Wallenstadt ; observations sur la vallée de Sargans,
Je ne puis mieux employer qu’à vous écrire, le temps que je suis forcé de passer ici. Le pays en lui-même offre peu d'objets dignes d’attention. La ville ne consiste guère qu'en quelques maisons délabrées, tristes monumens des guerres dont elle a été récemment le théâtre, et de la mauvaise administration qui semble en prolonger les désastres. Le château des anciens Comtes, devenu depuis celui des Baïlfs, et maintenant inhabité , a perdu, dans ces trans-
formations successives et dans son abandon actuel, le caractère qui pouvait le recommander à la curiosité des voyageurs. L’habitant seul mérite ici leur intérêt, et je dois surtout cet éloge à l'accueil obligeant, à la bienveillance attentive et vraiment helvétique de mes hôtes de Sa gans.
J’ai fait ici, et je crois pour la premiere Fe depuis que je voyage en Suisse, une observation qui m'a péniblement affecté; c’est qu'il est pas de joug plus dur que celui d’une démocratie, lorsqu'elle se laisse aller à la tentation des conquêtes. Le comté de Sargans, longtemps gouverné par le sceptre pacifique de ses souverains héréditaires, puis vendu aux ducs d'Autriche, revendu aux comtes de Toggenburg et à ceux de Ÿ’erdenberg, semblait avoir épuisé, dans ces bizarres substitutions, tous les caprices de la domination féodale, lorsque par une nouvelle acquisition il tomba dans les mains des sept anciens cantons. Plus tard, celui de Berne se fit admettre au partage de cette souveraineté, tour à tour exercée par un Baillif de chacun né ces cantons: singulière destinée d'un peuple partout entouré de peuples libres, d’appartenir constamment à tout autre que soi-méme, et de n’avoir de ressource contre une oppression perpétuelle, que le changement alter-
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natif de ses maîtres! Dans ce conflit de souverainetés si diverses, c'était du moins: pour le peuple de Sargans un bonheur, à la vérité trop rare, de voir un sénateur de Berne oude Zurich succéder à la tyrannie populaire de Schwytz et de Glarus; et le sort de leurs voisins du pays de Gaster, abandonnés sans partage à la verge de fer de ces petites démocraties, dut leur faire apprécier plus d'une fois les avantages d’une condition tempérée par l'aristocratie.
Nous avons quitté ce matin le canton de Glarus, par un chemin différent de celui qui nous y avait conduits. Au-delà de Mollis, très-beau village protestant, où règnent une industrie , une activité, une aisance, qui contrastent avec l’aspect délabré du bourg catholique de Næfels, situé vis-à-vis, la route suit les bords du nouveau canal creusé à la Linth, et par lequel cette désastreuse rivière va porter désormais au lac de W'allenstadit les énormes amas de pierres et de sable qu’elle charrie des Hautes-Alpes. Cette grande opération est une de celles qui honorent le plus les lumières de la Diète helvétique et le patriotisme de la Suisse entière. L’exhaussement du sol, produit par les inondations de la Linth, à l'endroit où elle reçoit la Mag, sortie du lac de #allenstadt, avait changé en marais infects la plus grande partie des terres situées
entre Væfels et W'ésen, et la désolation journellement accrue le long des bords de la Linth et de la Mag réunies, ou de la Zimmat, étendait jusqu'à Zürich même des exhalaisons pestilentielles: Ifallut enfin s'opposer au progrès de ces fléaux, en détournant le cours de la Linth vers le lac de aller: stadt, où ses eaux s’épurent, et d’où elles ressortent à peu de distance, confondues avec la Mag, à laquelle Ia main de l’homme doit creuser un lit plus large et plus profond, jusqu’à son embouchure dans le lac de Zurich. Les travaux concernant le nouveau canal de la Zinth sont terminés, et j'ai pu dès à présent en reconnaître les heureux résultats. Des terrains naguère submergés ou encombrés de débris, commencent à se couvrir d'utiles productions. Les eaux mal-saines dont ils étaient baignés, s’écoulent peu à peu dans le fleuve, au moyen d'irrigations habilement pratiquées, et laissent à découvert un sol encore humide, qui, dans quelques arinées , aura repris sa consistance et sa fécondité primitives. Mais en approchant de ésen, l'état marécageux du pays attriste encore les regards, et accuse la lenteur des opérations ordonnées par la Diete. La Mag grossie de la Linth, à sa sortie du lac de f'allenstadt, verse ‘sur les plaines basses d’alentour une masse d’eau pro-
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digieuse, dont le niveau tend'perpétuellement à s'élever avec celui de ce lac, et par les mémes causes. Les désastres qu’on a: écartés des frontières du canton de Glarus, s'exerceraient donc avec plus de fureur sur l’isthme entier qui sépare les lacs de #/allenstadt et de Zürich, si l’on ne se hätait d'ouvrir à l’impétueuse Limmat une issue proportionnée à la violence et au volume actuel de ses eaux; et c’est de cette seconde opération, non moins nécessaire et plus difficile encore que la premiere, que dépend le salut de cette partie de la Suisse.
‘Nous ne nous arrétâämes à #/ésen, méchant petit bourg du canton de 54-Gall, dont l'hôte est renommé pour ses exactions ; que le temps d'y choisir un bateau neuf et de bons rameurs, précaution: qu’on recommande aux voyageurs, à cause des dangers de la navigation du lac de JFallenstadt, et que rend assez superflue le soin avec lequel les préposés des cantons de St-Gall et de Glarus veillent ici à la sûreté des passagers. Nous nous embarquâmes vers midi. À cette heure, le vent d'ouest qui devait nous porter à ällenstadt ne s’était pas encore élevé; aucun nuage n’interceptait les feux du soleil, qui, dardant à plomb sur le miroir polides eaux du lac, produisaient une chaleur insupportable ; et le mal-aise que j'en éprouvai,
m’empécha de jouir complétement de l’aspeet de ce beau lac. Les lacs de la Suisse ont chacun des beautés et des agrémens particuliers ; celui de allenstadt se distingue: de tous les autres par un caractère de grandeur et de sé: vérité, qui lui ést propre. Ouvert à ses deux extrémités d’orient et d’occident, il se prolonge, l’espace de quatre lieues, entre: deux chaines de monts parallèles, d’une égale hauteur et d’un escarpement uniforme, si ce n’est vers la moitié du bord méridional, où cette formidable enceinte s’abaisse en croupés ‘arrondies ; agréablement parsemées de hameaux et d'habitations alpestres. Mais la barrière séptentrionale :est constamment: d’une roideur et d’une äpreté que rien n’égale. C’est une muraille calcaire, absolument verticale, de six mille pieds d’élévation, dont la base ne se couvre d’un peu de verdure et de végétation qu’en deux ou trois endroits, les seuls qui soient accessibles sur toute cette longue côte, et dont l'attitude morne et la couleur grisàtre , réfléchies dans les eaux du lac, impriment à ce vaste bassin un aspect singulièrement sauvage. Cette masse épouvantable de rochers pousse dans les nues des pointes hardies, dont les principales, connues en Suisse sous le nom bizarre des Sept Churfürsten , complètent, par la
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variété de leurs coupes et la régularité de leur ordonnance , la décoration naturelle de cet énorme boulevard.
L’émotion pénible qu'on éprouve en traversant le lac de Fallenstadt, uent sans doute à l’effrayante conformation de son bassin, qui, lorsque ses flots soulevés par le £lætliser, ou le vent du nord, se dressent en lames énormes, comme les rochers à pic entre lesquels ils sont si profondément encaissés , n’admet, sur une seule de ses rives, qu’un trés-petit nombre d’endroits abordables. Mais on peut assigner une autre cause encore de cette terreur secrète qui, même par un temps calme, saisit ici l'âme par tous les sens. Il est impossible d'envisager ces deux chaînes de rochers, si exactement conformes dans leur structure et dans leur direction, dont tous les mouvemens se correspondent, et dont les couches s’inclinent ou se redressent avec une égale symétrie, sans étre frappé de l’idée des effroyables convulsions qui rompirent ici le massif des Alpes, et donnèrent passage à la masse prodigieuse des eaux accumulées dans les antiques vallées de la Rhétie. À cette idée, l'imagination s'ébranle, et l'esprit attentif à un combat qui mit en mouvement toutes les forces de la na-
ture, n’apercoit plus qu'avec une sorte d’anxiété les traces encore sensibles de ce grand et terrible déchirement.
Je me fis descendre à Müllihorn , joli village delarive méridionale, à partir duquel un sentier romantique se dirige lé long du lac , et permet d’en contempler avec plus de sécurité l'aspect, tantôt riant et gracieux, mais plus souvént encore imposant et sévère. Deux des hameaux épars sur ce rivage, Terzen et Quarien, aussi bien que celui de Quinten, du bord opposé , rappellent par leurs noms les stations romaines, qui, au temps de la force et de la prospérité de l'Empire, protégeaent cette importante communication de lTtalie , de la Gaule et de la Germanie. Diverses dénominations locales conservées dans ce pays, y attestent encore, à défant d’autres monumens, le séjour de ces anciens maîtres du monde; et quels monumens plus durables Rome eüt-elle pu laisser 1ci, que ces débris de sa langue, éternelle comme les Alpes?
De Murg, où nous reprimes motre bateau, jusqu’au bord opposé, non loin duquel s'élève la villede #allenstadt, le trajet n’est que d’une derni-heure. Parvenus à cette extrémité orientale du lac, l’aspect marécageux des plaines surlesquelles il s’épanche, nous offrit, avec l’escarpement prodigieux des montagnes qui le domi-
SARGANS. 1/47 nent au nord, le contraste le plus affligeant. Mais, c’est la vue même de W/allenstädt, qui produit au plus haut degré cette impression pénible. Il semble que les exhalaisons qui s’élèvent de ces campagnes humides, aient ici vicié toute la nature. La ville n’est qu’un amas informe de masures, dont l’eau mine incessamment les débris échappés à l'incendie , et contre lesquelles se traînent languissamment semblables à de pâles ombres, quelques chétifs habitans, en butte à tous les PE L'air et. le silence des tombeaux règnent dans ces rues couvertes d’une boue infecte, et je ne m’arrêtai, pour jouir d’un moment de repos, que dans une auberge située hors de la ville, où le dénüment de l’hôte n’attestait que trop la misère générale du pays.
W'allenstadt n’a dù son existence, si toutefois on peut nommer ainsi le souffle de vie qui luireste, qu’au commerce de l'Allemagne et du nord de la Suisse avec PItahie ; mais cette route si fréquentée, à l’époque où le commerce du levant était entre les mains des Vénitiens et des Génois, a beaucoup souffert des dernières révolutions, etne sert plus guère maintenant qu'aux communications des parties orientales de la Suisse avec celles de l'Allemagne qui Favoisinent. La nouvelle route que l’Autriche fait ouvrir par le mont Splügen, donnera sans doute
plus d'importance et d’activité au transit par le canton des Grisons , et cette circonstance peut aussi prévenir la Lite totale de #7 allenstadt. Mais quelle main arrêtera le progrès des eaux qui envahissent de toutes parts ce malheureux pays? Le niveau du sol de la vallée, qui s’étend du lac de #’allenstadi jusqu'au Rhin, est tellement abaissé, qu’elle a tout à la fois à craindre l’exhaussement progressif du lac et les inondations du fleuve; de sorte que, par une forte crue, le Rhin pourrait sans obstacle s'ouvrir, à travers cette vallée et les lacs de Zallenstadt et de Zurich, un nouveau cours vers le nord de l'Allemagne. J'ai vu dans l’espace de six lieues qu’occupe la vallée de Sargans, des herbes marécageuses absorber la presque totalité du terrain, et deux ruisseaux tombant à cinquante pas de distance se diriger, l’un vers le Rhin, l’autre vers le lac de ’allenstadt. Pour maîtriser ces eaux et pour assainir ces terres, 1l faudrait des travaux dont il semble qu'ici la puissance et la volonté manquent également.
Tant qu'il fut soumis à l’administration des baillis, Les ressources de ce pays s’épuisèrent pour l'avant de ses maîtres. Récemment admis dansle canton de S'-Gall, il participe aux embarras qu'éprouve le gouvernement de cette république naissante; de sorte que sa liberté nou-
SARGANS. 149 velle ne lui a pas été jusqu'ici moins onéreuse que son ancienne sujétion. Et de l’autre côté des Alpes, à quelques lieues de distance, habite sur les rochers de l’Æppenzell, un peuple sain, robuste, actif, industrieux , le plus libre et le plus heureux de la terre : la nature a donc aussi ses priviléges, et cette mère commune du genre humain traite inégalement ses enfans!
Je suis, etc.
EE tt tte
LETTRE AIV.
AU MÊME
Bains de Pfeffers, ce 17.août.
Excursion aux Bains de Pfefjers ; description des Bains et de l’'affreuse gorge de la Tamina ; observations générales.
Je ne puis sortir du gouffre où je viens de recevoir des impressions si terribles, sans essayer de les décrire. Le désordre de mes idées se fera, sans doute, apercevoir dans mon récit; plus d’une fois sans doute, ma main tremblera en retraçant les horribles images dont J'ai encore l'esprit et les yeux frappés; j'ai devant moi l’effroyable roc, à la base duquel semble abymée la maison que j'habite; la Tarniname poursuit de ses affreux rugissemens; mon âme est bouleversée, comme la nature qui m’environne. Mais ce désordre même doit ajouter à la
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vérité du tableau, et ce qui m'importe en ce moment, c’est d'écrire comme Je sens.
De Ragatz, où nous avions laissé notre léger bagage, à la garde de l’hôte, l’un des officiers échappés au massacre du 10 août, nous primes, sous la conduite de son fils, la route du village de 7’alenz, situé dans la montagne, deux lieues au-dessus de la rive gauche de la Tamina. La première moitié de cette route est presque continuellement frayée sur le bord de la sombre et profonde gorge où coule ce torrent impétueux , et d’une roideur et d’une äpreté fatigantes. Des érables et des hêtres clairsemés sur un sol pierreux nous offraient moins un abri contreles rayons ardens dusoleil, qu'un appui souvent nécessaire contre la vue du précipice qui s ouvrait à nos côtés. Les déchiremens affreux des rochers, sur le haut desquels semblaient suspendus, d'étage en étage, les chàlets de la montagne opposée , nous rémplissaient à chaque pas d’une émotion difficile à exprimer; et notre vue, bornée jusqu'alors autour de nous par des objets tristes et sévères, ne s'égarait guère au-delà de l’étroit sentier que nous gravissions avec peine.
Arrivés sur le dos de la montagne, nous fümes frappés d’un spectacle tout nouveau. L’horizon s'étend et la nature s'agrandit de toutes
parts. Un chemin facile traverse des prairies superbes, qu'embellit la végétation la plus riante. De l’autre côté de la sombre gorge de la Tamina , dont le murmure lointain se perd entre les rocs qui disparaissent eux-mêmes, règnent à divers étages des coteaux enchanteurs, que dominent encore, jusqu'à une hauteur considérable, des montagnes richement habillées de forêts. Mais, c’est pour le fond de ce tableau magnifique que la nature a réservé ses traits les plus mâles et ses formes les plus colossales. L’énorme pyramide du Xünkelsberg , au pied de laquelle habitait jadis une race de géans, dignes hôtes de cette région des Alpes, dresse à picses flancs noirâtres, couverts d’énormes plaques de neige. À droite, le majestueux Galanda domine sans rival les fertiles Alpes de Valenz, tandis que son prolongement au nordouest n'offre qu’un théâtre de vastes éboulemens; que ravins, ou noircis par les âges ou comblés par les frimats; que pics déchirés, que sommités hérissées de débris et couvertes de glaciers, du milieu desquelles s'élèvent encore les Cimes Grises , affreux rochers où siége éternel hiver.
Nous traversämes le joli village de Falenz, dont les maisons blanches, éparses au loin dans la prairie, me rappelèrent, quoique dans une
PFEFFERS. 153 situation bien différente, l’aspect de celui d’47dermatt, au canton d’Ury. Un sentier qu’on prend à gauche près de l’église, conduit par une pente extrêmement rapide et qui n’est pas toujours exempte de dangers, aux Baïns situés une demi-lieue plus bas. La route est en plusieurs endroits ombragée de beaux arbres qui cachent la vue, ou adoucissent l'horreur du précipice. Mais, comment exprimer la sensation que l’on éprouve, lorsqu’à l’une des nombreuses arêtes que forme l’étroit sentier, on aperçoit directement sous ses pieds et à une immense profondeur , la maison des Bains, dont le toit de briques brille à travers le veit feuillage de la montagne? Je vous avoue qu’à cet aspect inattendu, je restai comme étourdi par la surprise; et j'eus besoin de chercher l’appui d’un jeune hêtre, pour éviter le premier effet d’un saisissement involontaire. Je recueillis mes idées et mes forces sur le banc de Honrepos, qu’on trouve à peu de distance au-dessous ; et Je ne repris ma course qu'après y avoir familiarisé mes yeux avec les étonnans objets dont j'étais environné. Mais plus d’une fois encore dans cette descente rapide, atteint par le vertige, j'éprouvai l'influence secrète du dieu de l’abyme. La mugissante Tamina, encore invisible à mes yeux, retentissait vio-
lemment à mes oreilles; je m'imaginais, à la hauteur des rochers qui déjà dominaient mes regards, au progres de l’ombre qui, de moment en moment, s’épaississait autour de moi, que j'allais pénétrer dans les entrailles de la terre; et loin d’alléger ma marche, par le mouvement même qui m'entrainait, il me semblait qu'à chaque pas je me chargeais d’un poids énorme. J’arrivai ainsi aux Bains; et mon premier besoin fut de m'y procurer, dans un appartement écarté, la solitude et le repos.
Les Bains, qui consistent en deux grands bâtimens d’inégale proportion, joints par une chapelle, sont construits au fond dela plus épouvantable gorge qui soit peut-être sous le ciel, dans un espace d’à peine cent-cmquante pieds de large, y compris le lit de la Tamina et une terrasse artificielle, destinée à la promenade des malades; encorea-t-il fallu, pour conquérir cet étroit espace, faire sauter des rochers , et : hâter par le feu le travail trop lent des eaux qui les rongent. De l’autre côté du torrent, dont les flots s’y brisent avec fureur, se dresse , à la hauteur deprèsdeseptcentspieds,une énorme paroi de rochers, absolument verticale, et d’un aspect et d’une nudité véritablement effroyables. L’œil qui mesure en frémissant l’élévation de ce formidable rempart, aperçoit à son extrémité un
PFEFFERS. 155 échafaudage en bois, dont les frèles appuis sont scellés dans le roc même, et par où les habitans des Bains reçoivent les provisions qui s'y consomment. Les rayons du soleil , repoussés ici de toutes parts, ne percent qu’à près de midi dans la profondeur de ce gouffre , et ne l’éclairent que quatre heures, dans les plus longs jours de l’année. Un triste et froid crépuscule est ainsi le jour habituel de ces demeures ; et comme on n’y voit guère que des malades, dont les figures pâles et amaïgries retracent, sous toutes les formes, le hideux tableau des infirmités humaines, je me suis cru, sans métaphore, descendu tout vivant dans l’empire des infernales ombres.
À quelques pieds au-delà du second bätiment, les deux parois de rochers serapprochent et forment cette gorge fameuse de la Tamina, au fond de laquelle jaillissent les sources d’eau minérale. La grotte qui les reçoit, est éloignée de plus de six cents pas des Bains, où elles arrivent dans des tuyaux de bois; ét cés canaux, aussi-bien que le pont de planches qui conduit au fond de ce ténébreux abyme, ne reposent que sur des coins enfoncés dans les rochers. Il est bien vrai que l'imagination la plus vive ne saurait égaler, par ses conceptions les plus hideuses , l’amas d’horreurs que la na-
ture à rassemblées en ce lieu; jamais traits formés par une main humaine n’approcheront de cette affreuse réalité, et le Dante n’eût trouvé qu'iciune porte digne de son Enfer, et des couleurs pour peindre les terreurs qui en assiégent l'entrée, le bruit et le silence, les ombres et les clartés , également sinistres, qui en rendent l'accès redoutable et la perspective effrayante.
Les deux énormes rochers, d’une pierre calcaire noirâtre, crevassés, fendus, déchirés de mille manières, tantôt se redressent à une hauteur de près de trois cents pieds , tantôt s’inclinent l’un vers l’autre, au point d’intercepter tout-à-fait le peu de jour qui pénètre au fond de cet abyme. La seule lueur qui vous dirige encore dans ses sombres profondeurs, est celle de la Tamina, constamment blanchissante d’écume, et dont l’onde furieuse, véritable chien de ce Tartare, le remplit de ses éternels aboiemens. On n’a le plus souvent, pour se soutenir audessus de cet effroyable gouffre, qu’une seule planche de bois, de huit pouces de large, que l’humidité era glissante, qui ploie sous le poids du corps; et quelquefois, le rocher contre lequel elle est scellée, s’écarte subitement et ne laisse aucun appui à la main tremblante au bord de l’abyme; d’autres fois, il surplombe au point que l’on marche courbé sous cette
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masse épouvantable. À mesure que l’on avance, le froid qui pénètre, les ténèbres qui s’épaississent, les précautions mêmes dont on est obligé d’user à chaque pas, et le tâtonnement de ces affreux rochers, et le craquement du frêle appui qui vous porte, tout saisit l’âme d’une inexprimable horreur. Le voyageur le plus intrépide marche ordinairement entre deux guides, qui tiennent, du côté du précipice, les deux bouts d’une perche,pour rassurer l’imagination, plus encore que pour appuyer la main, en cas d’un étourdissement subit. Mais on a vu quelquefois le vertige triompher de cette vaine précaution, comme des résolutions les plus fortes; et l’on m’a raconté l’aventure récente d’un jeune officier de Schaffouse, qui disparut dans le cours de ce périlleux voyage, et dont on ne retrouva le corps horriblement déchiré, qu’à quelques lieues de là dans le Rhin.
Si la nature destina ces sources au soulagement de l’homme, on peut du moins être surpris qu’elle en ait rendu l’accès difficile au point que leur découverte a dû paraître le premier de leurs miracles. Les traditions du pays varient sur l’époque de cette découverte. On raconte qu'en 1038, d’autres disent en 1240, un chasseur de chamois fut amené, en poursuivant sa proie, jusqu’au bord de cet abyme et à l'endroit
même où les vapeurs de l’eau thermale, en s’élevant,avaient fait fondre toutautour la neige qui en recouvrait les abords. Il se hasarda d'y descendre, et apres des peines et des périls incroyables, il en rapporta une bouteille remplie de cette eau minérale, qui fut portée à l’abbé du couvent voisin de P/féffers, et dont on ne tarda pas à reconnaitre les utiles propriétés. Dès-lors les malades abordèrent en foule au fond de cet antre, dont la crainte les avait toujours écartés. Pendant plusieurs siècles, ils s'y firent descendre par des cordes; la cure se faisait à la source même, dans une des excavations du rocher que les eaux ont formées; et ce qui étonne le plus, ce n’est pas sans doute cette inconséquence de l’homme risquant sa vie pour rétablir sa santé. Plus tard, on imagina de suspendre sur labyme quelques misérables cabanes,au moyen de longues poutres fixées par les deux bouts dans les rochers; et ce ne fut qu’ aprés que des pierres tombées de la monta-: gne eurent emporté plusieurs fois ces fragiles échafaudages, que l’on songea à construire solidement des bains et une maison propre à recevoir des malades, dans l’endroit où la gorge de la Tamina s'élargit , et où le fleuve échappé tout enter de sa prison semble, à sa marche précipitée, se hâter d’en fuir les mconcevables horreurs.
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Les bâtimens qu’on voit actuellement , et qui sont affermés pour le compte de l’abbé de Pfeffers , existent depuis le commencement du XVIII siècle. Les soins qu’on a donnés à la solidité ont apparemment exclu ceux que réclamait l'agrément ou la commodité des malades. Rien n’est plus triste que ces longs corridors voütés, que ces vastes appartemens si mal éclairés et la plupart sans poêle, dans un lieu si sombre et si froid, et que leurs épaisses murailles défendent à peine contre les assauts et les mugissemens de la Tamina. Les salles du rez-de-chaussée, où l’on prend les bas, ne reçoivent qu'une clarté plus faible encore, par des fenêtres qui ferment exactement et ne s’ouvrent jamais, de sorte qu’en y entrant, je fus prèsque suffoqué par les vapeurs sans cesse accumulées de l’eau thermale. Les agrémens de la société répondent à ceux d’un pareil séjour. Üne terrasse élevée devant le grand bâtiment, est Le seul endroit où l’on puisse faire au fond de cet abyme jusqu'a cinquante ou soixante pas de plain-pied; et comme il peut s’y trouver trois ou quatre cents malades, pressés à la fois dans cet étroit espace, vous jugez quelle figure on doit faire au milieu de ces tristes hôtes, qui semblent, toujours près de leur dernière heure, s’y disputer un dernier rayon de soleil. La
chère seule est meilleure qu'on ne devrait s'y attendre; elle n’est, pas délicate, sans doute; mais elle est abondante et saine; les paysannes de J’alenz apportent chaque jour dans cette saison, aux Bains, du lait, du beurre et des fraises exquises, comme toutes celles des Hautes- Alpes; et j’at fait au sortir de la gorge de la Tamina,un repas auquel 1l n’a peut-être manqué que des émotions moins violentes, pour me paraitre assez agréablement assaisonné.
Grâces au ciel, je vais quitter ce gouffre, où1l me semble que j'ai peine à respirer; je vais contempler à mon aise ce ciel dont il me semble que je suis si éloigné. L’empressement qui me porte àsortir d'ici, est au moins égal à celui qui m’y a conduit; car, vous pouvez m'en croire, il faut venir malade aux bains de Pfeffèrs , pour n’y pas tomber malade.
Je suis, etc.
R/D/ RE / DB O/E D L/B'ER RD LR LR RQ DL RE ER QE D EE ED LR D RE D ER EL DR Q/R ARR LR D D ED à fi