LETTRE AV
AU MÊME
Coire, ce 18 août,
Description de la vallée du Rhin; le défilé de Sx-Lucie; Ventrée du Prettigau; da Land-
| ‘Juart. —Nôribrèuses ruines de châteaux gothiques. — “Coire, capitale des Grisons ; la AS ; l'évêché; : intolérance des réformés ,à l'égard des catholiques. De Les. Grisons dépouillés de la, fe alieline, de Bormio
et de Chiavenna, — Co aan actuelle des Grisons; réflexions ace. sujet.
Après les fatigues et les fortes émotions de sa journée d'hier, j’exprimerais difficilement le plaisir que do procüré üne excursion à Coire, par une route constamment ‘uBie, au sein d’une vallée spacieuse, que bordent de superbes montagnés, ét sur laquelle s’épan-
chent paisiblement les flots argentés du Rhin. Durant ce trajet de trois heures , on voit se développer les nombreuses sommités de la chaine du Rhœticon , admirables surtout par les accidens de lumière qu’y produisent, à diverses hauteurs, les rayons du soleil dardant sur les creux ravins et sur les angles saillans de cette chaine profondément sillonnée dans tous les sens; le Falckniss, aux flancs nus, escarpés, à l’aspect orisätre; plus lom, le Felsenkamm, dont la plus haute cime s'élève directement au-dessus de la jolie ville de Mayenfeld ; au nord, la Guscher- Alpe, coupée à pic, et sur les abruptes parois de laquelle pendent les habitations d’un hameau alpestre, où l’on dit que les mères attachent leurs enfans par une corde pour les empêcher de tomber, en leur absence, dans labyme toujours ouvert sous leurs pas. À la base de tous ces monts règnent de vastes éboulemens, maintenant convertis en fertiles coteaux et couronnés des meilleurs vignobles du pays des Grisons, et de plusieurs beaux villages, tels que Jennins, Malans et Zizers.
À peu de distance du pont de Tardisbrücke, où l’on passe de la rive gauche du Rhin sur la rive droite de ce fleuve, l’on se trouve précisément dans la direction de la vallée de Coire, et l’on aperçoit vis-à-vis de soi, au nord-est,
et dans la même direction, cette profonde lacune des Alpes, connue sous le nom de Défilé de Sainte-Lucie, ou Luciensteig, qui, vue de cette distance, ressemble à un portique immense dont le ciel forme la voûte. Tout prés de là, l'étranger apprend par une inscription simple autant qu'éloquente, qu’il entre sur le territoire de l’ancienne Rhétie libre(x); et l’Allemand qui habite quelques pas plus loin, n’entend déjà plus ces paroles.
Vis-à-vis du voyageur, l'entrée du Denbe se montre sous un aspect encore plus pittoresque; la gorge resserrée par laquelle on y pénètre, et qui se nomme la Cluse, semble pres- D remplie par la Landquart, torrent fougueux qui s en, échappe en bondissant, et qui, grossi de la dépouille des Alpes, autant que de la fonte de leurs neiges, roule dans chacun de ses flots un énorme quartier de roche. On traverse pendant une demi-lieue le champ de dévastation que parcourt la Landquart, avant de tomber dans le Rhin. Puis on passe le Z oUbricke, où pont du péage, pont fort bien nommé sans doute, mais qui ne parait pas avoir plus de dr die à cette dénomination qu'une foule d’endroits sur la même
(1) Alt fryr Rhezien.
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route, Où il faut toujours avoir un kreutzer à la main, et où l’on rencontre un COMMIS, » Pour ainsi dire: à chaque pas. |
La vallée qui conduit à Corre, est tot reimarquable par les nombreuses ruines de chàteaux ES quila décorent. Dans un éspace de trois heures, Jen ai compté jusqu’à quinze, ct le RS entier des Re PESUTE un l'a-t-on Si imposans encore par 4 hardiesse de pur constrüuctiôn, par là grändéur et la solidité des massesq surtout , ‘Dar ‘Cette position aérienne qui,’ dans Pitagination fiscimée dés peuples du: Noyer âve, pouvait seule accréditer l idée qu'ils étaient’ Labs par des tre süurnaturels et “doués d'une force plûs quhtimaine.
Suspendus à la lerété' dès monts, Où placés Ë comme les nids de l aible, ‘dans des fèr ntes de rocheret sur‘des éscarpèmens presque inaccessiblés ;ées Vieux donjons bravent encore aujourd? hui les souvenirs un peuple dé: républicains,; comme ils ônt resisté à tous Lés efforts du temps “et semblent trionrpher de la féodalité qui les éléva; aussi bien que dé H liberté qui les épargné: Si l’on'ést surpris, d’après le nombre et l’étendüe de ces constructions , qu’une noblesse riche et puissante ait pu se multipher à ce point au sein d’une nation pauvre et pasto-
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rale, et si l’on est tenté de gémir sur. la con: diion des hommes qui vivaient jadis dans des transes perpétuelles à la vue de ces repaires, il est difficile aussi de se. défendre: des idées de force et de grandeur qui, dans leur décadence même , s’attachent à ces monümens dun:autre âge, et, pour ainsidire, d'un autre monde. Quelle prodigieuse vigueur d'âme ne fallait-l pas à ces preux, ainsi reléeués sur d’affreux rochers, étrangers aux douceurs et aux commodités de la vie, toujours privés eux-mêmes du repos et du sommeil qu'ils troublaient incessamment chez les autres , toujours couverts de fer, agresseurs Ou assiégés , et n'ayant d'autres occupations, ne connaissant d'autres plaisirs, que le maniement et le bruit des armes? Avouons que ces mœurs, contre lesquelles se révoltent aujourd’hui notre indépendance et surtout notre mollesse, entretenaient du moins, au sein d’une classe d'hommes, cette fierté, cette énergie , dont l’Europe avilie sous le long despotisme des Romains, avait perdu toute idée; et que, si le sentiment de la liberté s'est conservé dans les cœurs, on le doit aux exemples de cette noblesse même. qui l'opprima.
Coire est située presqu’au niveau dela plaine , à la naissance d’un;agréable amphithéätre, et à l’endroit même où da grande vallée du
Rhin, jusque-là dirigée au nord, tourne brusquement à l’ouest. De l’autre côté du fleuve, dont elle n’est distante que d’une demi-lieue, le Galanda déploie ses formes majestueuses, depuis sa base, couverte de pâturages et semée de nombreux hameaux, jusqu’à ses sommités les plus àpres, où la neige ne brille qu’à de rares intervalles. Derrière la ville, s'ouvre un vallon romantique, enfermé par l’Æ#/pstock, et que borne au sud-ouest le Bizogelberz, belle montagne pyramidale, entièrement habillée de forêts. Droit au sud , les regards pénètrent dans la spacieuse vallée quele Rhin arrose, jusqu'aux montagnes qui récèlent sa source, et, pardelà des foules de pics chargés d’éternels frimats, jusqu'aux glaciers de l'énorme Bædus, qui les domine et les efface tous par l'éclat des neiges qui le couronnent. Rien n’est plus singulier.que l’aspect de cette longue et profonde vallée, creusée dans la direction même des Alpes, de sorte que leurs vastes croupes et leurs vivesarêtes, vues de Coire, s’y présentent de profil ,sur une ligne de près de quinze lieues , tandis que presque partout ailleurs, ces colosses, opposés l’un à l’autre,se montrent de face à l'observateur qui les contemple.
Cotre est une ville ancienne , mais triste et gothique. Sa population s’élève à peine à six
mille âmes; et aucun monument n’y rappelle le séjour des Romains qui la fondèrent. En revanche, sa cathédrale, édifice du VITE siècle, est riche en monumens et en souvenirs du moyen âge. Toutes les illustrations de la Rhëtie moderne s’y trouvent placées, en quelquesorte, sous la sauvegarde de la religion, et le peuple peut y étudier l’histoire de ses pères sur le pavé même du temple où il vient rendre hommage à Dieu de la liberté qu'il leur doit. Les nombreuses sépultures des Latour, des Aspermont , des Planta , des Salis et des autres familles nobles des Grisons, se disputent le respect des citoyens et l’attention des étrangers, par les éloquentes inscriptions, par les curieuses armoiries qui les décorent : c’est un cours complet d’histoire nationale, et, pour ainsi dire, une école vivante de patriotisme, que cette église, ainsi couverte dés noms et remplie des images de tant de morts illustres; et j'ai peine à croire qu'il n’y ait pas, en effet, plus de raison chez ces républicains, à rassembler ainsi, sous leurs yeux, tous les objets de leurculte, dans le lieu même où l’âme est le plus disposée à toutes les affections généreuses, que nous n’en avons à reléguer loin des regards et de la pensée du peuple, la mémoire des hommes qu’il a aimés et qui l’ont servi. |
Au:demeurant,:.cette, église. est presque le seulasile qui reste. à la noblesse, dans la 'constitution actuelle des, Grisons; et les grands noms ne peuvent plus guere se perpétuer qu'a l'ombre du sanctuaire , là où toute prérogative de naissance .est abolie dans l'État. Presque toutes les anciennes familles, tombées peu à peu dans la misère.et rejetées dans la dernière classe du peuple, ont perdu Jusqu'au souverür de leur extraction, et l’on m'a montré le descendant des nobles Mammers sous la blaude d’un charretier. Les familles de Planta etde Salis: ont séules conservé, avec quelques débris de leur patrimoine, un reste de leur vielle illustration, Encore cette dernière, privée des emplois lucratifs qu’elle exerçait dans la alieline, a-t-elle perdu beaucoup de son crédit; et sans. ‘éclat que font rejaillir sur elle les talens d’un poëte aimable, M. de Salis-Seewis, et d'un naturaliste habile, M. de Salis-Marschlins , cette race antique et célèbre se verrait près de retomber dans l'obscurité de son berceau (x).
(1) Qu'il me soit permis de payer ici un juste hommage à la mémoire de M. le baron de Salis, chef de la branche de eette famille respectabie établie en France, et qui fut, pendant plusieurs années , l'un des plus dignes et dés plus éclairés représentans de sa patrie adoptive. Les lettres qu’il