LETTRE XVII
AU. MÊME
St.-Gall, cé 22 août.
Aspect de St.-Gall; origine de cette ville. — La bibliothèque de l’abbaye; manuscrüs prée-
cieux. — L'abbaye sécularisée ; l'abbé actuel. — Aperçu de la constitution du canton de St.-Gall, et observations générales sur la situation politique de ce canton.
.. En passant du canton d’4ppenzell à celui de Suint-Gall, on voit encore une fois changer l’aspect des lieux et se transformer la nature; mais c’est surtout au génie de l’homme, qu'est due 1ci cette brusque métamorphose. Au lieu de ces maisons de bois, isolées l’une de l’autre et disséminées sans ordre sur un sol ondulé, c’est une ville de briques, dont les habitations nombreuses sont si étroitement serrées,
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qu’elles semblent entassées dans un espace trop étroit pour les contenir; de même, au lieu de cette verte pelouse, qui forme tout le sol de V'Appenzell, c'est une campagne entièrement couverte de toiles d’une éclatante blancheur ; et ces deux cantons , si voisins l’un de l’autre, n'ont de commun que l’extrême propreté qui en décore toutes les habitations.
Ce que Saïnt-Gall offre de plus remarquable dans sa construction tout uniforme, c’est cette uniformité même, qui témoigne une égalité de conditions et de fortunes, bien rare dans les États commerçans. L’aisance générale des habitans n éclate pas moins dans cette propreté dont je parlais tout à l’ er dans le soin extrême qu'ils apportent à à l'énetes et à l’embellissement de leurs demeures : voilà donc une cité mdustrieuse d’un caractère tout différent de celui de Genève; et l’on ne doit pas être surpris, d’après l’aspect si divers de ces deux villes également adonnées au commerce, que le peuple de Saint-Gall soit aussi sédentaire , que celui de Genève est vagabond.
Une chose qu’on doit encore remarquer à Saint-Gall, c'est que cette ville, qui dut sa naissance à Ja religion, n’existe plus depuis longtemps que par l’industrie. Ses premiers habitans furent des hommes pieux, que l'amour de
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l’étude enlevait aux dissipations du monde. Plus tard, cette population, forte du seul appui de la religion, innocente comme cette religion ellemême, s’accrut, dans une enceinte réputée in: violable, de toutes les victimes, de tous les mécontens de l’anarchie féodale : ainsi se forma cette ville autour d’une abbaye, et un peuple libre prospéra long-temps à l'ombre d’un couvent. Bientôt l’industrie s’éveilla chez des hommes qui jouissaient à la fois du repos et de la liberté, et pour premier usage de cette liberté, ils trahirent la religion, dont elle était l'ouvrage. La ville de Saint- Gall embrassa la réforme, déclara la guerre à son abbé et abandonna la culture des lettres pour la fabrication des toiles : n’y a-t-il pas, mon ami, dans ce court précis de l’histoire de Saint-Gall, de quoi apprécier tout le génie de la réforme?
J'ai visité l'antique abbaye, qui n’est plus guère maintenant riche qu’en souvenirs. La bibliothèque, qui contenait jadis tant de tré-. sors amassés par la patience des moines, et d’où sortirent , à la renaissance des lettres, plusieurs des principaux classiques, possède encore quelques manuscrits précieux, grâce à la précaution qu’on avait eue ici de confier ce dépôt aux rochers du Tyrol; car la science, aussi bien que la liberté , prenait la fuite devant les
armées du Directoire; et des héros comme Bru ne métaient pas moins redoutables pour les bibliothèques, que pour les caisses publiques. ignore à quelle autre époque de barbarie, que celle de la révolution française, il faut attribuer la perte des manuscrits si célèbres de Valérius Flaccus et de Silius Italicuüs, qui ne figurent plus maintenant sur le catalogue de Saint-Gail. Le Quintilien en avait été dès long-temps enlevé et transporté à Zürich : digne trophée de la réforme, dans la ville qui en fut le siége.
L'abbaye de Saint-Gall est jusqu'ici la seule qui ait été sécularisée en Sursse; et le choix n’a pas été mal-adroit : car c'était une des plus riches de l’Europe. Les États du Prince-Abbé, l’'Oberland catholique, le Rhinthal,\e Toggenburg, réugis au canton de Saint: Gall, forment, en effet, la meilleure partie de ce canton, qui est l’un des plus considérables de lä confédération helvétique; et il n’a coûté, aux magistrats de Suint-Gall, pour tout prit d’une s belle acquisition, qu'une pension viagère de six mille florms , qui , à la vérité, n’est pas payée: vous voyez que la reconnaissance n'est pas le vice de cette république, ét vous pouvez en conclure qu’elle prospérera.
Je dois dire que le congrès de ïenne, eu accordant cette pension au Prince - Abbé de
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SaintGall, y'avait mis une condition, que celui-ci 4 refusé de remplir : c'était qu’il renoncât à toute prétention sur’$es anciens États. Cet abbé, par une fermeté, qui, quoi qu’on puisse dire, honore son caractère, a miéux aimé dans sa dissgräce, conserver ses droits que de recevoir sà pension : il n’est pas de ces hommes , aujourd’hui si communs dans son pays et même dans le'nôtre, qui croient que tout s'arrange avec de l'argent. Retiré à l’abbaye de Mars, sans autre distinction que ses vertus, sans autre ütre que ses malheurs , 1l y vit confondu dans la foule des moines, comme le plus humble d’eñtre eux. Sa présence dans ce monastère et sous cet habit a été, jusqu'ici, sa seule protestation contre l'injustice qui la frappé ; et sa mort, en terminant le cours de ce débat trop tel entre un vieillard infirme et un État florissant , affranchira bientôt de la seule obligation qui lés gêne encore , le trésor et la consciencé de! cés sépiblicins
En attendant, l'existence de l'abbé , tout éloigné, tout obscur qu'il est, est une cause toujours active d'inquiétude pour le gouvernement de Saint-Gall. C’est un fait constant et que je tiens de la bouche même d’un dés principaux magistrats de ce canton, que la justice était autrefois mieux administrée et à moins de
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frais par les officiers de l'abbé , qu’elle ne l’est maintenant par dès magistratures populaires ; et cet avantage qui touche de plus près à tous les intérêts de la société, rend ici le peuple qui en jouissait non-seulement insensible, mais injuste même à l'égard des bienfaits du nouveau régime , tels que l’accroissement de l'impôt, la diminution du commerce et la création d’une dette nationale. De leur côté, les habitans de la ville, objets de la défiance et de la jalousie de ceux de la campagne, se plaignent d’avoirperdu par l'établissement de la hiberté publique, leur propre indépendance, et les bénéfices de leur commerce, par ceux d’une révolution. Mais, comme on ne peut tout avoir , Vous trouverez sans doute ces gens-là bien peu raisonnables, qui possèdent une républi que: et qui regrettent quelque chose. |
L'esprit qui anime ce nouveau. canton est cépendant favorable aux idées aristocratiques, et il est permis de croire que le voisinage de l'Appenzell contribue puissamment à Les y répandre. Les désordres populaires qui éclatent à deux lieues de Saint-Gall, font mieux sentir à ses paisibles habitans l'avantage d’un gouversement tutélaire; et la sécurité dont ils jouissent leur devient plus douce encore,quand ils voient passer au-dessus de leurs têtes, de même que les
nuages qui se forment sur leurs montagnes, les orages de la démocratie d’Æppenzell.
Le Grand Conseil, où réside l'autorité supréme de la république de Saint-Gall, n’admet que très-peu d’élémens populaires, je veux dire, de membres nommés directement par les communes. Ce Conseil dispose lui-même de la part la plus importante de la représentation nationale; et vous jugez sans peine qu’il en dispose dans le sens le plus favorable à ses intérêts. La courte durée de ses sessions , qui est à peine de huit jours, n’oppose pas d’ailleurs aux pouvoirs de l’État une surveillance bien incommode, ni une contradiction bien puissante; et le petit nombre de paysans qui se laissent traîner à ce Conseil, plus par obéissance aux institutions du pays, que par aptitude ou par goût pour les affaires, se montrent généralement trop empressés de retourner à leur charrue, pour qu'il soit nécessaire aux chefs de cette république de déployer beaucoup d’éloquence ou de manége pour les y renvoyer. Les ressorts du gouvernement républicain sont donc ici d’une grande simplicité, et les ambitions personnelles, presque exclusivement bornées dans le cercle étroit du bien-être domestique. On ne voit point ici de ces hommes qui se lancent dans les orages politiques, uniquement pour se distraire, et
qui cherchent à s’étourdir dans le bruit des factions, parce qu'ils ne peuvent vivre en paix chez eux et avec eux-mêmes; encore moins de ces brouillons, qui se croient des législateurs parce qu'ils savent faire de latoile, et des publicistes parce qu'ils noircissent du papier. L'industrie même offre généralement à Saint-Gall un caractère modéré, doux et paisible, et chacun y est tellement occupé de ses affaires, que l’État n’a de même à s'occuper que des siennes.
Je ne puis donner une meilleure preuve de ce caractère pacifique, qu’en citant ce qui se passe dans les relations des catholiques et dés réformés. Presque toutes les communes du canton de Saint-Gall sont mixtes, c’est-à-dire mélangées des deux communions, à peu près en nombre égal: les biens sont administrés par chaque secte; mais le culte s’y faiten commun et dans la même église, pour tous les membres des diverses croyances : nouvel exemple d’harmonie religieuse, dont il est impossible de ne pas attribuer tout le mérite aux catholiques, puisqu'ils joignent ici l’avantage du nombre à celui de la tolérance (1).
(1) Le nombre des catholiques du canton de St-Gall, est évalué à quatre-vingt mille, et celui des réformés à cinquante mille; c’est à peu près, en sens inverse, le même
Malgré ce que je viens de dire, la situation actuelle de cette république est loin d’être satisfaisante, non-seulement à l’égard de son commerce , qui a beaucoup souffert des événemens des dernières années mais encore sous d’autres rapports plus élevés et plus importans. Formé de parties incohérentes et mal combinées, ce canton offre dans sa composition même un vice radical, un principe de mai-aise, auquel le temps peut seul apporter du remède, en établissant la cohésion et l’adhérence qui manquent à tant d’élémens hétérogènes. En second lieu, les sentimens de jalousie qui existent chez les habitans de la campagne à l'égard de ceux de la ville, et les torts réciproques quien résultent, produisent au sein de l'État une irritation fàcheuse. Les regrets, peut-être mal fondés, qu'une partie de la population , principalement dans le Rhinthalet dans ? Ober-Land, conserve de l’ad. ministration de l'abbé ; la situation mal-aisée d’un gouvernement chargé de dettes et déja obéré , au moment même de sa naissance , obligé , d’ailleurs, de faire face avec des ressources infiniment modiques, à des travaux dispen-
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rapport que dans la république des Grisons. Mais à St.- Gall, il y a tolérance pour les réformés, et chez les Grisons, oppression pour les catholiques : voilà la différence:
dieux , tels que ceux de la Zinth et du Rhin, et la création de nouvelles routes d'accord avec les besoins de la nouvelle république, sont encore autant de causes qui retardent ou empéchent la prospérité de ce canton, et rendent la marche de son gouvernement pénible et embarrassée. à
Plusieurs de ces inconvéniens ne tarderont sans doute pas à disparaitre, par le seul effet d’une administration équitable et sage. Les regrets de l’ancien ordre de choses ne survivront pas à l’abbé; et le temps, en pesant sur toutes les parties du corps politique, doit à la longue exercer ici son action accoutumée, comme sur. les pierres d’un édifice, qui se tassent et s’affermissent avec les années. On ressent déjà cette influence à Saint-Gall, par la réélection constante des mêmes magistrats aux mêmes charges (1); car, comme les lois n’ont, en définitive, d'existence que par les hommes qui les exécutent, c'est sans doute le meilleur moyen
{1) Je dois citer particulièrement M. l’avoyer Müller de Friedberg, l’un des fondateurs de la république de SÆ Gall, à qui j'étais particulièrement recommandé par un de ses amis et des miens. Il était alors à Lucerne, et je n’ai pu profiter de ses lumières ; mais J'ai reçu de son fils un accueil pour lequel je me plais ici à témoigner à l'un et à l’autre toute ma reconnaissance.
de donner de la fixité aux unes, que d’en donner aussi aux autres ; et il est bien difficile que les institutions s’enracinent sur un sol toujours remué dans tous les sens, et où les individus se succèdent aussi rapidement que les machines et les décorations d’un opéra.
En dernier résultat, le canton de St.-Gall me semble appelé à remplir un rôle important dans la confédération helvétique; mais c’est plutôt par un pressentiment secret de cette honorable destinée, que par une expression fidèle de sa situation présente, que cette république a adopté un juisceau pour ses armoiries; car, jusqu'ici, ce faisceau représente une réalité bien
moins qu'une espérance, et 1l m'a imvolontairement rappelé le mot Ligrrras, gravé jadis sur les prisons de Génes.
Je suis, etc.