LETTRE XIX
AU MÊME
Constance, ce 23 août.
Aperçu de l'histoire de Constance ; De Lés français ; état actuel de cette ville; amélio-
rations dues au Grand Duc de Bade et à son ministre, M. de Hofer. — PBeautés du lac de Constance ; les iles de Meinau et de Reichenau.— Concile de Constance ; Jean fuss ; réflexions historiques.
La route de Saint-Gall à Constance n'a rien de remarquable. On traversé les fertiles plaines de la Thurgovie, toutes couvertes d'arbres fruitiers; mais ce qui fait ici la richesse du pays, nuit singulièrement à celle du paysage. On peut RS à la Suisse ce qui a été dit de l’histoire : l'intérêt pittoresque de la première tent à ses rochers, à ses cascades, à ses glaciers, à ses abimes, comme celui de la seconde à des
CONSTANCE. 219 guerres bien sanglantes , à des crimes bien noirs, à des révolutions bien atroces, en un mot, bien libérales. Les grandes émotions que l’une et l’autre font éprouver, sont également produites aux dépens de la subsistance et du bien-être des hommes ; et les annales d’un peuple heureux ne sont guère moins fastidieuses à parcourir, que les riches campagnes de la Thurgovie.
Peu de villes inspirent au premier aspect plus d'intérêt que Constance. À l’époque de sa prospérité se rattache un des plus grands souvenirs du moyen âge, et sa décadence actuelle est üne des plus grandes leçons qui puissent être offertes à la méditation du nôtre. Cette ville, d’une origine si noble et si ancienne, placée sur les confins de l’Allemagne, de la France et de l'Italie, devenue, par l'industrie de ses habitans et par les avantages de sa situation sur lun des plus beaux et des plus grands lacs de l'Europe, un centre de commerce et d'activité, obtint à tous ces titres l'honneur de posséder dans ses murs le plus fameux des conciles de l'Église chrétien- ne. L'illustration que fit rejaillir sur la ville de Constance, l'assemblée qui reçut son nom, et l'importance et l'éclat des actes émanés de son sein, avaient préparé à cette cité célèbre l'accès à la ligue helvétique; mais une prospérité qui
était moins le fruit de sa sagesse, que celui de circonstances heureuses, aveugla ses citoyens; ils mirent à la iberté qu’on leur offrait, des conditions qui les en rendaient indignes; ils exigeaient, par une inconséquence trop commune, qu’on leur abandonnät les franchises d’un peuple voisin, pour gage de leur propre indépendance, et prétendaient avoir des sujets en devenant républicains. Tant d’orgueil fut puni comme il devait l'être, par l'abandon de leurs allés, et cette première faute produisit une longue suite de revers. Forcée d’accéder à la ligue de Souabe, dirigée contre les Suisses, Constance ne sut pas mieux défendre sa liberté qu'elle n'avait su l'acquérir. Toujours malheureuse dans ses tardifs efforts d'mdépendance, elle s’allia avec Berne et Zürich pour le maintien de la réformation ; et la défaite des protestans à Cappel la priva de cette dernière ressource. Enfin, après la destruction de la ligue de Smalkalde, obligée de renoncer à la fois à sa croyance et à sa liberté, elle redevint catholique et autrichienne; et, depuis lors, son existence n’a presque été signalée par aucun fait mémorable.
Tel était, à la fin du siecle dernier, le degré de décadence où cette ville, jadis si florissante, était descendue, qu’on y comptait à peine deux
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inille habitans. A cette époque, les troubles de la France y portèrent une population nouvelle: Constance devint quelque temps une ville toute française; et la solitude de ses murs, où ses propres citoyens étaient comme exilés, se vit un moment consolée par la présence de tant d'illustres proscrits. Ah! pourquoi cette ville de refuge et desalut n’a-t-elle pas recu le prix d’une hospitalité si généreuse ! pourquoi, veuve et délaissée de.nouveau, languit-elle encore dans l'abandon, après. avoir si bien accueilli le malheur! Du moins, je n'ai pu la voir sans payer à son ancienne prospérité et à ses longues disgrâces un Juste tribut d’'hommages et de regrets. En parcourant ses: rues den en contemplant ses édifices , dont le. Lemps hâte. chaque jour la décadence, j'éprouvais une tristesse mélancolique qui n’était pas dépourvue de charmes. Je trouvais à ces ruines, naguère témoins de l’infortune de mes concitoyens, un caractère plus touchant que celui que la vétusté leur imprime; et voyageur et Français, 1l me semblait qu'en pleurantsur les débris de Cozstance, j'acquittais la dette de ma patrie.
Constance appartient maintenant au Grand- Duc de Bade, et il est juste de reconnaitre les soins que s’est donnés ce prince pour arracher cette ville à sa malheureuse destinée. Des im-
munités, des priviléges également utiles, lui ont été tout récemment accordés, dans la vue de favoriser son commerce et d’accroitre sa population. De nombreux avantages sont assurés aux étrangers qui viennent s'y établir ; l'interdiction du droit de cité, dont étaient frappés jadis les mémbres de déüux des commuuions chrétiennes, et, avec elle, toute espece d'entrave mise à l'industrie étrangère, à cessé d'exister. Les couvens, qui formaient une partie considérable de la cité, ont été sécularisés, aussi bien que l'évêché mêmé de Constance les monastères , abandonnés laiplupart au commérce, se transforment en manufacturés; et les enfans de Calvin prennent en foule la placé de ceux de saint Benoît et de saint Dominique. On commence à réssentir à Constance l'influence de ces mesures, si bien secondées par le zèle et par lhabileté de M. de Hofer, qui à été long-temps directeur du ceréle de Constance ;'et je tiens de la bouche même de ce respectable magistrat, que la population s’y augméntait annuellement dé quatre à cinq cents âmes, dont la portion la plus considérable et la plus industrieuse est réformée. | Je ne tairai pas cependant une chose quim'a déplu à Constance : c'est la nombreuse garnison qu'y entretient le Grand-Duc de Bade.
Nulle part, ée luxe dévorant des petits Etats d'Allemagne ne doit paraître si déplacé qu’au pied de ces remparts à moitié détruits, Sur ces places solitaires, dans ces rues désertés, où il * semblé que la présence d’un soldat ne puisse servir qu'à faucher l'herbe qui les couvre.
Constance ne peut sortir de sa longue obscucurité que par l’industrie et Le travail de ses habitans; elle m'a besoin d’une garnison, ni pour sa sécurité au-dehors, ni pour sa tranquillité au-dedans ; ce sont des bras actifs qu'il lui faut dans chaque maison, et non pas des factionnaires à chaque coin de rue ; des ateliers, et non pas des corps-de-garde ; et 1l serBis que EXC cour de Carlsruhe devrait réserver pour un autre théatre l'éclat et loisivèté de sa milice. Dee
Le lac de Constance, vu partout ailleurs qu’à Constance, offrirait sans doute un coup-d’œil enchanteur; mais ce lac, d’une forme si séduisante, et la fertilité de ses rivages et l agrément des campagnes qui lès décorent, tout ce paysage où la majesté s’unit si bien à la grâce, Change presque éntiérement d’effet et de couleur, lorsqu’on Penvisage ( dé Constance, par l’affligeant contraste de ce délabrement Rate de cette solitude profonde, dece silence en one sorte sépulcral, dont la douloureuse i impression vous affecte ici par tous les sens à la fois. Monté sur
le clocher de la cathédrale, d’où l’on découvre dans toute son étendue un des plus vastes bassms de l’Europe, et, par de-là les bornes de notre horizon habituel, un immense amphithéâtre de montagnes, se dressant à toutes les hauteurs, se croisant dans tous les sens, et prolongeant au loin , sur l’azur du ciel, la ligne ne des neiges éternelles ; c était vaine ment, vous l’avouerai-je , que je m’efforçais de im élever ; AAA contemplation de ces sublimes 1Mages ; je ne pouvais distraire ma pensée, ni détacher mes regards des misérables restes d'une cité jadis si fameuse. Quelque part que V œil se promène à Constance , il n'y découvre que des débris de l’histoire et du temps ; ses ruines seules ont de la grandeur , et l’existence n’est plus pour elle que dans des souvenirs.
C'est surtout dans la cathédrale, que ces souvenirs vous assiégent, ct, pour retrouver €Constance, 11 faut la chercher dans son église. L’assemblée auguste qui y.tint ses sessions publques , s’y continue en quelque sorte par cette foule de morts illustres, dont les monumens, ornés d'inscriptions éloquentes et décorés avec tout leluxe desarts du moyen âge, peuplent l’erceinte de ce vaste édifice gothique. A l'entrée de l’église, une plaque de cuivre marque la place où Jean Huss entendit son arrêt et subit la dégra-
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dation. Quelques pas plus loin , on rencontre la chaire que soutient, avec de hideuses contractions de tous ses muscles , une statue colossale de ce sectaire. Les traits en ont été défigurés de toute manière; et, en songeant à sa mort qui dut expier au moins ses erreurs, On ne sait si on doit le plaindre le plus, ou de lintmitié de ses contemporains qui a produit cette image , ou de celle du temps qui l’a conservée.
J'ai visité l’antique couvent des Dominicains qu’un Génevois arécemment transformé en manufacture detoiles. Un ouvrier me conduisit au cachot de Jean Huss. C’est un réduit obscur et humide, formé par quatre épaisses murailles et qui offre à peine six pieds en carré; je fus saisi, en y entrant, d'une horreur imexprimable, et peu s’en fallut qu’à la vue des énormes crampons de fer qui se remarquent encore sur le mur «et sur la pierre qui lui servit de siége , jene crusse sentir moi-même l’impression des chaines qui l'y attachaient. C’est pourtant là que, durant plusieurs mois , en proie à toutes les angoisses de l’âme et du corps, obsédé des images funèbres qui devaient s’élever en foule de sa conscience et de son cachot, Jean Huss écrivit de: nombreuses lettres à ses disciples pour les instruire de son sort et pour les affermir dans sa doctrine. C'est là qu'il rédigea ces traités si for-
tement empreints du sombre génie de ce siècle et de leur auteur, où on le voit, dépositaire de la confiance de ses gardes, ne songer qu’à les convertir, seul moyen qu'il eùt de les corrompre; et, dans l’'emportement de son zèle théologique , négliger ses adversaires du concile pour les prosélytes de sa prison. Nul endroit sur la terre n’est peut-être plus propre que celui-ci à faire naïître des réflexions profondes; la force dont une âme humaine est capable , au sein même des erreurs qui la dégradent , se révèle ici à des marques qui font frémir; et, quant à moi, j'ai eu peine à croire, en voyant le cachot de Jean Huss, qu on püt y plonger un hérétique.et n’en pas retirer un orthodoxe.
La salle où se tinrent les réunions du concile, ne produit guère une impression moins forte, mais d’une nature moins pénible. C’est une lonoue galerie où se voient encore quelques misérables fragmens d’armures et d’équipages gothiques, et à l'extrémité de laquelle, sous un dais jadis magnifiquement orné, aujourd’hui tombant par lambeaux, on montre deux fauteuils vermoulus, quireprésentaient, à cette époque, les deux premiers trônes de l'Europe. On ne manque jamais d'inviter les voyageurs à s'y asseoir,, et 1l en est bien peu qui s'en défendent, sans doit parce qu'ailleurs il serait trop diffi-
cile de se méttre à la place d’un pape scandaleux et d’un empereur parjure. Pour moi, sans dédaigner un pareil honneur, jé craignis tout simplement d’approchér de ces meubles rongés par la vétusté et couverts d’une affreuse poussière. Je fus un moment tenté de gémir sur lé néant des grandeurs humaines , en voyant ce qui reste de ce fameux concile de Constance, ainsi déshonoré par le temps et par la négligence des hommes; mais Constunce elle-même, abandonnée deses propres habitans, avait épuisé tous mes regrets; et qu'importe en effet que Les derniers monumens de son antique splendeur achèvent de se perdre dans l’obscurité, comme elle ? ;
Les impressions que j'ai reçues en visitant, à Constance, les lieux consacrés par de grands souvenirs historiques, me sont encore trop présentes pour que je puisse vous entretenir de ses beautés pittoresques. On vante beaucoup les agrémens de l’île de Meiñrau, qui communique à la rive occidentale où est située Constance, par un pont étroit, de six cent trente pas de longueur. C'était autrefois une commanderie de l’ordre de Malte, et l’on admirait surtout dans les caves de son château, la belle ordonnance, le grand nombre et la vaste capacité des tonneaux qu'elles renfermaient. Uneautreïle, celle
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de Reichenau, située près de l'extrémité du {ac inférieur, ou Zeller-Sée, se recommande par de plus dignes motifs à l’ättention des étrangers. Sur une longueur d’un peu plus d’une lieue, elle renferme une population de seize cents habitans ; répartis en trois villages, qui prospérerent long-temps sous la paisible domination d’une abbaye de Bénédictins. Les lettres furent cultivées avec succes dans ce monastere, dont la principale richesse consistait en une précieuse collection de manuscrits; et même il en sortit une des premières traductions d’Aristote. C’est dans cette même abbaye qu’est enseveli l’empereur Charles-le-Gros, qui s’y retira après sa déposition en 887, et y vécut quelques semaines du pain de l'Église et de la charité des moines. On montrait encore à la fin du dernier siècle, dans le trésor de ce couvent, une dent gâtée de Charles-le-Gros : comme si ce n’était pas assez que le tombeau même de ce descendant de Charlemagne, pour exciter la pitié!
Je ne trouve plus rien à vous dire de Con- stance, et de.son lac, célébré par tous les voyageurs ; mais permettez-moi d'ajouter quelques mots sur son concile, qui mérite aussi bien d’être connu. L'agrément d’une description pittoresque , la magie même des paysages de Bidermann , ne produisent qu’une impression va-
gue et fugitive; les leçons de l’histoire restent, et il importe d'autant plus de les rappeler au souvenir des hommes , que leur mémoire les trompe aussi souvent que leurs passions les égarent.
Le concile de Constance termina le schisme qui fut, durant quarante ans, l’opprobre et la désolation de l'Europe : c'est là son principal titre à notre reconnaissance. Mais , assemblé pour réformer l'Église , il ne sut que lui donner un chef, et n'oublia rien pour sa grandeur, si ce n'est de la rendre respectable. L’infàme doctrine du régicide, soutenue par le cordelier Jean Petit, et par les ambassadeurs du duc de Bourgogne, digne patron d’une pareille cause, y. fut solennellement condamnée. Mais le scandale de la dégradation d’un pape, donné pour la premiere fois à l’Europe et pour des crimes encore inconnus à l'humanité, ébranla dans sa base même lerespect et l’obéisssance des peuples; et qui sait si, un siècle plus tard, l’audace de Luther ne s’autorisa pas de ce jugement d’un concile? Jean XXII ne perdit qu'une dignité qu'il avait profanée; l’Église perdit le pontificat même ; et comment, en effet, le successeur d’un pape déshonoré eût-il encore passé pour le successeur des apôtres? En révélant les crimes de Jean XXII et l’infamie de ses mœurs privées,
les Pères du concile avarent déchiré de leurs mains sacerdotales le voile qui couvrait encore le sanctuaire; la licence des novateurs pénétra bientôt dans cet asile si long-temps inviôlable; le prestige qui avait environné la tiare , se dissipa; le pouvoir des clefs s’affaiblit, les foudres du Vatican ne parurent plus qu'un vain bruit; et plüt à Dieu que cette grande lecon du XV° siècle n’eûüt pas été perdue pour l’expérience du nôtre | |
Je n’entrerai pas dans les discussions qu’a fait naître le procès et le supplice de Jean Huss; c'était certainement un fou qui pouvait nuire; il fallait le guérir, mais il ne fallait pas le brüler. Au reste, le traitement qu’il éprouva, s’iln’était pas dans les mœurs d’un concile , était bien dans celles de son siècle , j’ajouterai même, dans les conséquences de sa propre doctrine; et jamais l'intolérance de l’inquisition n’égala, dans ses rigueurs, le fanatisme des disciples de Jean Huss: le protestant Müller a été forcé d’en convenir. C’est encore une question grave que celle du sauf-conduit donné par l’empereur Sigismond et violé par le concile : Pautorité de cet acte est suspecte et les termes n’en sont pas clairs ; mais, dans le doute, on doit pencher pour la victime : et, sice sauf-conduit ne garanussait pas Jean Huss du bûcher, du moins est-il
certain qu'il devait lui sauver la prison. J'avais oublié de vous dire que la maison où Jean Huss fut arrêté, existe encore à Constance; elle porte extérieurement un buste en pierre, que je reconnus d'abord à son extrême ressemblance avec tous les portraits de ce sectairé.
Parmi tant de sujets de réflexion et de douleur qu’oifre l’histoire du concile de Constance, n'oublions pas un grand exemple de vertu qu'y donna la nation helvétique. Frédéric, duc d'Autriche, avait été mis au ban del'Empiré par Sigismond et excommunié Fe lé concile, pour avoir prêté son assistance à l'évasion du pape Jean XXIIT. C'était pour les cantons récemment affranchis et toujours menacés du joug autrichien, une occasion bien favorable de porter le dernier coup au plus puissant, au plus dangereux ennemi de leur liberté. Cependant, ils résistèrent long-temps à une considération qui, même à cette époque, pouvait sembler si légitime ; il fallut toute l'autorité du chef de l’Empire pour les pousser à une guerre avantageuse, àdes conquêtes faciles ; 1l fallut même l'intervention sacrée du concile pour rassurer les consciences de ces républicains, tout à la fois si braves et si timides; et l’/rgovie, cet ancien et riche patrimoine de la maison d'Autriche, devint le prix du déveüment forcé des Suisses à la cause
de l’Empire et de l’Église. Mais le canton d’Ury refusa constamment de joindre ses armes à celles de ses confédérés; la sainteté des sermens prévalut sur celle d’un concile, dans l’esprit de ces hommes si pieux; invités ensuite à recevoir leur part du butin et de la conquête, les compatriotes de Guillaume Tell refusèrent encore de s'enrichir des dépouilles d’un duc d'Autriche : admirables scrupules d’un peuple de pâtres! qu'on me dise ce qu’ont produit de plus noble les lumières tant vantées et la philosophie de notre âge.
Je suis, etc.
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