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LETTRE XXII

AU MÊME

Schaffouse, ce 25 août.

De Jean de Müller, auteur de l'Histoire des Suisses , et de ses Lettres a M. de Bonstetten, ancien barillif de Nyon.

Schafjouse'est la patrie de Jean de Müller; c’est dans une petite ville toute commercçante, qu'est né le premier historien de l’Allemagne; c’est au milieu des tracas du négoce et des jeux de la Bourse, que ce génie grave et austère a reçu ses premiers développemens. Cette espèce de phénomène littéraire m'a fait relire avec plus d'intérêt, à Schaffouse même, la partie de la correspondance de Müller avec M. de Bonstetten, où cet écrivain jeune encore, inconnu, en proie aux besoins de la vie et iour-

menté du plus impérieux de tous, celui de la célébrité, versa dans le sein de son ami les premières émotions de son äme et les premières inspirations de son talent. |

Vous savez, mon ami, que Müller est maintenant regardé par les Allemands comme le premier de leurs historiens; et vous savez aussi que cette place honorable qu’il occupe dans leur littérature , 1l la doit au caractère véritablement antique de sa diction , toujours grave, concise et forte, comme il convient à l’histoire, et dépouillée surtout de ces puérils ornemens et de ces traits de bel-esprit qui ne peuvent flatter qu'une nation vaine et frivole. L’éloquence de Müller, simple et sévère comme son sujet, quelquefois . même un peu rude et agreste, comme le génie républicain des pâtres des Alpes, n’est jamais que le langage de la raison et de l'expérience. Elle s’échauffe naturellement au récit d’une grande action , à la peinture d’un beau caractère. Mais, alors même qu'elle étincelle des plus vives couleurs , elle brille plus encore par la vérité des détails, par des traits d’une âme énergique et d’une sensibilitétouchante ,que par des images brillantes ou par le vain artifice d’une composition étudiée. Müller conserve dans son style, si je puis m’exprimer ainsi, tous les anciens caractères de son pays. Grave et recueilli

dans son allure habituelle, autant qu'imperturbable dans sa marche; lent à s’émouvoir et toujours pressé de s'arrêter ; simple et négligé dans son costume; patient, exact, laborieux ; mais d’une raison si soutenue , d’un patriotisme si vrai et d’une énergie si naturelle, que le plus ordinaire effet de ses opinions, comme le plus grand charme de ses récits, c’est de s’y laisser entrainer. |

Je me suis souvent étonné, en le lisant, de l'estime qu'il a inspirée aux Allemands; et cela prouve qu'il ne faut jamais désespérer de la raison humaine. Comment un historien d’un esprit si solide et d’un jugement si sain, qui n’admet pour base de ses opinions que l'expérence el pour agrément de son style que la raison; qui ne donne presque rien à l’imagination, ni dans les faits, ni dans l’expression ; qui professe par-dessus tout, l'attachement aux anciens principes de gouvernement et le respect des institutions religieuses ; qui ne se montre enfin animé que d’une seule passion, celle de la vérité et de la; justice ; comment un pareil écrivain a-t-1} pu trouver des lecteurs chez celte nation allemande, aujourd’hui si follement emportée à des innovations de toute espèce, qui s'égareavecses philosophes dans les régions de l métaphysique la plus abstraite; qui, sous des

SCHAFFOUSE. 253 guides mois éstimables encore, court au renversement de toutes les croyances positives, et FI fait du raisonnément un si déplorable abus, qu’on l'a va naguère trouver, dans les idées S plus généreuses, les moyens de transfornier la révolte én principe et l’assassinat en martyré ?

Quoi qu'il en soit des causes qui ont produit l'admiration dont Müller jouit dans sa patrie, il est du moins certain qué, jusqu'ici, ce sentimérit si légitime ha pas produit | les Hébreux effets qu’ ôn avait droit d’en attendre. Les lecons du passé, recueillies par l'historien des Suisses, n'ont que faiblement éclairé l'esprit de ses contémporains ; : ét même dans les Use qui ont été décernés à sa mémoire, je n’ai remarqué qué la Yanité nationale, et presque nulle part le vrai patriotisme. hs statues de marbre ou d’airain n’attestent et ne flattent que l’orgueil qui les élève ; et Müller, qui travailla toute sa vie à rabpéler les dibse aux principes de leur antique indépendance, au mépris des mœurs étrangères et des richesses acquises par l’industrie , à l'amour d’une liberté forte et sage, à l’union des esprits et dés cœurs; ce Müller, si éclairé sûr les vrais intérêts de l'Hélvétie et si | passionné pour sa gloiré, gémirait peut-être aujourd'hui de n’y voir, au lieu des sentimens qu'il crut y fécondér par son génie, que l’ag-

miration stérile de son nom et le vain luxe de ses images. | C’est en effet par le désintéressement le plus sincère de l’amour-propre et de la gloriole d’auteur, que Müller se montre le plus habituellement à ses lecteurs, dans les Lettres dont je vous ai parlé; c’est là le caractère le plus frappant de cette correspondance de sa jeunesse.

On l’y voit constamment occupé de rechercher les matériaux de son histoire, dont il concut l’i-

. dée dans le cours de ses premières études, dont

1l modifia le plan à mesure que s'étendit le cercle de ses connaissances ; toujours consumé du desir de travailler à la gloire de son pays, plutôt qu’à la sienne, ou du moins de confondre tous ses honneurs dans ceux de cette antique Suisse qu’il idolâtre; et l'enthousiasme, et même si l’on veut, l’orgueil deses espérances littéraires, s’allient si naturellement avec son patriotisme helvétique, qu’on est, à chaque page, tenté d’absoudre d'avance une ambition fondée sur de si nobles sentimens et si bien justifiée par le succes. |

Un autre motif d’intérèt que présente cette correspondance, mais qui n’est pas, à la vé-

rité, d’une espèce aussi rare, ce sont ces difficultés de position et de fortune qui arrêtent à

chaque pas le développement de son génie. Né

sans biens et dans une condition médiocre ,destiné d’abord à un état qui répugnait à ses penchans, jeté long-temps sur une terre étrangère , à la merci des besoins et des bienfaiteurs qui l’assiégent, sans autre dédommagement que l'amitié de M. de Bonstetten et le studieux loisir dont il jouit dans la maison du philosophe Bonnet, il se montre dans ces Lettres toujours luttant contre des obstacles qui renaissent sans cesse; nourrissant dans une dépendance habituelle le plus ardent amour de la liberté; quelquefois abattu par la fortune et toujours relevé par la gloire; quelquefois aussi, portant le mécontentement de son sort jusqu’à douter de son génie; et, par une de ces contradictions qu'offre plus souvent encore la vie des gens de lettres, cet homme, d’une ème si fiere et d’un caractère si indépendant, finissant par vivre au service des princes ,en écrivant l’histoire d’une république, et le protestant Müller, conseiller de l’archevèque de Mayence.

Ces Lettres, si intéressantes par elles-mêmes, en ce qu’elles offrent le développement d’un beau talent et d’une âme plus belle encore, si attachantes par la peinture de l'amitié la plus tendre et la plus pure qui füt jamais peut-être entre deux hommes d’un esprit supérieur, ont d'ailleurs beaucoup de mérite sous le rapport

littéraire; mais il èst vrai qué c’est celui dont on est le moins frappé en les lisant. Müller ÿ épanche dans le sein de son ämi toutes les remarques que lui suggèrent ses vastes et nombreuses lectures; êt ces remarques, pour la plupart pleines de sens et dé justesse, plaisent d’autant plus , que ; dans l’éffusion d’üne âme tendre, elles revêtent presqué toujouts la tournure et l’expression d’un sentiment.

Revient-il à Homère, qu'il avait un peu négligé, à cet Homère, gigantesque ét majestueux, comme les Alpes, il ajoute : « Si je vous ai dit » que j’avaisabandônné les anciens poür m’occu- 5 per exclusivement de mon histoire, c’est com- » me si jé vous disais que, dans un moment d’i- » vresse, j'ai faitserment de ne plus Yous aimer. » Ce sentiment, qui l’occupe dans tous ses travaux et qui est, comme il lé dit lui-même, l'a mé de sa vie entière, se reproduit à chaque page, sous mille formes différentés et toujours nouvelles ; tant une affection vraie, de quelque naturé qu'elle soit, fournit d’alimens à l’esprit et de ressources à l'imagination ! L'amitié est véritablement la muse de Müller ; et ce génie ausière, qui refusa constamment de sacrifier aux Grâces, trouvé à tout momient, dans la seule pensée de son ami, des pensées d'une naïveté et d’unié délicatesse charmantes : « J’ai lé mal-

» heur, lui écrit-il, quand on me parle de vous, » de rougir comme un enfant, et de ne pouvoir » presque rien dire à votre louange : il me sem- » ble qu'on me parle de mot. » Et l’abandon et la grâce du sentiment le plus aimable ne respirent-ils pas dans ce passage qui termine une de ces lettres? « Si mes travaux sont couronnés » de succès, notre patrie et le public vous de- »vront plus que vous ne croyez vous-même.

» Vous êtes sans cesse devant mes yeux. Votre » approbation m'encourage ; vos observations » m'instruisent ; et, ce qui est plus encore, vo- »tre amitié entretientle calme de mon âme et la » liberté de mon esprit. Vous êtes pour moi ce » que les anges sontaux âmes pieuses. Votre idée » me soutient, me console, m’élève et m’anime. » Jamais il n’y eut d'affection plus pure et plus » sincère que la mienne pour vous; et le seul re- » proche que j'aie à vous faire, mon ami, c’est » que vous me parliez plus souvent de l’ Hitman » avec la France, que de celle de nos cœurs. » On aime à voir, dans le développement successif du talent de Müller, dans les tâtonnemens de son goût, et jusque dans les inquiétudes de | son esprit, une idée forte et prédominante; car c’est à cela qu’on reconnait surtout l’homme de génie. Il n’envisage l’histoire, en général , fütce celle de la république de Gersau, compo-

sée de trois ou quatre cents individus ,que com me une suite d'expériences sur le cœur humain; et il n’estime les gouvernemens et les peuples divers, qu’à proportion que leur histoire offre un système de vues et d'opérations toutes émanées d’un même principe et constamment dirigées vers un même but. C’est sur ce principe qu'il trouve, avec raison , l’histoire de Rome moderne la plus instructive et la plus intéressante de toutes, après celle dé Rome ancienne; et qu'il préférerait de beaucoup lhistorre des Jésuites , si elle était écrite avec sincérité, à l’histoire de telle grande monarchie, qui n’offre dans la politique changeante des princes, comme dans leur succession rapide, que projets rompus aussitôt qué formés, de grands moyens pour de petites choses, ét, plus souvent encore, de petits moyens pour de grandes choses ; des guerres sans motif, dés négociations sans intérêt; le règne des courtisannes succédant à celui des favoris; et rien de fixe qu’une perpétuelle instabilité.

Le style de cette correspondance est aussi in égal que les vues en sont fixes et arrêtées ; c’est encore par là qu’elle intéresse. L'âme de Müller s'y abandonne hbrement à toutes ses imsp1rations, tantôt véhémentes et fortes, comme l’histoire qu'il écrit, tantôt douces et familières,

SCHAFFOUSE. 25g comme le sentiment qui l’inspire. L'étude et l'amitié, voilà ses passions constantes ; et, comme ces passions ont aussi leurs orages, la diction de Müller se ressent alternativement du calme ou de l’agitation de son cœur. H n'est pas rare d'y trouver, après un mouvement plein d'éclat et de chaleur, quelque remarque bien critique sur quelque in-folio bien lourd, etune anecdote où un mot plaisant apres des plaintes ou des reproches d’une tendresse affectueuse. Souvent aussi, le talent de Müller, lorsqu'il est toutentier occupé des images de son pays et de son ami, s'élève à des mouvemens d’une haute éloquence. Tel est ce morceau que je ne puis me refuser au plaisir de citer encore : « Depuis » l’irruption des barbares ] jets à Érasme , on a » bégayé ; depuis Érasme jusqu’à Léibnitz, on a » écrit ; depuis Léibnitz et Voltaire jusqu’à pré- » sent, on a raisonné: eh bien! moi, je parlerai. » La nature est si éloquente dans nos Alpes! le » tonnerre roule entre leurs vastes cimes , et des » cantons entiers s’ébranlent à sa voix. Le Rhin » et le Rhônejaillissent deleurs entrailles, et, se » précipitant du haut de nos rochers, vont arro- » ser la Belgique et la Germanie; et nous, mon » ami, nous, environnés de ces scènes Imposan- » tes, notre langage,celui même de nos écrivains » les plus célèbres, semblable à la cascade du

» Staubbach, n’est qu’une poussière brillante » qui éblouitsans entrainer. Nonloin de maville » natale, le Rhin passe sur des rochers de quatre- » vingis pieds de hauteur, et tombe tout entier » de leur cime. Au lever du soleil, ses eaux, bri- » sées en écume, brillent de toutes les nuances » de l’arc-en-ciel ; rien ne résiste à leur violence : » poissons, bateaux, tout ce qui s’en approche, » est emporté. Le voyageur étonné s’avance avec » frayeur, et, saiside vertige, il recule. Chute de » Laufen ! que ton souvenir soit pour moi un des » bienfaits de ma patrie l enseigne-moi parintui- »tion ce que Cicéron et Quintilien ont essayé » de m’apprendre par leurs préceptes: ce que » doit être l’éloquence! » Rappelez-vous, mon ami, pour sentir le prix de ce morceau, que Müller, en l’écrivant, avait vingt-trois ans, et que cet enthousiasme d'un jeune homme a produit l’Æistoire des Suisses.

Si quelque chose peut me faire regretter de n'avoir pas vu Genève cette année, c’est que , par là, j'ai été privé de la vue et de l'entretien de celui à qui sont adressées ces Lettres de Jean de Müller, et qui vient d’acquérir des droits particuliers àmareconnaissance. Avec quel plaisir, en m'acquittant de ce devoir, j'aurais contemplé, dans M. de Bonstetten , le créateur, le confident du talent de Müller ! Avec quelle émotion

je me serais approché des cheveux blancs de l’homme qui rappelle encore son image à sa patrie, et qui devient pour elle comme un dernier monument de son génie! J'aurais connu Müller par la plus digne partie de lui-même; et mon hommage à M. de Bonstetten eût été en même temps un hommage rendu à un pays que j'aime et à un écrivain que j'admire!

Je suis, etc.

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