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LETTRE XX VIL

Saint-Martin, ce 7 septembre.

Courtes réflexions sur Gencve. ” Coup-d'æil général sur le Faucigny ; Bonneville ; Cluse ; Aspect charmant de cette dernière ville; joie vallée de Maglan; cascades de Lüe et du Nant - d’Arpenas. — Saint-Martin ; vue admirable de la chaine du Mont-Blanc.

Es

En vous adressant, mon ami, le récit de mon excursion à Chamouny et au Simplon, je n’ai pas la prétention de vous apprendre rien de bien neuf sur ces Alpes de la Savoie, au pied desquelles vous êtes né et que vous connaissez si bien. Mais je vous dois à plus d’untitre l’hommage de mes observations, ou plutôt, pour éviter entre amis ce terme fastueux d’hommage, je vous confie mes impressions, comme à

l’homme qui les à souvent éprouvées et qui peut le mieux s’y reconnaitre.

Je ne vous dirai rien de Genève, où je n'ai fait d’ailleurs que passer. Vous n’approuvez pointe jugement que j'ai porté de cette ville et de ses habitans : c’est pour moi un juste sujet de me défier de mes premières impressions; aussi, me garderai-je bien de jeter sur Genève un second coup-d’œil, qui pourrait être aussi téméraire, düt-il lui être plus favorable que le premier. Vous aimez les Génevois, et c’est, je vous avoue, la meilleure raison que j'aie trouvéejusqu'ici pour les aimer moi-même.

Je conviendrai pourtant que les environs de Genève, particulièrement du côté de Vyon et sur toute la rive occidentale du lac, m'ont paru charmans. C’est un amphithéâtre de collines, de retraites champêtres, de bosquets, où l’art se montre peut-être un peu trop, mais où la nature à étalé un luxe qui efface le sien, ou pour mieux dire, qui le justifie; et ce lac, dont le cristal si pur n’a jamais réfléchi de si agréables objets; et ces monts sourcilleux qui encadrent ce riant tableau ; et ces glaces éternelles du Mont- Blanc, qui rehaussent encore l'éclat de ses plus vives couleurs, tout cet ensemble est véritablement enchanteur.

Versoix , qui forme en quelque sorte de ce

côté-là le faubourg de Genève, appartenait il y a peu d'années à la France, et 1l est probable qu’on a plutôt consulté les convenances du terrain que le vœu des habitans, pour les donner à Genève. C'est une chose assez étrange que ces combinaisons de la politique, qui, d’un trait de plume, changent tout à coup la condition d'hommes, sujets d’une monarchie, en celle de citoyens d’une république, déterminent l’étendue et la constitution des États, d’après les mouvemens du sol, le cours des fleuves, la direction des montagnes, et d’autres rapports purement géographiques, échangent les unes contre les autres des nations, comme des troupeaux d'hommes, et font qu'un congrès ressemble passablement à un marché. Mais je reviens à la république de Genève.

À peine avez-vous mis le pied dans sa capitale, que déjà vous êtes sur son territoire; car la cité forme à peu près tout l'État, ce que je dis, au reste, bien moins comme un reproche, que corme un éloge. Si les Génevois, confinés dans ce coin du monde, réduits, presque pour tout domaine, à l'emploi de leurs bras, et n’ayant en quelque sorte d'autre sol que leur industrie, ont su non-seulement se suffire à eux-mêmes, mais encorerendre une partie de l’Europe tributaire de leurs arts et de leurs machines, 1l faut

bien reconnaitre ici la puissance du génie de l'homme, qui tire tout de son propre fond et rivalise presque avec la divinité, en créantquelque chose de rien. Au reste, 1l semble que le congrès de f’ienne ait voulu diminuer un peu lemérite des Génevois, et, pour ainsi dire, affaiblir le miraclé de leur existence, en leur donnant une extension de territoire, en méme temps que le titre de canton helvétique. Déja même, suivant ce qu'on m'’assure, les changémens d’idées qui résultent de ce nouvel ordre de choses, se font remarquer dans le conseil de Genéve ; quelques maximes aristocratiques commencent à germer, comme des fruits de la propriété même qu'elle a acquise, au sein de cette démocratie. Encore quelques arpens de plus, et les Génevois tomberont peut-être tout à fait dans l'aristocratie. Ne serait-ce pas une chose assez plaisante qu'un peuple à quiil ne faudrait qu'une lié’e de terrain pour changer sa constitution? et ñe serait-ce pas aussi un problème de politique assez curieux à résoudre, que de calculer combien de mesures de terre seraient nécessaires pour produire chez un même peuple les diverses formes de la république?

Mais déjà mon impatience m'entraine sur la route de Chamouny, et j'ai chassé bien loin de moi toutes ces idées de la triste politique, pouf

me livrer sans partage à la contemplation des sublimes objets qui m'environnent. Les trois principales sommités du Mont-Blanc se dressent, au-dessus du Petit Salève, rayonnantes d’un éclat mcomparable. J’aien face de moi le Môle, belle montagne pyramidale, et à gauche le Buet, dont la cime est couverte d’une large calotte de glace. Le temps est superbe. Aucun nuage ne me dérobe un seul des contours du géant des Alpés; seulement, les vapeurs du matin, répandues autour des montagnes secondaires, dont la triple enceinte se reconnait à des lignes plus ou moins prononcées, enveloppent.:ces monts d’une gaze transparente :

tout ce spectacle aérien. est d’une ravissante beauté. Pourquoi faut-il que les images terrestres, dont onne peut entièrement se détacher, partagent d’une manière si affligeante une impression siagréable?et quand la nature est sans voiles et le ciel sans nuages, quel dommage, en reportant sa vue vers la terre, de n’y apercevoir que des objets qui l’attristent! Vous conviendrez avec moi, mon ami, que Ces plaines et ces vallées du Faucigny, que l’on traverse jusqu’à Bonneville, n'offrent guère que des signes d’une culture imparfaite et du mal-être des habitans. Cependant, le pays parait fertile; le Savoyard ne manque n1 d'industrie, ni surtout de

patience, vertu qui, pour le remarquer en passant, n’est pas celle que tous les gouvernemens du monde ont pris le mois de soin de cultiver chez les peuples qui leur sont soumis. De l’autre côté du lac, le pays de Y’aud , placé sous un ciel absolument semblable, se montre paré de tous Les effets de la culture la plus soignée et d’une abondance et d’une prospérité générales. Pourquoi donc votre‘pays, qui en est si voisin, offre-t-il un aspect si différent? J'ai regret de le dire ; mais il' faut bien que la vérité m'échappe. J'avais cru jusqu'ici qu'il n’y avait que les: Alpes entre la Suisse et la Savoie; je me tPéApais. |

Je n'ai pont vu, en approchänt de Bonneville ; cette aHaGisE qui, suivant M. Bourrit, le dispute en magnificence à celle de ’ersailles ; mais aussi je ne cherchais point à Bonneville la chaussée de J’ersailles: En revanche, la vallée du Môle, où l’on-entre au sortir de Bonneville, et qui se prolonge entre le Môle, à gauche, et le Mont-Brézon, à droite, m’a rappelé, pèr sa forme > par cellé des montagnes , d’une part abruptes et sauvages; de l’autre richement boisées, qui énferment cette vallée, et par l'aspect imposant du ‘glacier du Puct qui la domine au nord, m'a rappelé, dis-je , d'une manière frappanté, la vallée qui s'étend, de Pau-

tre côté des Alpes, entre Saint-Maurice et Martigny. J'y ai vu également des femmes avec des goitres, nouveau trait de conformité que je me serais, à la vérité, bien dispensé d'observer; il n'y manque, enfin, qu'une cascade, comme celle de Pissevache, pour compléter une de ces analogies si rares dans les Alpes, où la nature semble prendre à tâche de ne se répéter jamais, en..combinant toujours des élémens qui se ressemblent. | La vallée du. Môle, dont l'accès s'ouvre à Bonneville, forme le péristyle de cette, partie des Alpes; mais c’est à Cluse qu’en est la premiere et véritable entrée. Ici, je devrais peut-être, mon ami, m'abstenir de joindre mes fables et récens souvenirs aux impressions de votre Eenfance, à celles de toute votre vie, puisque ces rochers, au pied desquels j'ai si rapidement passé, vous les avez, vous, né à Cluse, vus.et étudiés à loisir et sans doute! escaladés cent fois. Mais je ne puis résister au desir de vous peindre l'admiration que votre pays m'a causée, et d'en. jouir encore, en.la retraçant, La manière absolument : Imprévue dont votre petite ville de Cluse: se découvre, à -demi-cachée encore. par les bouquets d arbres qui ombragent le cours de l 4rve impétueuse, au pied.de lénorme roc. de Vancy, qui surplombe sous un

angle effrayant; ces montagnes à perte de vue, dont les flancs déchirés et les cimes sourcilleuses se rapprochent, au point que l’œil ne peut d’abord concevoir de voie praticable entre leurs bases; tout cela, et principalement le pont d’une seule arche jeté sur l'4ive, rapide, profonde et blanchâtre comme le Rhône, ne rappelleseil pas encore l'entrée si PAR du l’alais ,à Saint-Maurice ?

. Vous étiez avec raison indigné de la mauvaise foi, des itinéraires qui SÉÉiS ot en se répétant les uns les autres, que Cluse est une ville maussade et gothiquement bâtie. L'aspect en est, au contraire, fort attrayant; la population aisée, active, industrieuse, attendu qu'elle a mis ses talens en horlogerie au service des Génevois; et je n'ai pas eu besoin de me souvenir que Cluse était votre pairie, pour la trouver ce qu'elle est réellement, une petite ville fort jolie; n’était que les habitans, hommes et femmes , Men ont paru avoir le teint un peu noirci par la fumée des fourneaux, etla physionomie endurcie, sans doute par lhabitude de:manier toujoursle fer. Du reste, à travers leur air terrible et malgré leur bruyant attirail de limes et de marteaux, ils m'ont paru de bien excellentes gens; et Je ne crois pas in être trompé à leur égard, en lesjugeant tous d’après vous: Onm’adit

qu'il existait autrefois à Cluse une fête d’un genre aussi neuf qu'intéressant. Chaque année, à l’une des fêtes de la Pentecôte, les bourgeoïs en armes et en uniformes, allaient tirer un oiseau sur un roc! fort élevé: Celui qui le renversait | était salué Zbbé de la Basoche, et le premier usage qu'il faisait de sa dignité d’un moment, était de créer un citoyen. Quel plus digne emploi des solennités de la religion, et quel plus digne prix de l'adresse ét du courage des hommes libres, que d’en augmenter ainsi le nombre! La révolution a détruit cette institution st généreuse, et, en cela, elle a agi conséquemment à ses maximes ;mais, par la même raison, le roide Sardaigne, en rentrant dans ses droits, n’aurait-1l pas dü la rétablir ?

Au sortir de Cluse, les rochers se resserrent tellement ; que je né concevais pas qu'il püt y avoir un chemin entre euxet l’47ve qui les sépare. Quelle agréable surprise, de trouver à la base même de ces rocs menacañs, un sentier unt, commode et ombragé d'arbres qui, formant le plus souvent autour de vous un rideau impénétrable ; vous laissent subitement apercevoir la montagne qui se dresse à pic, et sous vos pieds, Le fleuve blanchissant d'écume !'On ne peut rien imaginer de plus frais que le paysage de ces vallées, et én même temps rién de plus sauvage

que l'encadrement des rochers qui les enserrent, et dont les couches, inclinées en sens contraire, ou même fortement arquées , offrent dans toute leur attitude l’image en quelque sorte présente de convulsions terribles. D’autres contrastes , dans la vallée de Maglan qui succède à celle de Cluse, vous frappent d’une émotion non moins profonde. Là, les mouvemens les plus grâcieux du sol, énibcllis de la plus riante verdure, s’étendent au pied d’énormes éboulemens, qui, des flancs décrépits etaffreusement sillonnés des Hautes-Alpes, tombent et roulent au loin dans la plaine. J'ai compté jusqu’à quatre lits de ces avalanches de pierres, avant d'arriver au village de Maglan, dont les. maisons de bois, ornées à l'extérieur d’une honnête aisance, mais le plus souvent appuyées contre des rocs à peine assis, m'ont fait trembler pour leurs paisibles habitans.

On abientôt, comme pour se distraire d’une idée pénible, la vue rassurante du hameau aérien de Méribelle, et Von passe près de deux jolies cascades , dont la première, appelée Züe, ne se trouve point indiquée dans les itinéraires, et dont la seconde jouit, au contraire, d’une grande célébrité sous le nom de Nant-d’Arpe- -nas.Celle-ci mérite biensaréputation par la hauteur de sa chute , qui est estimée de huit cent

pieds ; mais cette élévation même fait tort à son volume d’eau, quise dissipe en rosée et s’épar- pille presque en entier dans les airs, avant de retomber sous l'aspect de larges gallons d’argent, au pied du roc qui le recueille. J’ai joui tout près de là de l'effet vraïinent surprenant de l’un des plus magnifiques échos du monde; un canon de bois, que de petits pâtres tiennent constamment braqué sur le passage du voyageur , produit une détonnation qui, répétée je ne sais combien de fois avec un fracas terrible, semble ébranler jusqu’en leurs fondemens la masse entière des Alpes. Puisse la paix de ces montagnes , qui retentirent en 1793 du bruit plus sérieux des batteries françaises, n’être plus troublée désormais que par cetté innocente artillerie | ps

La position de Saint-Martin, où je conseillerais aux voyageurs de s'arrêter de préférence à Sallenches, qui est situé à un qu'art de lieue de là, est comparable aux sites les plus délicieux de la Suisse, et j’ai passé , sur le pont de ‘?’ Arve, deux heures , trop rapidement écoulées dans une contemplation dont vous comprendrez les charmes, bien mieux que je ne saurais les exprimer. La vallée, qui s’élargit considérablement en cet endroit , est entourée de monts, dont les formes et les vêtemens dif-

fèrent, au point que le pmceau lé plus riche n'en saurait égaler la gracieuse ou sauvage magnificence. À droite, les charmans coteaux du Mont-Rosset, plus haut, les prairies verdoyantes de Cordon, que surmontent des rochers nuds, d'énormes masses grisâtres , 1rrégulières, et les sommités du Mont-Jovet , plaquées de vieille neige. À gauche, les cimes dentelées du /ont-V'arens, qui se dressent presque verticalément au-dessus de Saint-Martin même, et dessinent sur l’azur du ciel une longue ligne de créneaux de la structure la plus hardie.

Derrière vous, votre œil plonge dans ces sombres et agrestes vallées de Maglan et de Cluse, où l’Arve, comme recueillant sés ondes, semble s'ouvrir avec peine un passage entre les rochers , tandis que sous vos pieds ét loin devant vous, elle forme, en s’épanchant dans la plaine, une nappe immense, semée d’iles et couverte de bosquets. |

Mais que dire de cette chaîne du #ont Blanc, qui, directement en face de vous, se déploie à une hauteur immense, dans une région inabordable, hérissée de ces pics gigantesques, qui découpéntsi hardiment le cielet d’où déscendent, en gradins irréguhers, des glaciers d’une blancheur éblouissante ? Jusqu'à ce jour encore, je n'avais pu contempler, ni de si près, n1 si nette-

ment, ce spectacle unique au monde. Tout auprès de la principale sommité du Mont-Blanc, sur laquelle l’œ:il se fixe d’abord avec avidité, on remarque l’Æiguille et le Dôme du Goüté, entièrement cuirassés de glace ; puis, en tirant vers l’est, d’autres aigrettes à forme pyramidale, dont la cime perce les nues sous un angle plus ou moins aigu, et sur les épaules desquelles s'étend un ample manteau de neige, les aiguilles du Midi, du Plan, de Flaissière et de Charmoz. À l’ouest , d’autres sommités, distinguées par les noms d’aiguilles de Pionnassay, de Pellaval, du Glacier, de Péteret, vont, s’abaissant sous des formes moins prononcées, mais sous un vêtement d’une égale magnificence, jusqu'aux dernières limites de l'horizon, que termine de ce côté le mont pyramidal du Mausolée. Il faut avoir comme nous, mon ami,-envisagé pendant des heures entières, tous les détails de cette scène extraordinaire, colorés de l'éclat du plus beau jour, puis lentement illuminés des derniers feux du soleil, et, lorsque la nuit s’est déjà emparée des sommités voisines, la cime du Wont-Blanc,resplendissante encore d’une vive clarté, s’élevant seule, comme un phare lumineux au milieu des ténèbres dont se couvre la nature, et, bientôt dépouillée elle-même de son auréole brillante, pälissant

et s’effacant dans lo nbre universelle ; il faut avoir, dis-je, contemplé à à loisir, dans ce monde si différent du nôtre, tous les effets de ces illusions magiques , pour s’en faire une image tant soit peu conforme à la réalité ; mais aussi, qui peut la posséder au-dedans de soi, et se flatter de la rendre où même essayer de la reproduire ?

Je suis, etc.

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