LETTRE XX VIT L EAU MÊME
Prieuré de Chamouny, ro septembré.
L'oyage à Chamouny, par Passy et les hauteurs de Platey ; lac de Plaine-de-Joux inconnu de tous les voyageurs. — Description d'un orage des Hautes-Alpes. — Coup- d'œil général de la vallée. de Chamouny ; le glacier des Bossons ; le Montanvert ; la Mer de (Glace; la source de l Arveyron.— Observations générales sur la vallée de Chamouny .
Une de ces révolutions qui bouleversent si fréquemment la scène des Hautes-Alpes , m'a
forcé, à mon grand regret, de changer la di-
rection de mon voyage et de redescendre , des hauteurs qui conduisent au Buet, dans la route battue de Chamouny. Mais hier, j'ai reconnu, d’après les renseignemens que vous m'aviez
fournis, un charmant lac alpestre , ignoré de tous les voyageurs, et J'ai essuyé un magnifique orage, ce qui n'est pas, j'en conviens, un avantage aussi rare. Aujourd’hui, j'ai vu les immenses voiles de vapeurs qui enveloppaient la nature, se retirer par degrés, et me découvrir, dans la seule vallée de Chamouny, le tableau le plus grand, le plus sublime qui soit sous le ciel. En voilà plus qu'il ne faut pour diminuer mes regrets, ou plutôt pour exciter celui que j'éprouve à chaque pas, de rendre si faiblement des impressions si ravissantes. | Mon intention, en partant de Saint-Martin, était de monter au Buet. Un temps superbe qui se soutenait depuis une semaine entière, avait favorisé deux Jours auparavant une ascension de lord Minto, qu'une circonstance nouvelle doit rendre remarquablé entre toutes les ascensions au Puet; c'est qu'une femme, lady Minto , en partagea les fatigues et fut ainsi la première personne de son sexe à gravir le sommet de cette montagne , réputée long-temps inabordable , et même actuellement d’un accès trés-difficile. Je pris, sous la conduite de David Coutet, Fun des guides de lord Minto, la route du village de Passy, situé au pied du mont Varens, sur les hauteurs qui dominent la vallée de” Sallenches. On voit devant l’église de ce village
des inscriptions latines fort maltraitées par Le temps, et qui sont cependant le seul vestige que celte sauvage région ait conservé de la dommation romaine; le génie de Rome, partout ailleurs empreint dans des monumens indestructibles , n’a pu résister à l’influence des Alpes.
A quelque distance de là, je traversai les habitations éparses des hameaux de Maffrey, et de Scy. Le sol s'élève constamment par une pente insensible, jusqu’à une hauteur qu'on ne saurait bien apprécier ,qu’en voyant les énormes colosses de la chaîne du Mont- Blanc se dresser de plus en plus dans le ciel, tandis que la plaine s'enfonce et disparait presque sous vos pieds. À cette hañteur, où la végétation commence à perdre de sa vigueur, on passe le ruisseau de l’'Ugine, qui sort du mont Platay, et produit en tombant dans la vallée, la jolie cascade de Chède, si connue des voyageurs. L’eau de cette source est d’une fraicheur extraordinaire et d’un goût exquis, qualités qui sont à peine remarquées dans ce pays, où l’on ne voit jamais d'étrangers. Au pied de cette montagne de Platay qui forme ure enceinte demi-circulaire et presque verticale, parmi des ruines qui en attestent l’affaissement, s'étend un petit pàturage, appelé Prai-Couiant dans l’idiome du pays. On y trouve des chalets, où je m'arrétai
CHAMOUN Y. 341 quelques instans, en songeant que VOUS VOUS y étiez reposé vous-même. De [à jusqu'au lac, . à la découverte duquel je marchais sur vos traces, et en quelque sorte sons votre direction, on traverse durant trois quaris d'heure, un charmant bois desapinset de hètres quicroissent ” confusément parmi de gros blocs de ‘marbre détachés, à une époque qui ne parait pas trèsancienne, de da crète des monts voisins.
Rien de plus gracieux , Comme de plus imattendu, que laspect de ce lac,au sein d’une région excessivement âpre, hérissée de rochers et.coëverte d’éboulemens. Sa forme irrégulière, l’encadrement sauvage de ses rives, quelques sapins qui, croissant dans son bassin même, y pro: jettent une ombre mélancolique, comme pour rendre plus transparente la couleur naturelle de ses eaux, laquelle est du plus beau bleu céleste; tous ces traits que vous vous rappelez sans doute, et bien d’autres encore que je néglige ou que je ne puis rendre, forment un des plus délicieux tableaux des Hautes-Alpes. Je reconnus, sur le bord oriental, ce bloc énorme qui forme au-dessus du lac une espèce decapavancé, et du haut duquel, je contemplar, dans unelongue extase, l’ensemble et les détails du vaste tableaii que 14 nature offrait à mes regards ; au nord, les rochers perpendiculatres de Platay:
et de Salles, mutilés par la main du temps et communiquant à l'aiguille d'Æières, qui mepace elle:mêmie d’une chute prochaine; à l’est, un confus amas de débris provenus de ces cimes caduques, et plus haut, la plaine de Joux et les chalets de Barinu d’où tombe, de cascade eñ cascade, dans le lac, le torrent qui l’alimerité. De l'autre côté, la vue circonscrite par les sapins dont ses rives sont ombragées, plane immédiatement au-dessus de cette verdoyante enceinte, sur les glaces du Mont-Blanc dont la chaine presque entière, depuis l’obélisque gigantesque du Dru, jusqu'aux cimes neigeuses du Ponhomime, se développe brillante d’un éclat niexprimable. |
Ce lac, dont aucun itinéraire n’a indiqué l'emplacement ni l'existence, est certainement moderne. La région même qu'il occupe, n'est en quelque sorte qu'une production récente des Alpes décomposées. La tradition du pays a conservé le souvenir de l’éboulement de Îa montagne d'Æaiterne, dont les roches schisteuses, chargées d’un poids énorme de neige et lententent imbibéés d’eau, s’écroulérent en 1751, avec un fracas horrible; etil est probable que c’est à la même chute de montagne, dont une partie put se diriger de ce côté, qu'est due ta formation de notre lac. puisque le paysan qu
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m'accompagnait ne la faitremonterqu'au temps de son aieule. Vousaviez soupçonné que ce lat se vidaitpar une voie quelconque, dans celui de Chède; au-dessus duquel j'estime qu’il est élevé de plus de deux mille pieds. J'ai vérifié votre conjecture et reconnu les issues souterraines par lesquelles 1l communique, dans la direction du sud-ouest, avec le fac de Chède ; qui n'est qu’un écoulement de celui-ci; car, dans ee long trajet, à travers des roches schistouses et calcaires, il nenvoie à ce dernier bassin que la moindre partie de ses eaux. 11 ne me restait plus, pour constater notre découverte, que d'y attacher un nom. Celui qu’on lui donne dans le pays, savoir de Lac de Plaine-de-Joux, où plutôt de Goïlle de Plan-a-z0 , comme 6u prononce en Savoie, me semblait, s’il faut lé dire, trop vulgaire, et propre seulement à fourvoyer les antiquaires, à quice mot de Joux ne rap.
pelle jamais que lidée'et le nom de Jupiter, bien qu'il ne siguifie autre chose que sapir. Notrelacs’appellera donc le Lac-des-Anris; c'est le-nom qu'il prendra désormais dans les cartes de votre pays, commet marquera dans notre vie une époque toujours mémorable et par les. doux souvenirs qu'il retrace et par les doux sentimens qu'il atteste.
C'est au milieu de ces agréables pensées, que
me surprit un orage, le plus subit, le plus violent dont j'aie jamais été témoin. Forcé d'abandonner les hauteurs, d’où je comptais, par une route plus directe, atteindre les chalets de Villy ex la cime du Puet, et de me réfugier à Servoz, Leu situé deux lieues au-dessous dans la plaine, je ne pus me dédommager de ce que l'orage me faisait perdre, qu'avec l’orage même; et peut-être aurez-vous peine à croire que Je n’eus presque rien à regretter. D'énormes amas de nuages, qu’à leurs masses compactes, à leurs formes étranges et à leurs dimensions colossales, vous auriez pris pour d’autres Alpes, venaient à tout moment se heurter contre les nombreuses sommités du Mont-Blanc; et ces nuages fendus et découpés en cent façons, laissaient à chaque choc échapper, én longs traits de feu, en jets éclatans de lumière, le fluide électrique dont leurs flancs étaient chargés. Spectacle vraiment incomparable! en un instant, la scène entière des Alpes m'offrit Prmage d’un vaste incendie , rendu plus formidable encore par ces sillons enflammés ; tracés en tout sens sur des surfaces de glace, et par ces lueurs brillantes autant que fugitives, dont s'illuminait par intervalles la pâleur des neiges éternelles. Dans ce combat, où toutes les puissances de l'air semblaient déchaïnéeseconire la
matière, vous eussiez cru, au feu redoublé des éclairs, au roulement continu de la foudre, que le Mont-Blanc lui-même, entamé sous son épaisse cuirasse, allait voler en éclats, si quelqu’une de ses. aiguilles, perçant subitement la nue ou nettoyée par un coup de vent, ne vous eût apparu sous cette même attitude calme et majestueuse, et le front rayonnant. d’une imperturbable sérénité.
Je ne vous dirai point ce que j'eus à souffrir dans ce trajet de deux heures à travers les nuages , sur des pentes souvent très-rapides, qu'inondaient des torrens de pluie, percé jusqu'aux os , ébloui presque à chaque pas, et non moins assourdi par le fracas du tonnerre. aurais voulu attendre à Servoz la fin de l'orage; mais J'étais encore plus pressé d'arriver à Chamouny; et d’ailleurs, qu’avais-je à craindre de plus que ce que j'avais essuyé? Je me remis doncen route après une courte halte, et je n'eus pas lieu de m’en repentir. La nature prend tout à coup ici un caractère si sauvage, l’escarpement des monts apparaît sous des formes si abruptes, la vallée qui se resserre, et le fleuve qui la sillonne en mugissant, s’enfoncent quelquefois en.de si sombres profondeurs, qu’un pareil tableau ne saurait sans doute être éclairé d’un jour plus favorable que par latremblante lüeur .
des éclairs et l'obscurité sinistre qui lui succède. C’est surtout auprès du pont de Pélissier, à l’entrée d’une gorge que l 4rve remplit toute entüere de ses ondes écumantes, et des deux côtés de laquelle se dressent à perte de vue d’énormes rochers horriblement fracassés, que ce genre de beautés se montre dans toute sa grandeur originelle. On chemine constamment sur le bord d’affreux précipices, par une route qui est cependant partout praticable en voiture, et de lautre côté, la montagne est habillée de noirs sapins, dans les interstices desquels on voit quelquefois étinceler les neiges du Mont- Blanc. On découvre enfin, en approchant du village des Ouches, In vallée de Charmouny, tapissée d’un frais gazon, cœuverte, comme au hasard , d'habitations, de bois et de moissons, au milieu desquelles descend un glacier d’une blancheuréblouissante, celui des Fossons; deux autres glaciers, de Grias et de Taconnay, pendent et semblent prêts à se détacher des flancs profondément sillonnés du Mont- Blanc; et, plus loin, on aperçoit l'extrémité supérieure de la Mer de Glace, qui, sous la forme d’un courant rapide, tombe à flots pressés dans la vallée. Je voulais vous décrire la ‘vallée de Chamouny; les innombrables sommités chenues qui Penferment de toutes parts: ses villages ados
sés à des glaciers; ses habitations éparses sur des lits d’avalanches ; les fleurs du printemps , les fruits de Pautomne, l'orge et le blé, qui y croissent simultanément, au milieu des dépouilles des Hautes-Alpes, au pied d'énormes amas de glaces ; la température de la France et le ciel de l'Italie, avec lés frimats de la Nouvelle-Zemble : : des masses granitiques de douze mille pieds d’élévation, taillées en obélisques, eñ colonnes, en pyramides ; un fleuve tout entier qui naît en un moment et s'échappe sous une voüte immense de cristal ; la plus haute montagne de l'Europe développant sous vos yeux toute l'étendue de sa masse prodigieuse ; et, par-delà ces cimes qui semblent inabordables, sur cette sommité même, qué l’œil peut à peine envisager, la main de Phomme imprimée, et le nom d’un Saussure gravé en caractères ineffaçables. Mais, après tant de descriptions qui ont épuisé toutes les formes de l'admiration et toutes les ressources de la parole, où trouver encore des images et des expressions nouvelles? Je ne prétends donc que vous raconter 1ci, le plus simplement du monde, ce que J'ai vu et ce que j'ai fait.
J'ai iraversé le glacier des Bossons, le plus beau, peut-être, qui soit dans les Alpes. I!
remplit un ravin profond entre deux mont:- -gnes habillées de sapins qui, dé loin, se déta-
chent, comme des franges noires, sur le fond extraordinairement blanc du glacrer. La surface en est tellement polie, quoique légèrement ondulée , qu’on y marche sans difficulté; des crevasses trop étroites pour causerle vertige, ymontrent leurs parois du plus beau bleu céleste ; des courans de l’eau la plus limpide serpentent en tous sens, et des milliers de pyramides se dressent par étages jusqu’à la base même du Mont-Blanc. Nulle part, sans doute, on ne peut mieux envisager et avec moins de danger, les divers accidens des glaciers; on y pourrait méme au besoin trouver matière à des observations d’un genre tout différent. Le glacier des Bossons est, dans cette saison , un rendez-vous du beau monde de toutes les parües l’Europe, une espece de Coblentz alpestre. J’y ai rencontré une société de dames anglaises brillantes de tout le luxe de la toilette la plus recherchée; je crois même y avoir aperçu un élégant de Paris; et peut-être y verra-t-on bientôt, à la place de la cabane d’un Saussure, nn temple de la mode : ce qui prouvera , d'une manière irrécusable , le progres de Ia civilisation.
Ce progrès ne se fait pas moins favorablement remarquer dans le chemin qui mène au Montanvert., H y a quelques années , ce voyage ne pouvait se faire qu’à pied, et exigeait une,
tête saine, un œil accoutumé à voir des précipices et des jambes exercées à les franchir. Maintenant, on en fait les trois quarts à dos
. de mulet,de sorte qu'un petit-maitre, arrivé par laposte à Chamouny, peut se faire conduire au
Montanvert, jeter de là sur la Mer de Glace un regard dédaigneux, lorgner quelques instans ses pics de glace, ses aiguilles de granit, et s’en retourner, content de la nature et plus encore de lui-même, sans avoir dérangé sa toilette et sans avoir presque quitté Paris, son charmant tilbury, Tortoni et les Bouffons.
Le Montanvertest un pâturage très-élevé, qui s'étend au pied de laiguille de Charmoz, à 5574 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le voyageur fatigué ou surpris par l'orage y trouve un agréable abri dans un petit bâtiment octo-
. gone, qui est dù à des Français et dédié à la nature: car on ne parle jamais tant de la nature, qué dans les siècles où l’on s’en éloigne le plus. Ce n’est qu'après s’être reposé dans ce éémple, et avoir sacrifié soi-même, en écrivant son nom sur le Zivre des amis , à l’innocente vanité qui Va fait construire, qu’on peut se livrer sans peine, mais non pas sans témoins, à toutes les émotions qu'inspire un des spectacles les plus grands qui soient au monde; car l’essaim des sots admirateurs bourdonne ici, comme aux
Bossons, comme à la source de: lArveyront ; comme dans toute la vallée de Chamouny; et c'est là, à mon gré, ce qui en détruit presque tout le charme. On ne sait plus maintenant où fuir la foule des curieux quis’y porte, etjeneserais pas sûr, en me sauvant sur le Mont-Blanc, den’y pas trouver des Anglais,
Mais que n’ai-je eu du moins auprès de moi un ami tel que vous, pour épancher en sà présence cette foule de sensations dont l’âmelaplus apathique ne peut manquer ici d’être assaillie! Plusieurs courans de glace qui se réunissent en un immense fleuve tout hérissé de vagues énormes, qu'ondirait avoir été en même temps soulevées par la tempête et saisies par la gelée, forment cette Mer de Glace, si justement, si universellement admirée. La vailée qu’on voit déboucher à l’est, descend du glacier de Talèfre, et s’étend, à plusieurs lieues au-delà, derrière l’obélisque du Dru , qui se dresse directement devant vous à une hauteur prodigieuse et avec uneroideur non moinssurprenante. On n’apercoit , au sud-ouest , que l’extrémité inférieure du glacier de Tacul qui tombe également à flots pressés du flanc méridonal de laiguille de Charmoz. Un autre glacier, celui de Léchaud, dont l'œil peut à peine supporter l'éclat, coule dans la direction du midi, au pied des aiguilles
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de Léchaud, du Grandet du Petit Jorasses,dont les crêtes rougeätres et les masses gigantesques contrastent, par leur attitude immobile, avec les mouvemens si variés de ces milliers de pyramides de glace. La portion de cette fer, qu’on peut envisager d’un coup-d'œil , depuis la base de ces aiguilles, jusqu’au point où l’écoulement entier des frimaté du Mont-Blanc tombe dans la vallée de Chamouny de toute la hauteur du HMontanvert; cette portion, dis-je, est au moins ‘de deux lieues ; mais telle est l’énormité des masses granitiques dont on est de toutes parts environné, qu’on lui donnerait à peine le quart de son étendue réelle. Au milieu de tant d'objets d’une nature si nouvelle, si frappante, si colossale; ce n’est quepar degrés et par un effort de la pensée , que l’homme se hasarde à en franchir les distances, àen mesurer les dimensions; il reste long-temps muet, at-. iéré, confendu; ce n’est de même qu'après avoir essayé quelques pas sur cet océan de glace, qu'on peut se faire une idéeijuste de la grandeur de ses pyramides, de la profondeur de ses cavernes, des fentes subites qui s’y forment, des courans qui le sillonnent, des lacs qu'ilrecèle à sa surface et dans ses abimes, et des énormes blocs de granit qui n’y reposent souveat que sur les pointes aiguës des glacons, et
des horribles craquemens qui en ébranlent en un moment la masse entière. Mais là aussi l’aspect des hommes déplaït et importune, et l’on regrette de voir, sur ce théâtre d’une majesté infinie, remuer quelques pygmées.
L'on redescend, à la source de l’4rveyron, par une route différente; c’est un ravin creusé par les avalanches, qu'on nomme /4 Félia et dont la pente est excessivement rapide. Arrivé au pied du Montanvert, sur les moraines, ou amas de rochers qui entourent le glacier des Bois,on voit l’Arveyron s’élancer en écumant du fond d’une grotte profonde, sousun superbe arc de glace, dont l’ouverture a près de cent pieds. Nulle part on ne peut étudier plus à loisir la structure des glaciers, la manière dont se forment et s'accumulent les frimats, par assises ou par couches régulièrement disposées dans une direction horizontale ou lécèrement arquée. Nulle part aussi, la couleur des glaces n'offre, sous des coupes plus variées, des nuances plus vives; mais l'admiration doit se tenir à une distance respectueuse de cette voûte brillante, d’où se détachent souvent d'énormes glaçons et d’où s'échappe en tout temps un vent extrêmement piquant et d’une violence extrême. Je la vis encombrée de gros quartiers de glace et de granit, tombés cette nuit même,
CHAMOUNY. 353 à la suite de l’orage dont je vous ai parlé, et des fentes nombreuses que je remarquai dans le cintre de la voûte, menacçaient à tout moment d’un accident semblable.
La vallée de Chamouny , qui renferme tant de merveilles de la nature, et qui possède tant d’élémens de la science du globe, est encore, sous d’autres rapports , PAR intéressante. Élevée de plus de trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer, sa direction , qui court généralement du sud-ouest au nordest, la fait jouir d’une température plus douce que celle du Grindelivald , avec la forme et l’aspect de laquelle elle a d’ailleurs assez d’analogie. Le bassin principal que domine le Brévan et la chaine singulièrement âpre et sourcilleuse des {iguilles rouges, n’a guère plus d’une demilieue de large : et c’est pourtant la partie la plus fertile ou la moins ingrate de toute la vallée. Deux autres vallons, ceux d’Argentière et du Tour, dans chacun desquels descendent aussi d'énormes glaciers, se rétrécissent dans la méme propndon qu'ils s'élèvent; et la végétation cesse tout à fait à peu de distance du misérable hameau du Tour, dernière habitation de Chamouny. Un assez grand nombre de villages sont disséminés sur cet espace de quatre à cinglieues etjusqu’à la naissance des neiges éternelles. Mais
le bourg du Prieuréest le seul dont les habitans paraissent jouir de quelque aisance, fruit d’une culture conquise en quelque sorte sur les frimats , et surtout de l'admiration que ce pays excite et qui sert de compensalion à sa misère; car la curiosité est à peu près ici la seule chose qui ne soit pas chèrement taxée, ou du moins, dont les profits parviennent en entier à l’habitant. Sur tout le reste, le fisc prélève son tribut. Le peu de terre végétale que l’homme, à force de bras, a ramassée dan: le lit des torrens ou sur le penchant des abimes, est sujet à des droits énormes; les contributions pèsent sur ce pays, presque autant que ses glaciers; et j'ai vu un bureau de douanes à cinquante pas du glacier d’Argentière; 1l faut avouer qu’à cet égard Camouny ne ressemble point au Grindelvald.
C’est donc pour les agens du fise, autant que pour les admirateurs de la nature , que le célèbre voyageur anglais Pococke et son ami, : M. Windham, découvrirent, en 1741, la vallée de Chamounry; et ce serait aux habitans à nous dire s'ils ont plus gagné que perdu à devenir ainsi la proie de Pavidité et de la curiosité des hommes. Une autre singularité de cette découverte, c'est l’espèce de crainte superstitieuse dont elle fut d’abord accompagnée. L'idée que ces Vallées maudites, car c’est ainsi qu'on les
CHAMOUNY. 355 appelait alors, étaient habitées par des sauvages; cette idée qui n'avait pu prendre naissance que dans le sein de la civilisation , s'était tellement accréditée, que lorsque MM. Pococke et Windham se disposèrent à s’y rendre pour la première fois de Genève, leur entreprise fut généralement blamée, comme une témérité inouie.
Ils partirent armés jusqu'aux dents et escortés d'une troupe de gens de guerre, autant dumoins qu'on en put trouver à Genève. D'abord, ils n’osaient approcher que de loin de ces habitations si redoutées. Ils campaient sous des tentes, et, la nuit, ils allumaient des feux et s’entouraient de sentinelles. Peu à peu, cependant, ils se hasardèrent à lier quelque commerce avec les habitans de Chamoury; et quelle fut leur surprise , de trouver en eux des hommes simples, ingénus, doux, hospitaliers , bons chrétiens quoique inconnus du Pape, et bons savoyards quoique inconnus du roi de Sardaigne! Malgré l'intervalle de pres d’un siècle qui s’est écoulé depuis cette époque, ces braves gens sont, dit-on, restés à peu près les mêmes, sauf les impositions qu'ils paient à leur nouveau souverain. Ils sont encore humains,religieux, fidèles à leurs sermens, à leurs devoirs, pleins de bon sens et de droiture. On ne connaît presque pas chez eux les procès,
DB
et la révolution elle-même suivie d’une administration française , ne leur a fait commettre aucun excès. Mais l’affluence des étrangers a tellement éveillé l’industrie, et celle-ci à son tour, : tellement perfectionné l'intelligence, que, pour peu que la civilisation continue long-temps sur ce pied-là, l’on ne doit pas désespérer de trouver quelque jour à Chamouny les barbares qu'on y cherchait vainement au dernier siècle.
Je suis, etc.
LADA BSD BB RL / LR BR LR RL LL LL RL LL LRU LRU LR LL LE LR L/L'LL VAR RLR LR LA RE TD