‹ Lettres sur la syphilisChapitre 23 sur 95 · DU CHANCRE DE L URETRE · texte numérisé non relu

DU CHANCRE DE L URETRE

MMCh. Martins (1), Cazenave, et dans la thèse,, sous d'autres rapports si bien faite, de M. Legendre (2). Je dois cependant ajouter que depuis la publication de la première édition de ces Lettres M. le professeur Gh. Martins m'a dit, et m'a autorisé à dire, qu'il avait reconnu qu'il s'était trompé, et qu'il partageait, aujourd'hui, ma manière de voir.

Cependant, que de causes d'erreurs dans ces récits des malades ! La blennorrhagie est ordinairement un accident douloureux, fort ennuyeux, et qui laisse de cuisants souvenirs à ceux qui en ont été atteints. Quand vous interrogez les malades sur leurs antécédents, c'est toujours de leur blennorrhagie qu'ils vous parlent d'abord; ils ne soupçonnent pas l'importance que peut avoir le chancre qui, lorsqu'il infecte, est ordinairement indolent, suppure peu, a peu de tendance à s'étendre et se cicatrise souvent seul; de cet accident il est rare qu'iis fassent mention, ou si, par un interrogatoire pressant, vous arrivez à les en faire souvenir, c'est un chancre volant, vous diront-ils, une simple excoriation. Il m'est bien permis de rappeler que ce n'est que depuis mes travaux qu'on s'est occupé d'une manière un peu précise de la blennorrhagie en vue des accidents de syphilis constitutionnelle. En suivant la route que

(1) Mémoire sur les causes générales des syphilides et sur les rapports qui existent entre ces affections cutanées et les symptômes primitifs de la maladie vénérienne. (Revue médicale, 1838, t. I.)

(2) Nouvelles Recherches sur les syphilides, thèse soutenue le 29 décembre 1841.

j'ai tracée, on est arrivé forcément à reconnaître que le très-grand nombre de blennorrhagies urétrales qui ne fournissent pas de pus inoculable n'étaient pas suivies d'accidents constitutionnels.

Entre autres relevés stalistisques, je citerai le plus récent, celui faitl'année dernière parM.Lafont-Gouzy, qui, sur 380 urétrites inoculées, n'a trouvé que deux cas dans lesquels l'inoculation ait donné des résultats. L'un des deux présenta quatre mois plus tard des symptômes de syphilis constitutionnelle.

Dans ce travail deM.Lafont-Gouzy, il est fait mention de deux cas dans lesquels l'inoculation n'a donné aucun résultat, et qui ont été cependant suivis d'accidents syphilitiques. Nous aurons, plus tard, à expliquer ces cas exceptionnels.

M. Baumes cite cinq observations d'individus affectés de blennorrhagies simples, chez lesquels on vit néanmoins apparaître plus tard la vérole constitutionnelle. De ces faits notre honorable collègue tire un argument pour conclure que la blennorrhagie nonsymptomatique du chancre peut, comme le chancre, produire l'infection syphilitique (1).

Mais d'abord, toutes les véroles qui ont été rattachées à la blennorrhagie en sont-elles réellement la conséquence? Si on ne prenait pas garde à la manière dont les statistiques sont faites, on trouverait, comme M. Cazenave et d'autres, que !a blennorrhagie est l'an-

(1) Un des cinq malades de M. Baumes avait eu un chancre antérieurement; c'est donc à ce chancre qu'il faut rapporter la vérole de ce malade.

técédent le plus fréquent de la vérole constitutionnelle, parce que, réellement, il est rare de trouver des individus qui n'aient pas eu une ou plusieurs blennorrhagies. Mais, lorsque, connaissant la valeur du chancre comme antécédent nécessaire, on cherche quelle est sa fréquence, même dans les auteurs où son appréciation laisse tant à désirer, ontrouve dans M. Gazenave, par exemple, que, sur soixante-douze observations, la blennorrhagie n'a existé seule ou avec des bubons que dix-huit fois; tandis qu'on retrouve le chancre trente-huit fois. D'où M. Cazenave conclut très-logiquement, comme vous voyez, que la blennorrhagie est l'antécédent le plus fréquent de la syphilis. Mêmes résultats du dépouillement des observations de M. Legendre et même conclusion tout aussi logique.

Il reste acquis à la science et à mon opinion que, des relevés mêmes de mes antagonistes, le chancre apparent et avoué par le malade est encore l'antécédent le plus fréquent de la syphilis.

Mes salies de l'hôpital du Midi renferment, en ce moment, soixante-un cas de syphilis constitutionnelle bien constatée; tous, sans exception, ont eu le chancre pour antécédent (1).

Maintenant, pour les cas dans lesquels on ne peut remonter, soit par l'interrogation, soit par les souvenirs du malade, à la préexistence d'un chancre exté-

(1J Depuis la publication delà première édition de ces Lettres, la revue des salles de l'hôpital du Midi donne toujours les mêmes résultats.

rieur, quelle est donc la raison qui permet de nier absolument la préexistence du chancre urétral ?

Vous voyez donc ce qu'il faut penser de cette opinion de M. Cazenave, exprimée en ces termes : «Ainsi, loin que la blennorrhagie ne donne jamais « lieu à des symptômes secondaires, ellesemblerait, « au contraire, les déterminer plus fréquemment « que le chancre. »

Vous savez, cher ami, car c'est dans votre propre journal que cela se trouve, que cette opinion de M. Cazenave a été chaudement approuvée. Vidal (de Cassis) a exprimé, de la manière suivante, son sentiment sur M. Cazenave, qui, dit-il, n'est pas une autorité académique, mais qui a l'avantage d'être une autorité tout à fait spéciale :

« On sait quelle est la position de M. Cazenave, le (( vaste théâtre sur lequel il observe, son goût pour « lastalistique, pour tous les moyens, enfin, qui, se- <( Ion mes adversaires, conduisent à la certitude. Eh « bien ! M. Cazenave est parvenu à établir que le symp- « tome dont la virulence est rarement attesté par- « devant l'expérimentation serait tout juste le symp- « tome le plus virulent, le plus infectant par-devant « l'observation ! »

Il est vrai que pour empêcher M. Cazenave d'être trop empressé à se féliciter de cette chaude approbation, Vidal se hâte d'ajouter à la page suivante :

« Cependant, je n'oserais pas aller aussi loin que « M. Cazenave, qui, selon moi, met trop de syphi- « lides sur le compte de la blennorrhagie. La bien-

« norrhagie, selon moi encore, esl une affection « beaucoup plus contagieuse qu'infectante. »

C'est tout à fait mon avis. Monsieur Vidal, vous le savez bien; seulement, permettez-moi de m'étonner que ce soit le vôtre, vous qui croyez que M. Cazenave est parvenu à établir le contraire. Je ne veux pas insister davantage sur cette contradiction flagrante, qui n'est peut-être, après tout, qu'une critique de conciliation.

Quant aux blennorrhagies dont le muco-pus inoculé n'a pas donné de résultats, et qui ont été suivies d'infection générale, les observations qu'on en a rapportées laissent beaucoup à désirer, et sont, j'en demande pardon à mon savant confrère, M. Baumes, entachées de fin denon-recevoir. L'étonnante crédulité, la confiance vraiment aveugle de quelques médecins, bien que rendant leurs travaux fort respectables, sontloin, par celamême, déporter la conviction dans tous les esprits. Je veux bien faire bon marché, dans ces cas particuliers, de la symptomatologie des accidents constitutionnels, qui n'est rien moins que complète, relativement à des points importants, sur lesquels j'aurai à revenir; je veux bien que dans ces cas-là il se soit agi véritablement de syphilis constitutionnelle; j'admets que l'apparition de ces accidents syphilitiques s'accorde comme époque avec le temps où la blennorrhagie s'est développée; mais était-on bien sûr, par cela seul, que les malades n'aient rien eu que la blennorrhagie, que la syphilis n'ait pas pu pénétrer par une autre voie?

Mon confrère de Lyon a dit quelque part que je niais la possibilité de l'infection syphilitique constitutionnelle, à la suite d'une simple blennorrhagie, parce que je n'en avais pas vu d'exemple. C'est au contraire parce qu'il m'a été donné de revoir beaucoup de malades chez lesquels des médecins, qui ne pensent pas comme moi, n'avaient reconnu qu'une simple blennorrhagie là où j'avais trouvé une autre porte d'entrée de la syphilis, que mes convictions sont devenues de plus en plus profondes.

Lorsque ceux qui veulent qu'une simple blennorrhagie donne lieu à la vérole vous ont dit que les malades n'avaient présenté des ulcérations ni aux organes génitaux ni aux doigts, ils croient qu'on n'a plus rien à exiger. Ils oublient donc les portes d'entrée sans nombre que la surface du corps présente, portes secrètes, portes dissimulées, qui se ferment presque aussilôt qu'elles ont été ouvertes, que les malades ignorent ou qu'ils ont intérêt à cacher. Combien de malades me sont arrivés des hôpitaux de Paris, chez lesquels on n'avait constaté qu'une blennorrhagie, et chez lesquels je trouvais ensuite des chancres dans des sièges inaccoutumés ! Voici, à ce sujet, une histoire dont les analogues sont fréquents dans ma pratique :

Une dame vint me consulter pour une maladie du rectum; les symptômes qu'elle accusait étaient ceux d'une fissure. A l'examen, on ne trouvait absolument rien à l'anus. Mais le doigt introduit dans l'intestin faisait reconnaître, à la hauteur du sphincter supé-

rieur, une fissure placée sur la partie antérieure et reposant sur un fond calleux. Je proposai l'opération ; la malade s'y refusa, et je la soumis aux lavements de ratanhia. Son traitement durait à peine depuis quinze jours, lorsque dans une nouvelle visite je m'aperçus d'une éruption exanthématique, ayant tous les caractères d'une roséole syphilitique confluente. L'examen poussé plus loin me fit reconnaître l'engorgement des ganglions cervicaux postérieurs. La malade éprouvait de la céphalée nocturne, et déjà quelques croûtes commençaient à se développer sur le cuir chevelu. 11 ne pouvait me rester aucun doute sur la nature de ces accidents. Je dus alors examiner les organes génitaux; mais je n'y pus constater qu'un catarrhe utérin fort simple. Interrogée sur les conditions dans lesquelles cette dame avait pu se placer au point de vue de la contagion de la syphilis, elle m'avoua que son mari était malade, qu'il avait des ulcérations au pénis, et que, dans la crainte de les lui communiquer, il avait eu avec elle des rapports a prcposterâ vénerie. Dès lors, la nature de la fissure profonde me fut dévoilée.

Dans ce cas, n'est-il pas vrai que, sans les douleurs déterminées par celte ulcération, elle aurait pu passer inaperçue? Il serait alors arrivé qu'on n'aurait eu pour seul antécédent de la syphilis qu'un simple catarrhe utérin.

Mais il existe encore bien d'autres causes d'erreur que je dois vous signaler. Ce sera l'objet de ma prochaine lettre.

Page 1