‹ Lettres sur la syphilisChapitre 25 sur 95 · APPRECIATION DES FAITS OPPOSES A LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

APPRECIATION DES FAITS OPPOSES A LA DOCTRINE

conclusions. Que disent-ils donc ces chiffres et ces conclusions? Je les trouve très-favorables à ma doctrine. Est-ce par complaisance?jugez-en.

M. Ch. Martins donne un relevé de soixante observations de syphilides ; or, combien de fois le chancre a-t-il été noté comme antécédent? Quarante-six fois, mon cher ami. Dans quatorze cas seulement M. Ch. Martins assure qu'il n'a rencontré d'autre antécédent que la blennorrhagie simple, dont deux avec bubon et deux avec orchite. Mais M. Martins ajoute qu'il n'a pas eu à faire le diagnostic de ces blennorrhagies, et qu'il a dû accepter le témoignage des malades. Vous savez ce que je pense sur ce point. Sans doute, il est des témoignages auxquels nous devons croire; mais je soutiendrai toujours que lorsqu'il s'agit d'un diagnostic aussi difficile que celui du chancre urétral, le témoignage de gens tout à fait étrangers à l'art, souvent incultes et bornés, qui ne comprennent ni le sens ni la portée d'une question, est de bien peu de valeur. Sans doute, on accepte le témoignage pour des choses bien plus graves, pour des questions de vie ou de mort ; mais il ne s'ensuit pas que ces témoignages soient toujours vrais et les jugements toujours équitables.

Permettez-moi de vous présenter une remarque générale qui trouve ici sa place. Dans plusieurs des observations de M. Ch. Martins, comme dans plusieurs de celles de M. Cazenave, comme dans presque toutes celles d'un grand nombre d'auteurs, vous trouvez à leur sommaire ces mots : plusieurs accidents

primitifs. Ces accidents primitifs, qui ont consécutivement amené la vérole constitutionnelle, c'est le chancre, c'est la blennorrhagie. Si mes contradicteurs, par quelques motifs raisonnables, rattachaient '^'infection consécutive plutôt à la blennorrhagie qu'au chancre, il y aurait lieu a examiner celte doctrine. Mais non, vous le savez, vous l'avez lu, et vous n'avez pas dû en être médiocrement étonné, c'est en bloc qu'ils groupent ces accidents primitifs ; c'est sans tenir compte de la distance qui sépare leur apparition les uns des autres; c'est en leur donnant à tous la même valeur, les mômes conséquences, les mêmes résultats. En vérité, est-ce là de bonne science, de rigoureuse observation? Que penserai lon d'un médecin qui vous dirait: Voilà un homme enragé ; il a été mordu plusieurs fois, il y a trois ans, deux ans, un an, six mois, et puis tout récemment. Mais sa rage tient évidemment aux inoculations successives qu'il a subies. Ou bien : Voici un varioleux qui a traversé cinq ou six épidémies de variole ; à une dernière, la maladie a fait explosion ; mais elle n'est que la conséquence de contagions et d'infections successives.

J'avoue que ce n'est pas ainsi que je comprends la science.

Je suis étonné qu'un esprit aussi sévère que celui de M. Martins, qui reconnaît avec moi que la blennorrhagie est le plus ordinairement due à des causes tout à fait étrangères à la syphilis; qui, logiquement, est forcé d'admettre que les antécédents blennor-

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rhagiques comme causes de syphilis sont extrêmement rares, et que le chancre, par conséquent, est l'antécédent le plus fréquent de la vérole; je suis étonné, dis-je, que, pour arrivera conclure qu'une blennorrhagie simple peut donner la syphilis, il se contente, sur ses soixante observations, des trois dont il fait choix, et surtout de celle que je crois devoir reproduire ici :

« Un pharmacien, âgé de vingt-trois ans, prend une blennorrhagie ; mais elle le gêne si peu, qu'il continue à se livrer à ses occupations; il va à la chasse, et use même du coït. Alors il survient une orchite qui le force à se soigner; la blennorrhagie guérit après avoir duré six mois. Sept ans après, une ulcération paraît à V ouverture de la narine gauche, une autre à la face interne de la lèvre inférieure ; ces ulcérations s'étendent ; les deux lèvres sont envahies dans toute leur moitié gauche, puis elles guérissent partiellement pour s'ulcérer sur d'autres points ; les ulcérations sont à bords arrondis et coupés à pic; les cicatrices à peau fine, rose et plissée. Le malade, admis dans les salles de Biett, guérit en un mois par l'usage du proto-iodure de mercure. Dirat-on que ce malade, à moitié médecin, qui s'examinait lui-même scrupuleusement, ainsi que nous l'avons vu à l'hôpital, avait des chancres sans les voir? »

Oui, certes, je dirai que ce malade avait des chancres très-bien caractérisés par la description qu'en donne M. Martins, et que le malade ne les avait pas

reconnus, à cause sans doute du siège anormal qu'ils occupaient. Quant au mode de contagion, M. Gh. Martins ne m'en demandera pas compte, et je ne me charge pas de l'indiquer; il sait, d'ailleurs, aussi bien que moi, comment ces accidents peuvent survenir, et, sans y chercher malice, comme on l'aurait fait autrefois, dans l'exercice même des fonctions de ce brave pharmacien (1).

Vous le savez, mon cher confrère, les chancres à siège insolite, bizarre, difficile à découvrir, sont moins rares qu'on ne le croit; je vous en ai cité un exemple dans ma dernière lettre ; en voici quelques autres :

Il y a quelques années, M. Lustreman, professeur à l'École du Val-de-Grâce, conduisit chez moi un avocat, portant une tumeur de la paupière inférieure au grand angle de l'œil, tumeur dure, rénitente, élastique, à surface rouge granulée et en voie de cicatrisation. Cette tumeur avait été déjà vue par plusieurs confrères, et, si ma mémoire est fidèle, des hommes spéciaux en oculistique avaient été consultés ; mais sa nature avait été jusque-là inconnue. On me demanda si elle se rattachait à quelque antécédent vénérien plus ou moins éloigné. Poussant mon examen plus loin que mes confrères, je trouvai les ganglions péri-auriculaires et ceux de la région parotidienne et sous-maxillaire engorgés, indolents, rénitents. Déjà les ganglions cervicaux postérieurs étaient eux-mê-

(1) M. le professeur Ch. Martins, comme je vous l'ai déjà dit, dans ma précédente lettre, est aujourd'hui complètement de mon avis.

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