OPINION SUR LES CONTEMPORAINS
de s'exercer sur leurs travaux. Mais est-ce à dire qu'il faille n'en tenir aucun compte? Loin de moi cette injurieuse pensée. Je tiens en grande estime, au contraire, les travaux de Bell, de J. Hunter, de Swediaur ; le temps est venu de rendre complète justice aux Cullerier, à M. Lagneau, dont la réputation fut légitimement populaire ; à tous ces intelligents et laborieux ouvriers de notre science, qui, par de consciencieuses études, nous ont péniblement ouvert la voie dans laquelle nous pouvons marcher plus librement.
Voudrais-je être injuste envers mes contemporains? A Dieu ne plaise, cher ami ! Quelles que soient les dissidences qui me séparent de quelques-uns, ou l'homogénéité de doctrines qui me rallie les autres, c'est avec plaisir et spontanément que je rends le plus sincère hommage aux travaux de MM. Gibert, Baumes, Desruelles, Devergie, A. Cazenave, Cullerier neveu et Rattier, Bottex, Payan, A. A. M. Reynaud, Pr. Yvaren, Puche, Cullerier fils, J. Venot, Lafont Gouzi, Davasse, Maisonneuve et Monlanier Leudet; nos disciples bien-aimés, Diday, Melchior Robert, Bassereau, en France; de Wallace, Carmichael, Babington, et mes élèves Acton, de Méric et Deville, en Angleterre ; de Thiry, Hérion, en Belgique; aux publications de la laborieuse et scientifique Allemagne et en particulier à MM. Liman, traducteur de la première édition de ces Lettres, Hermann, Muller (de Leipzig), Acker, Simon (de Berlin), Sigmund (de Vienne)etMulder(d'Utrecht); aux œuvres
de l'ingénieuse et sagace Italie, à laquelle M. Sperino n'est point parvenu à faire faire la fausse route dont M. Wilhem Boeck menace la Suède et la Norwége ; à MM. Damaria (de Naples) et Andréa Verga (de Pavie), traducteurs de mes ouvrages; et enfin aux louables efforts de l'industrieuse et progressive Amérique, qui a si gracieusement accueilli les diverses traductions de mes œuvres par MM. Lattimore (de Philadelphie), Freeman, J. Bumstead (de New- York), Sydney Uoane (de New-York), Thomas Betton et Paul Goddard (de Philadelphie).
Je n'éprouve donc, soit envers le passé, soit envers le présent, aucun sentiment d'injustice ou de dédain. Vous m'excuserez de le déclarer très- explicitement avant d'entrer en matière. Je tenais à dire que je ne partage en aucune façon l'opinion de ces critiques exigeants et difficiles pour qui la littérature sypbilographique ancienne ou moderne n'est qu'un fatras indigne d'attention. Je crois, au contraire, que cette branche de la pathologie est aussi fertile qu'aucune autre en travaux utiles et en recherches précieuses.
Cependant, lestravauxdes anciens et des modernes n'avaient pu préserver cette partie de notre science de la révolution générale imprimée à la médecine par la doctrine physiologique. L'école de Broussais, en faisant table rase du passé, avait tout remis en question. Y avait-il un virus syphilitique? La vérole existait-elle ? Vous savez comment le physiologisme avait résolu ces questions. La confusion la plus ex-
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trême régnait dans la science et se traduisait dans les publications du temps. Le doute était partout, la certitude nulle part.
C'est à cette époque que, devenu chirurgien par concours du bureau central des hôpitaux, le hasard des mutations me fit entrer à l'hôpital du Midi. J'y rencontrai un homme honnête et loyal, praticien sérieux et sévère, Cullerier, qui, lui aussi, abandonnant des traditions de famille, pour ainsi dire, se prenait à douter de sa propre observation et paraissait ne plus croire à ce qu'il avait vu.
Partout le doute avait remplacé la croyance ; on doutait de la cause de la syphilis, on doutait de ses effets, on doutait par conséquent de sa thérapeutique.
Et remarquez-le, ce qu'on appelait la doctrine nouvelle se présentait entouré d'un grand appareil scientifique. Richond des Brus avait écrit un livre énorme tout rempli de faits ; Desruelles appuyait les nouvelles idées sur des statistiques qui passaient pour rigoureuses ; tous s'efforçaient à l'envi de combattre la spécialité de la maladie et la spécificité du remède.
L'histoire était largement mise à contribution par un des écrivains les plus érudits de notre siècle, par Jourdan, qui, dans un des ouvrages les plus remarquables de notre époque (1),, s'était plu à prendre les observateurs corps à corps, et à les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Triomphe facile si le critique, dans une austère et impartiale analyse, ne sait
(1) Traité complet des maladies vénériennes. Paris, 182G.
pas établir une différence tranchée entre les idées propres de l'auteur, celles qui résultent de ses recherches et de son observation, et celles qu'il puise dans le milieu scientifique de son temps. Les unes sont des matériaux utiles et qu'il faut conserver ; les autres constituent les préjugés de l'époque et n'ont qu'une valeur historique. Jourdan n'a pas fait ce départ : il lui suffisait, pour combattre la spécialité de la syphilis, d'indiquer la confusion des opinions contradictoires de nos devanciers ; il l'a fait avec un luxe d'érudition qui aurait pu être rehaussé d'une critique plus saine.
Tel était donc l'état des esprits et de la science lorsque j'entrai à l'hôpital du Midi. Il y avait à reconstituer un édifice détruit pour quelques personnes; il yavaitau moins à le consoliderpour quelques autres.
Ce qu'il fallait surtout, c'était reprendre l'étude de la cause de la syphilis.
Y avait-il une cause spéciale, un virus? Ou bien les accidents vénériens naissaient-ils d'une cause commune, sans spécificité?
Pour cette recherche et cette étude, deux moyens d'investigation s'offraient à moi.
Le premier était l'observation clinique pure et simple, comme l'avaient pratiquée nos devanciers, et qui leur permettait d'admettre des faits tels que celui de Devergie aîné, calqués du reste sur ceux déjà connus de Blegny et Vigaroux, et qui nous dit que trois officiers ayant eu des rapports avec la même jeune fille atteinte d'un écoulement se trouvèrent infectés