TRENTE-TROISIÈME LETTRE
Du traitement de la syphilis.
Mon cher ami,
«L'ordre est la volonté de Dieu, » a dit une desplus aimables femmes du dix-septième siècle. Il me semble que madame de Sévigné trouverait que je me suis conformé à la volonté suprême et qu'elle apprécierait l'ordre que j'ai établi — de plus prétentieux pourraient dire créé — dans cette pauvre vérole, que beaucoup de syphilograpbes ont plus mal traitée qu'elle ne traite l'humanité.
Je vous ai dit combien la vérole, dans son développement libre et normal, était rangée, compassée, symétrique ; combien sa marche était régulière, ses pas comptés, mesurés; avec quel art, selon les endroits et le temps, elle savait dégager sa chevelure, pâlir, ou se couvrir de son fard cuivré ; enfin, vous l'avez vue superficielle, légère et diffuse à son début, devenir plus sérieuse, plus profonde et plus grave en vieillissant. Eh bien ! tout cela, comme Fexistence de celui qu'elle affecte, est sujet à des perturbations qui ne sont pas toujours inhérentes à la nature de la maladie, mais le plus souvent, au contraire, le ré-
sultat de causes accidentelles, et plus particulièrement le produit d'un traitement.
La syphilis est, sans nul doute, une des maladies contre lesquelles Fart a le plus de puissance; beaucoup de médecins crédules et peu expérimentés croient même, comme le vulgaire, que la médecine doit être toujours toute-puissante, et que là où la maladie a pu résister, s'accroître, ou reparaître, quand on l'avait combattue, c'était toujours aux médecins et non pas aux remèdes qu'il fallait s'en prendre. Vous avez pu voir, il y a quelque temps, dans un journal de médecine, un de nos confrères assurer, avec un admirable aplomb, que pas une vérole ne devait résister à 110 pilules de Dupuytren ! Cent dix ! j'en connais qui ne résisteraient pas au plaisir de faire ici une homonymie gasconne.
Je ne veux pas, je ne puis pas vous donner un traité de thérapeutique antisyphilitique. Je ne veux, comme je l'ai fait pour les autres questions auxquelles j'ai touché dans ces lettres, vous parler du traitement que sous le rapport le plus général, et en ce qui touche aux doctrines que je professe.
La syphilis constitutionnelle est certainement une des grandes calamités de l'espèce humaine; heureusement, malgré sa fréquence, elle est encore relativement assez rare, et n'atteint pas tous ceux qui s'y exposent. — N'a pas la vérole qui veut — comme le disait un de nos anciens maîtres, le vieux professeur Dubois. Cette inaptitude, nous l'avons trouvée dans certaines idiosyncrasies, et l'observation, qui m'a en-
seigné que, généralement, on n'avait pas deux fois la vérole constitutionnelle, qu'on n'était pas apte à contracter deux fois des chancres indurés, suivis, chaque fois, de l'évolution syphilitique aujourd'hui bien connue, ne nous permet-elle pas de croire, puisque la vérole est héréditaire, que, dans quelques cas, la disposition acquise par les parents, et qui les rend indemnes, peut se transmettre aux enfants?
C'est d'aprèscesidées que j'ai professées et que je professe, dont chaque jour je vérifie la justesse, la vérité, qu'on a cherché et qu'on cherche à imprimer à l'économie une disposition générale équivalant à celle que le vaccin ou une première variole donne ordinairement pour empêcher le virus varioleux nonseulement d'agir localement, mais surtout pour prévenir l'infection et les effets consécutifs.
Dans des recherches de ce genre, dans les tentatives qu'on peut faire pour arriver à ce résultat si désiré, et qui serait si admirable, il faut cependant une certaine réserve, une grande prudence, il faut craindre les excentricités, et, en vue du bien qu'on cherche, il faut aussi tenir compte du mal qu'on produit.
Certes, ce n'est pas moi qui viendrai aujourd'hui blâmer les recherches expérimentales, après les avoir si souvent invoquées pour soutenir mes doctrines, et remerciées de l'éclatante lumière qu'elles ont répandue sur tant de questions obscures et impossibles à débrouiller sans leur secours. Non, c'est un rôle à laisser à ceux qui, après avoir stigmatisé et dénigré la science dans ce qu'elle a de plus précis; à ceux
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qui, après avoir calomnié l'expérimentation, viennent demandera cette expérimentation, non plus ce qu'on a le droit d'en attendre, mais ce que le devoir lui commande de vous refuser.
Élevé à notre école, et persuadé comme nous qu'il n'avait le droit de compromettre la santé de personne, en communiquant à un individu sain une maladie aussi grave que la syphilis, mon savant confrère et ami, M. Diday, de Lyon, en cherchant un moyen prophylactique de la syphilis constitutionnelle dans le virus syphilitique lui-même, n'a expérimenté que sur des individus déjà malades, mais dans des conditions différentes.
Il est parti de ce principe que je professe, et que je vous rappelle :
1° Le chancre est d'abord un accident local ;
2° L'infection constitutionnelle ne se fait que plus tard ;
3° Lorsque déjà la diathèse syphilitique existe, un nouveau chancre reste définitivement local ;
4° On peut être sous l'influence d'une diathèse syphilitique, ou avoir acquis l'immunité contre une nouvelle syphilis, sans la nécessité d'avoir, dans des conditions données, des manifestations ou des accidents syphilitiques ;
5° Enfin, la syphilis se transmet des parents aux enfants, de la mère au fœtus, par la circulation ; mais plus elle vieillit, plus elle touche à sa dernière phase tertiaire, et moins elle tend à se reproduire, par la génération, avec les traits de ses autres périodes;
alors, peut-être, elle modifie autrement la constitution des enfants.
Modifier donc l'état général, avant qu'un chancre existant n'ait eu le temps d'infecter l'économie, et obtenir ce résultatavec le virus syphilitique lui-même, introduit directement dans le sang, mais affaibli et arrivé à celte époque où il ne peut plus produire qu'une disposition générale sans manifestations syphilitiques, telle était la louable prétention du savant chirurgien de Lyon. Pour arrivera ce résultat, M. Diday a emprunté du sang à un individu affecté de syphilis tertiaire, et présentant, pour symptôme caractéristique de cette période, une exostose. Ce sang a été inoculé à des malades ayant actuellement des chancres non indurés, et ces malades auxquels aucun traitement antisyphilitique n'a été administré et chez lesquels aucun résultat direct de l'inoculation n'a été observé, n'ont offert, plus tard, et après le temps voulu que j'ai autre part déterminé, aucun accident constitutionnel; un seul chez lequel le chancre était induré, au moment de l'inoculation du sang tertiaire, a présenté la marche classique et régulière de l'évolution syphilitique.
Vous savez, mon cher ami, que lorsque M. Diday fit connaître ses expériences à Paris, on en fit une critique violente, on le blâma surtout de ce qu'il avait dit qu'on pouvait laisser, momentanément sans doute, persister des accidents tertiaires pour fournir le vaccin prophylactique, qui devait empêcher les individus affectés d'accidents primitifs, d'avoir plus
tard des accidents constitutionnels. On aurait volontiers traduit M. Diday à la barre du conseil des hôpitaux de Lyon, bien que M. Diday n'opérât que &un individu malade à un individu malade : de tertiaire à primitif. Ce furent, vous le savez, ces tentatives inofïensives de M. Diday, qui devinrent la cause innocente d'attaques dirigées contre moi et l'origine de mes lettres que vous avez si gracieusement accueillies. Je ne sais pas si j'en dois remercier mon ami de Lyon. Vous me direz cela plus tard.
Quoi qu'il en soit, pour ma part, je dus combattre les idées de M. Diday, par les deux raisons suivantes :
1° L'effet local de l'inoculation du sang tertiaire étant nul, vous ne savez pas si vous avez agi.
2° L'absence d'accidents constitutionnels sur les individus inoculés ne prouve pas davantage; carie chancre, dans les conditions où vous avez expérimenté, n'estpas suivi d'accidents généraux, chez les malades auxquels je ne fais rien du tout.
Nourri dans le sérail, M. Diday connaissait bien ma manière de voir sous ce dernier rapport; aussi a-t-il cherché à rendre ses chancres non indurés aussi infectants que possible, en s'appuyant sur des autorités contradictoires, qui lui ont fourni la statistique que vous savez, et que, il est homme trop sérieux, pour avoir prise au sérieux. On n'en doit pas moins des éloges à M. Diday pour son travail. Dans son mémoire « sur un procédé de vaccination préservatrice de la syphilis constitutionnelle, » l'ex-chirur-
gien de l'Antiquaille a donné, comme toujours, des preuves d'un savoir profond; il mérite d'être lu avec attention.
Mais M. Diday n'a eu de prétentions que contre les accidents constitutionnels; il est resté convaincu, jusqu'à présent, que rien ne pouvait s'opposer à la contagion, à l'inoculation de l'accident primitif, du chancre.
M. Auzias Turenne a été plus loin ; il pense qu'on peut rendre des individus réfractairesà l'action directe et immédiate du pus virulent, et s'opposer à la contagion du chancre. Il est arrivé à celte croyance par ses inoculations sur les animaux. Il dit avoir observé qu'en faisant des inoculations successives, les dernières étaient successivement de moins en moins intenses, de plus courte durée, et qu'enfin on ne pouvait plus inoculer. M. Auzias Turenne a expliqué cela par une modification imprimée à l'économie, produisant ce qu'il appelle la syphilisation, qui serait à la vérole ce que le vaccin est à la variole ; c'està-dire que pour empocher ou prévenir de nouveaux accidents primitifs, on n'aurait même pas la chance de déterminer la diathèse syphilitique telle que nous l'entendons, et la possibilité de voir se développer des accidents constitutionnels. Que dites-vous de cela, mon cher ami? Vous n'osez pas répondre, même aux singes, qui semblent cependant prendre une certaine importance nosologique ! Mais l'expérimentateur que je viens de citer, cherchant naturellement à appliquercelte loi à l'espèce humaine, croit
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avoir constaté que certaines personnes étaient devenues réfractaires au chancre après avoir subi un certain nombre de contagions. Combien en a-t-il compté, combien en a-t-il fallu pour arrivera l'immunité ? Il ne l'a pas dit, que je sache. Ses exemples, je crois, ont surtout été pris sur des filles publiques, depuis longtemps livrées à la débauche, et qui finissaient par avoir moins souvent des chancres que celles qui débutent.
Vous savez trop bien que tous ceux qui s'exposent à contracter des chancres n'en attrapent pas, ou, ce qui est mieux, ne sont pas attrapés; qu'il faut pour la contagion autre chose que la physiologie d'un de nos confrères, et cette autre chose consiste dans des conditions de tissu qu'on rencontre d'autant moins, que les parties ont servi plus longtemps, qu'elles sont plus spacieuses, mieux tannées, doublées, comme des mains qui travaillent, d'un épiderme plus épais et plus résistant, et enfin, si mon physiologiste le veut, qui sont blasées et incapables d'excitation, d'orgasme, d'émotion et de cette température virulente qu'exige M. Cazenave.
J'ai bien souvent vu, trop souvent, hélas! et d'autres ont vu comme moi, des malades qui ont eu à plusieurs reprises des chancres, à des époques variées, sans que les derniers venus fussent moins graves que les premiers, sans que de nombreux chancres non indurés, ayant d'abord existé à de diverses époques, empêchassent un dernier chancre de s'indurer, d'infecter l'économie, et sans que cette
infection empêchât de contracter un nouvel ulcère ne s'indurant plus, et souvent plus intense que tous ceux qui l'avaient précédé.
J'ai vu des chancres, et on en trouvera toujoursà l'hôpital du Midi, s'étendre sans cesse, de proche en proche, par le progrès du phagédénisme, par devéritahles inoculations successives, surtout dans le chancre serpigineux, parcourir et labourer des surfaces d'une effroyable étendue, amputer la verge, creuser tout le pli inguinal, découper, sillonner la peau du ventre, d'une région iliaque à l'autre ; descendre sur les cuisses, et, si j'osais le dire, déculotter les malades. Eh bien! ces chancres, pour faire ce parcours, pour atteindre ces limites, qui ne sont pas encore les dernières, ont mis souvent des mois, des années, en fournissant encore toujours du pus inoculable avec des résultats tout aussi graves que ceux du début. Et cependant, ici le nombre des ulcérations accidentelles et successives, leur surface et leur durée équivalent bien, ce me semble, à ce qu'on fait dans les inoculations dites préventives, qu'on répète à de courts intervalles et dans une même région. Il est vrai qu'ici la nature ou la maladie fait cela sans intention préventive, ce qui établit une différence avec l'art bien intentionné. Le magnétisme animal, si vous étiez dans les croyants, pourrait peut-être vous donner le dernier mot de ce mystère.
Mais que dire en présence de ce qui vient de nous arriver d'Italie, de Turin? La Bohême est dépassée et
le nom de M. Waller doit pâlir devant celui de M. Sperino, le plus hardi et le plus heureux des expérimentateurs.
Depuis que j'ai vu les ballons de Paris et tout ce que MM. Poitevin et Godard peuvent transporter dans les nuages, je suis devenu plus crédule et je ne suis plus étonné de rien, si ce n'est de voir une cinquantaine de filles publiques sur le ventre desquelles on a fait, pendant deux mois, une ou deux fois par semaine, trois ou quatre inoculations, ce qui en élève la somme à vingt-quatre, et chez quelques-unes à quarante-huit et soixante-quatre (1), sans qu'il ait été question de beaucoup de phagédénisme, ou sans qu'on s'y soit trop appesanti; sans que jamais un seul chancre se soit induré, avant que d'autres ne pussent l'en empêcher, quand on sait avec quelle rapidité le chancre infecte et s'indure, quand d'aucuns veulent même qu'il infecte, avant de se manifester, et que M. Sperino nous dit que ce n'est qu'arrivé aux chiffres indiqués plus haut qu'il n'a plus pu inoculer! Oui, j'ensuis encore étonné, et j'attends le rapport de la commission qui, je l'espère, nous donnera tous les détails qui manquent dans les faits de M. Sperino. J'attends surtout qu'on me présente un individu syphilisé et réfractaire qui vienne devant les cliniciens de l'hôpital du Midi, ou devant l'Académie impériale de médecine me défier,
(1) On avait crié bien haut à la calomnie, lorsque j'ai indiqué ces chiffres. Vous savez, depuis, celui auquel on est arrivé, sans savoir encore où l'on s'arrêtera !
en champ clos, avec des armes de mon choix.
En attendant, voici ce qui ressort des analyses que j'ai faites des observations connues de Paris et de celles d'Italie, c'est qu'on a toujours inoculé du pus provenant de chancres non indurés pour produire des accidents analogues, et que la seule fois où on a inoculé, à Paris, du pus provenant d'un accident primitif qui avait déterminé une vérole consîitutionnelle, l'individu sain, l'élève sur lequel on a pratiqué l'inoculation, a eu un chancre induré et un empoisonnement général. S'il en était toujours ainsi, comme je l'ai déjà dit, il faudrait arriver à cette conclusion, qu'il peut y avoir des différences dans la maladie, qui ne tiennent pas seulement aux conditions de l'individu sur lequel la cause agit, mais bien à des différences de causes (4).
Quoi qu'il en soit, et avec toutes les éventualités que vous connaissez, que penseriez-vous d'une méthode préventive, qui, pour vous empêcher de contracter un chancre dont vous n'avez pas à courir fatalement les risques, comme cela arrive pour la variole, exige qu'on vous en communique d'abord de vingt-quatre à soixante-quatrp, et, aujourd'hui, à mille et plus, et sans que vous sachiez encore combien de temps doit durer cette chère immunité?
Toutefois, dans des questions aussi graves, étudiées par des hommes qui se respectent, il faut voir,
(1) Ceci, vous le savez, a été écrit avant la publication de l'excellent ouvrage de M. le docteur Bassereau, Traité des affections de la peau symptomatigues de la syphilis. Paris, 1852.
voir avec calme et sans prévention; les doctrines et les systèmes ne doivent faire qu'une sage opposition, sans s'exposera être rappelés à l'ordre par des faits nouveaux; mais ils ne doivent accepter que ce qui est rigoureusement démontré. C'est donc cette démonstration inconteslable que je demande ; et pour me la donner, que M. Spcrino se rappelle que Turin fut la patrie de Lagrange, un des représentants les plus illustres des sciences exactes, et que lui, son compatriote, me doit une précision mathématique, autrement je lui dirais : « Si non èvero, non èben trovato, »
P. S. Mon collègue, M. Puche, vient de pratiquer sept inoculations successives; la dernière aussi active que la première !