LETTRES SUE LA YIE
on VOUS le présente, vous faites la grimace. Allons, mon cher mailre, ne vous faites pas tant prier; puisque vous ne vous sentez pas très-bien, je vais mettre un peu de miel au bord; fermez les yeux et avalez moi ça tout de suite. Vous verrez, après, comme vous aurez des idées claires.
Remarquez, d'çibord, (ceci est le miel au bord de la tasse), que Daniel ne prétend nullement avoir trouvé cela tout seul; quand il reçoit des communications, il cite son auteur, et n'essaye pasde lui chipper l'honneur de la découverte.
C'est donc l'archange Gabriel qui parle, et Daniel qui écrit, sous sa dictée, ce qui suit : « Soixante-dix semaines (d'années) ont été fixées pour ton peuple (le peuple juif), et pour ta sainte cité (Jérusalem], avant que la prévarication soit consommée, et que le péché soit effacé, et que vienne la justice éternelle, et que la vision et la prophétie reçoivent leur accomplissement, et que le Saint des saints reçoive l'onction. « Sache donc et remarque bien ceci : du jour auquel sera promulgué Tédit pour la reconstruction de Jérusalem, jusqu'à la venue du Christ chef, il s'écoulera sept semaines (d'années], et soixante-deux semaines (d'années), et les places et les remparts seront, de nouveau, rebâtis, dans un temps de calamité.
» Et après soixante-deux semaines (d'années), le
O'UN NOMKÉ JiSUS. 79
Christ sera mis à mort, et le peuple qui Taura renié ne seraplus un peuple. Et la ville et le sanctuaire seront détruits par un chef étranger, et sa fin sera la dévastation^ et après que la guerre sera terminée^ la désolation décrétée arrivera, »
» II (le Christ) contractera alliance avec un grand nombre, dans une semaine (d'années), et à la moitié de cette semaine (trois ans et demi), cesseront les hosties et le sacrifice ancien ; etil y aura dans le temple rabomination de la désolation, et cette désolation persévérera jusqu'à la consommation et la fin- des temps (4).»
C'est un peu long; mais il y a du bon, et j'ai voulu vous le citer en français, parce que... je ne sais pas ITiébreu. Vous vérifierez sur l'original, si vous voulez.
Or, on dirait que je ne sais quel génie s'en est mêlé ; mais le fait est que tout cela s'est assez bien vérifié : voyez plutôt.
7 fois 7 font 49. 62 fois 7 font 434 : et la moitié de 7, 3 4i2, juste, sinon Barème est faux.
Or, avec votre permission, voici ce qui s'est passé : le temple fut rebâti après 49 ans.
434 ans plus tard, J.-C. fut baptisé, et reçut l'onction du Saint-Esprit. 3 ans IjS après, J.-C. fut crucifié.
(l) Daniel, a, Î4, s.
Quant à la ruine de Jérusalem par Titus et par les Romains, on dirait que Daniel en écrit, après coup^ l'histoire.
Pour la dispersion des Juifs jusqu'à la fin des temps, voilà déjà 1800 ans, environ, que cela dure : attendons la fin; qui vivra, verra.
J'avoue que si cela eût été écrit du temps d'Antiochus Épiphane, cela dérangerait un peu tous nm calculs ; mais vous avez pris la sage précaution de nous rassurer en nous disant que la légende date du temps de la captivité de Bâbylone. Nous pouvons donc dormir en paix.
Certainement que toutes ces coïncidences sont assez désagréables; mais, enfin, on est bien obligé de souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
Quant à Enoch, et à son livre, je n'avais pas d'abord l'intention de vous en parler ; mais, comme vous paraissez y tenir, il faut bien que je m'y résigne.
Vous nous répétez à chaque coin de votre ouvrage que « les livres d'Enoch, alors révérés à l'égal des Livres saints (l),» étaient fort lus par Jésus et par son entourage : et vous nous renvoyez pour preuve au testa* ment des douze patriarches^ à saint Jude, et à saint Pierre.
d'un nommé Jésus. 84
Pour ce qui est du testament des douze patriarches, c'est plus fort que moi, je l'avoue ; quant à saint Jade et à saint Pierre, je les possède; et, sur votre aimable invitation, je les ouvre et je les lis.
Commençant par saint Pierre, I. ép. c. ii, v. 14, je trouve ce qui suit : a Celui qui croira en lui ne sera pas confondu » : cela n'est évidemment pas votre cas ; il y aura, certainement, une erreur; voyons saint Jude :
a Enoch, le septième descendant d'Adam, a prophétisé sur ces gens, disant : Voici que le Seigneur vieni avec les milliers de ses sainiS;^ pour les juger tous et confondre tous les impies, pour toutes les œuvres d'impiété qu'ils ont accomplies, et toutes les insolences que les pécheurs impies ont proférées contre Dieu(i).»
Nous y voici : C'est votre affaire. J'aurais mieux aimé, pour votre honneur, pouvoir citer un autre texte; mais c'est vous-même qui m'en avez prié.
Après cela, faites-moi le plaisir de me dire, comment tout cela prouve qu'Enoch ait jamais écrit un livre, et qu'il ait été lu par l'entourage de Jésus. Citer un mot qu'on a traditionnellement appris, ne démontre pas du tout que celui auquel on l'attribue ait, pour cela, mis la main à la plume. Je sais un de vos émules,
(1) Jude, ih.
en matière d'histoire, qui a rapporté, de Cambronne, une certaine expression, de laquelle il ne résulte nullement que Cambronne ait été un auteur.
Maintenant, écoutez : voyant que cette difiBculté-là vous gênait, j*ai voulu venir à voire aide, et j'ai consuite ceux qui sont au courant de la question ; et voici ce qu'ils m'ont dit :
Qu'Enoch ait fait un livre, on le croit; mais, en tous cas, ce livre est perdu et la question n'est pas encore suffisamment éclaircie; mais que le livre apocryphe d'Enoch, celui qui est placé par M. Renan, entre les mains des premiers chrétiens, ait pu être connu d'eux, c'est une admirable balourdise, vu qu*il ne fut écrit que dans le second siècle de l'ère chrétienne.
Ainsi donc, grâce à moi, voilà que vous avez pris vos deux petites potions, selon la formule ; et, maintenant, vous devez vous sentir mieux et bien soulagé, en vous voyant fixé sur la date précise du très-authentique livre de Daniel, comme sur celle du très-apocryphe livre d'Enoch : j'espère que vous en avez assez comme cela; et que, désormais, vous allez nous laisser bien tranquille à ce sujet, ainsi que ces deux prophètes. N'en parlons donc plus; embrassons-nous et que ça finisse.
Seulement, une autre fois, quand vous écrirez sur l'histoire, tâchez délire le père Pélau ou quelque chose
d'un nommé Jésus. ' 83
comme ça; c'est si humiliant de vous voir commettre desi grosses bévues!
Et puis^ ce n'est pas mon état de vous enseigner Fart de vérifier les dates, vous le savez bien. Enfin, cela ne fait rien, je suis bien aise, tout de même, de vous avoir fait ce petit plaisir.
Pour en revenir au nommé Jésus, « ce jeune villageois qui voyait le monde à travers le prisme de sa naïveté (1) » (ce qui ne Tempèchait pas d'être a trèsfin»], il n'avait pas la moindre idée des choses du monde. Jamais "je n'eusse pu croire, quoique cela « résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques, » que « la terre lui semblait divisée en royaumes qui se font la guerre» (2) ; qu'il n'avait nulle connaissance de «l'idée nouvelle, créée par la science grecque, base de toute philosophie, et que la science moderne a hautement confirmée;» savoir, qu'il n'est nul besoin de croire en un régulateur suprême, auquel a la naïve croyance des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers (3). » Ce pauvre paysan, qui n'avait pas la chance de visiter les sacrés parvis du Louvre, était si grossièreipent ignorant, en matière de modes et de costumes, que... vous le croirez si vous voulez; mais ce sont les deux évangélistes,
(i) P. 40. — (2) p. sa. — (3) p. 40.
Matthieu et Renan qui le disent, — que... j'ai honte de répéter une pareille bévue, mais enfin je me dévoue : aussi bien, cela ne vient pas de moi — que «la cour des rois lui apparaît comme un lieu où lès gens ont de beaux habits ! (1) »
« Ses paraboles fourmillent de charmantes impossibilités » (2) : sans comparaison, c'est comme les fables de la Fontaine, dans lesquelles Tauteur a la simplicité de faire causer une fourmi avec une cigale. Cette bêtise I comme si les fourmis parlaient!
n croyait à tout, le jeune villageois candide ; il croyait même aux rapports familiers de Thomme avec Dieu (3); que dis-je, c< il croyait au diable! (4) » « Belles erreurs, qui furent le principe de sa force, d quoiqu'elles dussent « un jour le mettre en défaut aux yeux du chimiste (5). »
0 mon maître, vous qui ne croyez plus à rien, ni à Dieu, ni au diable, et qui, par conséquent, n'avez point de ielles erreurs^ ne serait-ce pas, par hasard, l'abandon des naïves croyances de votre village, qui ferait le principe de votre faiblesse ?
(1) P. 39. — (2) Id. — (3) P. 41. — (4) Id. — (5) P. 42.
^ d'un nommé Jésus. 85
LETTRE VHP.
Voyons maintenant quel fut « Tordre d'idées au sein duquel se développa Jésus (1). » Il devra se rencontrer encore de bonnes choses dans ce chapitre-là.
De même que Çakya-Mouni, grand fondateur, et probablement, lui aussi, un des professeurs de Jésus, celui-ci, ne fut ni théologien ni a philosophe, » il n'eut € ni dogmes, ni systèmes, mais une résolution personnelle fixe, qui ayant dépassé en intensité toute autre volonté créée — (vous admettez la création, à présent)? — dirige encore, àTheurequ'il est, les destinées de rhumanité (2). »
Comme je ne doute pas de l'intensité de votre volonté, mon révérend, j'attends à vous voir, aussi, diriger les destinées de Thumanité pendant un petit millier d'années ou à peu près. S'il ne faut que cela, ce n'est pas la peine de s'en passer.
«Dès qu'il eut une pensée,... le sage Jésus» crut pradent de s'abstenir de toute opinion politique, de sorte que « dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas qu'il ait été une fois gêné par la police. » H est vrai quelapolicedecetemps-làn'étaitpastout àfait comme
(1) Ch. IV.— (2) P. 46.
celle du nôtre. La domination romaine « laissait tout faire, — 6 bonté inouïe ! — jusqu'au jour où elle croyait devoir sévir (1). » Après quoi on vous pendait. Jamais, si vous ne me l'eussiez dit, je n'eusse soupçonné une telle modération de la part de la police romaine.
J'arrive d'un saut à votre description de la Galilée, sorte de paradis, dans lequel se succèdent, sans interruption, les agitateurs qui se font pendre tour à tour, par le gouvernement modéré et tolérant qui les laisse faire. Cette double peinture fera un magnifique effet dans le même tableau ; et vous y réussirez à ravir. Ce sera un tour de force unique dans son genre.
Vous avez besoin, en premier lieu, de représenter le milieu où vivait Jésus, comme un nid de révolutionnaires, afin d'expliquer les tendances du même genre de ce villageois «en révolte dès son enfance» (2), et vous embouchez aussitôt la trompette : « La Galilée était une vaste fournaise, où s'agitaient en ébuUition les éléments les plus divers. Un mépris extraordinaire de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort, fut la conséquence de ces agitations. » (Je crois bien I un pays où le gouvernement laissait tout faire, et où l'on risquait d'être pendu à chaque instant,..). C'était comme
d'un nommé Jésus. 87
en Algérie, « où Ton voyait se lever, chaque printemps, des inspirés qui se déclaraient invulnérables... l'année suivante leur mort était oubliée (1). » Et si vous en doutez, voyez Josèphe. — En outre, a le brigandage y était très-enraciné » : voyez Josèphe (2).
Ahl mon cher maître, quand je voudrai habiter un pays tranquille, ce n'est pas en Galilée que j'irai me nicher, en dépit des beaux yeux des demoiselles de Nazareth : brrr ! que j'ai peur ! ça fait froid dans le dos. Je passe bien vite, de la page 62 à la page 63.
Et j'ai joliment raison : vous allez voir.
Les pages sesuiventet ne se ressemblentpas. Ici vous sentez le besoin de faire comprendre pourquoi Jésus avait des idées si douces, si aimables, si séductrices. Car il serait diflicile de supposer qu'il les eût puisées dans le triste milieu d'où nous venons de sortir. Où sera-t-il donc allé s'inspirer? Vous allez, je pense, nous l'apprendre.
Sans doute : c'était.... en Galilée I — Bon; voilà que la peur me reprend : quel esprit va donc, au milieu des brigands, des potences et des pendus, animer la doctrine nouvelle, le christianisme naissant, que la Galilée, seule, « a fait? » Lisons :
« Une nature ravissante contribuait à former cet
esprit... moins,., monothéiste^ si j'ose le dire; — (oui, oui, vous pouvez tout oser), — cet esprit qui imprimait à tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant.... La Galilée... était un pays trèsvert, très-ombragé, très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du bien-aimé. — Voyez Josèpbe. — ... La campagne est un épais massif de fleurs d'une franchise de couleurs incomparable. Les animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême; « on y voit » des tourterelles sveltes... des merles bleiis si légers qu'ils posent (sic) sur une^ herbe sans la faire plier. Des alouettes huppées.... des petites tortues de ruisseau dont Tœil est vif et doux, des cigognes à Tair pudique, » mais qui a dépouillant toute timidité, se laissent approcher de trèsprès par l'homme et semblent » (quelle pudicité !) «l'appeler... Ce joli pays... qui respire encore l'abandon, la douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bien-être et de gaieté. — Voyez Josèphe. — Les jardins étaient des massifs de citronniers, de grenadiers, d'orangers. Le vin était délicieux et on en buvait beaucoup. — Voyez Matthieu. »
Non, non, n'ayez pas peur que les agitateurs, et les brigandages et les pendaisons de la Galilée aient jeté un parfum de tristesse ou un voile de mélancolie sur les formes du christianisme naissant. Là, en dépit de
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la potence, et du pouvoir paternel qui la dressait, on menait « une vie contente et facilement satisfaite, » qui <r n'aboutissait pas à la grosse joie des Normands, ni à la pesante gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. » Sapristi, je croîs bieni « laissez Taustère Jean-Baptiste daos son désert de Judée, prêcher... tonner... vivre de sauterelles, en compagnie des chacals. » Pourquoi les compagnons de l'époux mangeraient-ils des sauterelles, «pendant que Fépoux est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu, d Vive la joie !
« Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue, de la sorte, une délicieuse pastorale. Jésus aux noces, la courtisane et le bon Zachée (qui demeurait à Jéricho, c'est-à-dire à cent lieues de là), appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel comme un cortège de paranymphes : voilà ce que la Galilée a osé, ce qu'elle a fait accepter. »
0 La Galilée, » — j'en demande pardon à la grammaire, — a la Galilée a créé à Tétat d'imagination populaire le plus sublime idéal. x> — Faut-il voir Josèphe?
Le nommé a Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant, d 11 allait, tous les ans, faire à Jérusa?lem un petit pèlerinage, avec papa, maman et lespe-
tiis frères et sœurs. On chantait des chansons, tout le long du chemin. C'est dans ces voyages qu'il prit son antipathie pour les défauts des pharisiens. On dit bien qu'il fut a de bonne heure » à l'école, dans le désert; *« et qu'il y fit de Umgs séjours. — Voyez Luc (qui ne parie d'aucun séjour de Jésus au désert avant que le Sauveur eût atteint l'âge de trente ans ; mais ça ne fait rien). — a Mais le Dieu qu'il trouvait là n'était pas le sien; c'était, tout au plus, le Dieu de Job, sévère et terrible, un Dieu» qui avait la détestable habitude de (( ne rendre raison à personne. » Là, il recevait aussi, avec celle du Dieu susdit, la visite du diable; mais, pour se rasséréner l'âme, il se hâtait de s'en retourner dans sa a chère Galilée, » pour retrouver a son Père célestç au milieu des vertes collines, des claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes, qui Tâme joyeuse c avaient dans le cœurle cantique des anges. » Et qui —j'en demande bien pardon à M. Renan, le conduisaient « au sommet de la montagne sur laquelle leur ville (Nazareth) était bâtie, pour le précipiter du haut en bas. » — Voyez saint Luc (1). « Et Jésus remarqua même avec esprit, que cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes. »
Ce qui lui faisait dire, avec une tristesse arable, à
(1) Lac, XIII, 3.
cesGaliléens si hospitaliers : a Les renards- ont leurs terriers, et les oiseaux du ciel, leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tète (<). »
De sorte que me voici tellement embrouillé dans les pendaisons du gouvernement débonnaire des Romains, les merles bleus, les cigognes pudiques, la joie et la gaieté qui surabondent dans ce joli pays, le cortège de paranymphes, les tentatives d'assassinat, le refus d'hospitalité, Josèphe, saint Luc, les tortues des ruisseaux et M. Renan, que, désespérant d'y jamais rien comprendre, je passe à un autre chapitre,*dans Tespoir d'y voir un peu plus clair.
a Jésus ne se maria point (2). » Je vous remercie de la découverte; mais au sujet des femmes, et de ses rapports moraux avec elles, même avec celles « d'une conduite équivoque, » et de sa jalousie pour toutes les belles créatures qui pouvaient servir (3) » à la gloire de son Père, vous me permettrez de passer vite.
H commence sa mission : quelle va être sa doctrine? croira-t-il en un Dieu vivant, ou bien sera-t-il panthéiste? Il ne sera pas déiste, parce que a les sciences physiques et physiologiques nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion. Le déiste, un peu conséquent, se trouve dans l'impossibilité de com-
(1) Luc, u, 58. — Matth. vm, 20. — (2) P. 72. — (3) P. 75.
prendre les grandes croyances du passé (1). » C'est extraordinaire! jusqu'à ce jour j'avais cru en Dieu, et il me semblait comprendre les grandes croyances du passé ; mais, probablement, je me trompais.
Jésus sera donc panthéiste; c'est-à-dire qu'il croira qu'il « sentait le divin en lui-même de même que Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise, saint Augustin, àquelques heures de sa mobile vie, » et en général, «les hommes qui ont le plus hautement compris Dieu (3). » Admettons que saint François d'Assise et saint Augustin soient panthéistes. Cela doit leur sembler passablement étrange de s'entendre traiter ainsi; mais, enfin, quand ils se verront dans la compagnie du grand patriarche, Çakya-Mouni, peut-être qu'ils ne se plaindront pas trop.
Seulement, puisque vous posez si délicatement l'éteignoir sur la notion de Dieu, il ne faudrait peut-être pas en répéter le nom à chaque page : cela embrouille. J'aurais bien envie de vous demander encore comment il se faisait que Jésus fût panthéiste, puisqu'à . tout instant il a l'air de faire de Dieu un être très-réel, disant, tantôt : « Notre Père qui êtes dans les cieux.,^ nul n'est bon que Dieu seul... ; le Dieu d'Abraham etle Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob.... ; tantôt : rendez à
d'un nommé JÉSUS, 93
César ce qui est à César, et à Dieu ce qui esta Dieu... ; je procède de Dieu, et je suis venu... ; celui qui est de Dieu, écoute les paroles de Dieu ; vous ne les écoutez pas, parce que vous n'êtes pas de Dieu... ; et le reste. Mais comme, là dessus, votre enseignement n'est pas bien clair, je m'en rapporte : d'ailleurs, a la belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres points, avec celle de Jésus (1). » Que pourrais-je désirer de plus?
Il commença, de bonne heure, à prêcher le royaume de Dieu, ou le royaume du ciel; et, comme cette expression ne se trouve que deux fois dans saint Jean, c'est une preuve bien solide que « le quatrième évangile est loin de représenter les paroles vraies de Jésus (2). » Je n'avais pas besoin de cette nouvelle démonstration ; mais, enfin, une de plus n'était pas de trop. Ce qui abonde ne nuit pas.
Cette affaire du royaume de Dieu n'étant pas trèsclaire pour lui, ni pour vous, ni pour moi, vu que son enseignement varie beaucoup là-dessus, passons, donc, i la morale.
Sa morale était très-bien : certainement que si a les idées du jeune maître » n'avaient pas été un peu exagérées, et si on eût pu les suivre, a le paradis eût
été transporté sur terre (1). » Fichtre! mon vieux maître, il ne faudrait pas dire cela trop haut. Que répondrions-nous aux Chartreux, aux Carmélites, aux Franciscains et à tant d'autres, qui les suivent, ces idées au pied de la lettre, et depuis six ou sept cents ans? Vous savez bien que ces fanatiqués-là nous disent de leurs affreuses communautés que la vie qu'ils y mènent est pour eux « le paradis sur terre : » Soyez donc prudent. A chaque instant voilà que vous vous compromettez. Passons bien vite là-dessus.
Je me réjouis de retrouver encore, dans vos pages, qu'en matière de morale, Jésus avait eu, comme pour tout le reste, d'assez nombreux professeurs : c< Quelques-unes de ses maximes venaient des livres de l'Ancien Testament : d'autres étaient des pensées de sages plus modernes ; surtout d'Antigone de Soco, de Jésus, fils de Sirach, et deHillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui (2) ; » sans compter celles du Pirké Aboth : « Il adopta presque tout cet enseignement oral ; » seulement il se permettait « d'enchérir » sur cet enseignement ancien. Ainsi, c( pour la justice, il se contentait de répéter l'axiome répandu : ISe fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas quon te fît à toi-^même. Mais cette vieille sagesse..., assez égoïste, ne lui suffisant pas il allait aux
d'un kohhé Jésus. 95
excès... et disait, par exemple : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous hsussent; priez pour ceux qui vous perséculenl.
» Ne jugez point et vous ne serez point jugé. Pardonnez, et on vous pardonnera. Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux. Donner vaut mieux que recevoir (1). » Quelle horreur!
Le grand Hillel, en particulier, enseignait qu'on pouvait chasser sa femme si elle avait le malheur de laisser brûler le rôti ; cela était sage et discret; Jésus, au contraire, poussait le fanatisme jusqu'à supprimer le divorce : quel excès sans pareil! et que vousl'en reprenez bien, mon digne maître ! à mon sens, il est fâcheux que Jésus soit tombé dans ces exagératiouB sauvages; sans cela, peut-être vous fussiez demeuré chrétien. Mais aussi les excès de cette morale sont trop révoltants. En fin de compte, on ne peut pas faire avaler à des natures élevées comme la vôtre, que donner vaille mieux que recevoir; pourtant, je me console en pensant que si ce fut une faute à Jésus de professer semblables choses, c'est à cette faute que nous devons de posséder votre belle théorie, bien supérieure à celle de l'Evangile, sans contredit. Nous avons un chrétien de moins; mais nous comptons un philosophe de plus.
C'est le cas dédire: heureuse faute! avecTEglise.
Quoi qu'il en soit, a ces maximes, empruntées à ses devanciers, » faisaient dans la bouche de Jésus a un tout autre effet que dans le Pirké Âboth ou dans le Talmud. » A cause de la a poésie du précepte..., » qui est a plus que le précepte lui-même, d Voilà pourquoi, « peu originale en elle-même, » puisqu'on a pourrait avec des maximes plus anciennes la recomposer presque tout entière, la morale évaugélique » est parvenue à opérer de plus grandes choses dans le monde, que a le Pirké Aboth ou le Talmud. »
Il paraît que dans le Talmud et le Pirké Aboth il n'y a pas grande poésie. 11 faut, tout de même, que ce Jésus-là ait eu joliment d'esprit, pour un jeune villageois I on ne voit pas tous les jours des villageois de cette force-là.
Comment va-t-il faire, ce jeune rabbi, pour faire accepter une morale qui n'était pas nouvelle, et « des maximes, pour la plupart déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérerle monde?» Comment sa prédication, qui a ne fut pas un événement, d vat-elle se faire accepter par tous les siècles, et tous les peuples de l'univers? Voilà ce que vous allez nous expliquer, je pense.
Assurément, et par a plus A.
Il y a deux causes à cela : la première c'est que le jeune
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rabbi était a le plus charmant de tous (1) » les rabbi. Avis aux prédicaleurs qui ont le nez trop long, k barbe mal faite^ ou le pied bot.
On m'avait dit, pourtant, que le père Enfantin était on bien joli garçon, quand il était jeune. Gela n'a pas empêché les Saint-Simoniens de s'en aller ad Patres; mais il n'était peut-être pas encore tout à fait aussi bien tourné que le jeune maître en question. J'espère bien que vous, M. Renan, devez être un fort joli rabbi. Faites-y attention, de grâce; si vous aviez seulement le malheur de prendre du tabac à priser, personne ne vous croirait plus.
Et la seconde raison des succès de Jésus, s'il vous plaît, et de la diffusion de sa doctrine?
La voici : « Concevoir le bien, ne suffit pas; il faut Je faire réussir parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires (2). »
Chut! disons cela tout bas; pour l'amour de Çakya- Moum', mon cher maître 1 Vous qui avez de si bonnes intentions et qui concevez le bien avec une élévation si sublime. Ahl comme je comprends, maintenant, pourquoi vous trichez, si souvent, au jeu de l'histoire. Il ne vous suffisait pas d'être le plus charmant rabbi des temps modernes ; il ne vous suffisait
pas d'avoir conçu la belle pensée que votre Vie de Jésus réalise : pour faire réussir la chose, des voies moins pures étaient nécessaires, et vous avez dû les suivre : vous avez bien fait, puisque c'était indispensable; mais vous deviez garder votre secret pour vous.
« Si Jésus fût mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière,... plus grand aux yeux de Dieu, il fût resté ignoré des hommes. 11 se serait perdu dans la foule des grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la vérité n'eût pas été promulguée... Jésus, fils de Sirach, et Hillel avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus. Mais... dans la morale comme dans Tart, dire n'est rien, faire est tout (1). »
Ainsi donc, ô mon maître, grâce à vos explications lumineuses, je saurai désormais que si le monde entier a été entraîné à la suite de la prédication de l'Evangile;
Si dix -huit siècles ont passé sans lui porter atteinte ;
Si quatre cent millions de chrétiens, encore à l'heure où nous parlons, fléchissent le genou devant l'image du crucifix ;
Si le dogme et la morale chrétiens sont parvenus
josqn^à nous sans altération et sans souillure, sans rature et sans addition ;
Tout cela tient à deux causes : savoir que le fondateur de cette œuvre gigantesque était un fort charmant docteur, et excessivement peu scrupuleux en matière des moyens à mettre en usage pour réussir. Voulez-vous créer une religion qui envahisse le monde ? voici la recette : prenez un joli garçon, le plus joli que vous puissiez trouver; faites-lui dire ce que tout le monde sait, et répéter ce que tout le monde dit : enseignez-lui les voies impures du mensonge et de l'hypocrisie. Condamnez-le à la guillotine ou à la hart, et le tour est fait.
Cela m'éclaire sur votre pudeur historique, mon maître, autant que sur les origines du christianisme.
Mais comme je me sens, en ce moment, je ne sais quoi qui ressemble un peu à des nausées, je préfère, avant de commencer une lettre nouvelle, reporter ma pensée sur les merles bleus, les pudiques cigognes, et les tortues des ruisseaux, avec lesquels je suis...
LETTRE 1X-
Grâce à Dieu, nous sommes délivrés de cette vilaine page, et j'espère bien que vous ne recommencerez pas. Oublions donc que Jésus a a compromis d le christianisme^ en ne sortant pas a immaculé des luttes de la vie (1), » et que, s'il obtint plus de succès que d'autres, ce fut parce qu'il se montra moins scrupuleux.
Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur sa doctrine qui n'existait point, et sur sa morale exagérée, entrons vaillammenldans l'étude de sa vie publique.
Il n'était pas nécessaire, mais il était bon de nous peindre Jésus comme un homme sujet à des variations dans sa doctrine, et subissant des influences étrangères; cela sert toujours à le déprécier un peu :vous l'avez tenté, mon révérend, et d'une manière assez habile; mais je crois que vous pouviez faire mieux. Voici, en effet, votre thème :
11 y avait une fois a un certain Johanan..., qui fut Nazir..., et qui menait la vie d un yoguy (2). » Certainement, ces mots savants font bien meilleure figure que si vous eussiez dit en français qu'il y avait un
d'un nommé jésW.- •••• ' '•' '((A
certain Jean, vivant dans l'abstinence et velu de poil de chameaux ; mais ces jolis mots font toujours plaisir. Ce Nazir, vivant comme un yoguy, était beaucoup préoccupé de la pensée d'imiter Élie. Cela se conçoit aisément. [Élie était un homme si terrible, que a le féroce Abdallah » pensa mourir de peur, rien que pour ravoir vu en rêve. En outre, Johanan, ou Jean, voulait être chef de secte, et « les maîtres des jeunes gens étaient parfois des espèces d'anachorètes, assez ressemblants aux Gourous. » Cela provenait-il a de l'influence éloignée des Mounts ?. . . C'est ce qu'on ignore ; » mais c'était toujours bien instructif et bien utile à savoir, ainsi que le nom du sage Bodhisattva, — un nom sauvage et désastreux^ qu'on ne dit qu'en éternuant — « fondateur du sabisme (3). »
En tout ceci, je ne trouve matière qu'à l'admiration. Un peu de poudre aux yeux ne fait jamais de mal, surtout au commencement d'un chapitre.
Puis, en homme trè&-modeste, vous avez toujours soin d'assaisonner vos histoires d'un peut-être..., il se pourrait..., il est à croire..., on dit..., j'incline à penser..., etc. Si l'on ôtait ces formules-là de votre bel évangile, il n'y resterait, peut-être, pas cent pages. Quelle perte ce serait... pour l'éditeur I
-roa- '•• -' fcEÏT-RES SUR LA VIE
Quoi qu'il en soit des mille et une savantes analo^ gies, « qu'il est fort difficile de démêler (1), x> le fait est que Jean baptisait, parce que c'était la mode du pays; et, comme c'est mauvais genre de baptiser sans eau, il se transportait aux bords du Jourdain ; ou bien près de Salins, auprès de la mer Morte. Saint Jérôme dit bien que ce n'était pas là ; mais Robinson dit que c'était là ; or, comme saint Jérôme habitait là, en ce temps-là, et que Robinson n'habitait pas là, et ne vivait pas en ce temps-là, il est bien à croire que c'était là.
Or, ce Nazir Johanan était une manière d'abbé de Lamennais toujours irrité (2). a On se lé représente comme un vieillard, » mais on a tort, car il était trèsjeune. Ce qu'il y a de sûr, c'est « qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les prêtres riches » (3). —Voyez plutôt Luc et Matthieu; — j'ai vu, pour vous obéir, Luc et Matthieu, qui n'en disent pas un mot : mais cela prouve en votre faveur. D'ailleurs, s'il ne prêchait pas contre les prêtres, il devait prêcher, c'est absolument la même chose. Et puis, enfin, ça ne fait jamais mal de fourrer les prêtres dans un mauvais cas, même les prêtres juifs.
« La catastrophe qui mit fin à ses jours — aux jours
d'un nommé Jésus. 103
de saint Jean — sembk supposer... quil est probabk qu'il ne resta pas étranger à la politique » (1). C'est évident, puisqu'il mourut pour avoir reproché à Hérode une union incestueuse. Je vous demande un peu de quoi il se mêlait. En outre, voyez Josèphe. Il est vrai que Josèphe n^en parle pas ; mais c'est uniquement par prudence, car il en eût certainement parlé, si ce n'eût été a pour ne pas faire ombrage aux Romains (2). » Mais voici venir le moment décisif. Jésus, qui s'était déjà a formé un petit cercle d'auditeurs » (3), pensa, comme il était très-fin, qu'il ne ferait pas mal de profiter de la popularité de ce Nazir Johanan, afin de se faire mousser un peu soi-même. Ma foi, un peu d'adresse n'est pas défendue : il vint donc trouver le susdit Nazir « avec sa petite école... Les nouveaux venus se firent baptiser, comme tout le monde ; » ça fit plaisir à Jean, « qui les accueillit très-bien et ne trouva pas du tout mauvais qu'ils restassent distincts de ses disciples... Les deux maîtres étaient jeunes,... ils s'aimèrent et luttèrent, devant le public, de prévenances réciproques. » Ah I si Jean eût été un vieux maître, il « se fût révolté; » mais Jésus, a pendant tout le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour érieur (4), » tout en gardant, à son égard, des
(1) P. 104. — («) Id. note. — (3) M. — (4) P. 104 s. passim.
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allures d'indépendance. » Choses assez difficiles à concilier ensemble.
Voilà qui s'appelle de l'histoire bien racontée !
Les esprits vulgaires se demanderont peut-être à quoi sert tout cet épisode du Nazir Johanan. Gens ineptes et frivoles ! cela sert à prouver, comme deux et deux font quatre, que, a à toutes les époques, Jésus céda beaucoup à l'opinion (1). »
Cela prouve encore qu'un homme d'esprit comme vous, mon digne maître, ne se trouve jamais embarrassé de rien. On ne connaît , dites- vous, pas grand'chose sur saint Jean-Baptiste : tant mieux, parbleu. Vous ferez voir ce que peut le génie de l'historien. Vous supprimerez ce qui existe, vous contredirez ce qu'on a dit; vous inventerez le reste, et vous direz: voyez Luc, et le tour sera fait. Lesévangélistes vont-ils être attrapés, mon Dieu I
En eflfet, fidèle à la consigne, vous ne dites rien du tout du récit évangélique, sinon pour le pulvériser, et vous y réussissez I... comme à l'ordinaire. Au fait à quoi servirait l'histoire ?
— Une parenthèse. — J'ai déjà dit que vos notes avaient le privilège de me ravir. En voici deux, ineffables de candeur.
d'un nommé Jésus. 405
Sous ces mots : «Jean était du même âge que Jésus, » vous citez Luc, i. Or, Luc, i, dit positivement que Marie, mère de Jésus, était parente d'Elisabeth, mère de Jean. Il n'est guère probable que tous les historiens contemporains eussent cru à une erreur, que personne, que je sache, n'a jamais signalée; mais vous voici venir avec votre formidable note : « Ce qui concerne la parenté de Jean avec Jésus, sont des détails légendaires (1). » Quelle critique, quel sens vrai ! quel discernement profond est le vôtre ! Ah I il n'y a pas moyen de vous en imposer : voilà des preuves I
La seconde note est pUis fulminante encore. Vous écharpezàla fois les quatre autres évangélistes ; ils disaient que Jésus était venu seul vers saint Jean, et ce, ff avant qu'il eût joué un rôle public ; » (2) mais malgré votre peu de sympathie pour le quatrième évangéliste, comme il aflBrme que Jésus fut trouver Jean « avec une troupe de disciples, » la seconde fois qu*il lui rendit visite, vous daignez, pour cette occasion, lui donner la préférence. Mais qu'il prenne garde de s'y habituer ; une fois ne fait pas coutume. 0 puissance divine de la logique I comme cela prouve victorieusement que, la première fois, il ne put pas y aller seul! hypothèse absurde autant qu'impossible ; car,