LETTRE XIV
Sans avoir jamais étudié ce qu'on appelle la science de la critique, il me semble^ dans mon petit bon sens d'ouvrier, que Texercice de la profession d'historien ne peut être livré entièrement à l'arbitraire, et qu'il doit y avoir des règles dont il ne puisse pas être permis de s'écarter.
Ainsi, par exemple, jusqu'à preuve du contraire, je n'admettrai jamais qu'un écrivain, fût-ce même un romancier^ qui se respecte, puisse, au gré de son caprice, citer à faux les écrivains dont il se sert; admettre, sans preuve, des faits que contredisent les documents sur lesquels il s'appuie; ou, enfin, se contredire soimême, chaque fois que cela lui fait plaisir.
Prenons des exemples : admettons que je veuille écrire l'histoire de la campagne d'Italie : je consulte le Moniteur^ et je lis les rapports oflBciels. J'y trouve, je suppose, que l'empereur Napoléon III était présent à la bataille de Solferino.
Si, après avoir lu cela dans la feuille oflBcielle, j'é-
d'un nommé Jésus. 185
cris : « On lit, dans le Moniteur ^ que S. M. était aux Tuileries pendant le combat; d alorS; je suis un faussaire.
Si j'afBrme V^ même fait, mais en dissimulant le récit authentique de la bataille ; en ce cas, je suis un menteur.
Si enfin j'écris à la page 10 : « l'empereur y était; d et, à la page 11 : «l'empereur n'y était pas; » je suis, tout bonnement, un imbécile.
n n'y a pas de ramoneur qui ne soit caps^ble de comprendre qu'un livre qui,' sciemment, cite à faux, raconte à faux, ou se contredit, est un livre malhonnête et insensé.
Or, ces trois reproches peuvent être formulés contre votre ouvrage ; et les preuves à l'appui sont tellement surabondantes, que j'ai dû renoncer à les signaler dans le cours de mes lettres, pour ne pas faire prendre de crises de nerfs à mes lecteurs.
D'autre part, il était indispensable de montrer à quelle haute école historique vous appartenez; et, par suite, j'ai cru devoir réunir, dans un seul chapitre, quelques-unes des citations fausses, des allégations mensongères, et des contradictions flagrantes dont fourmille votre Vie de Jésus. J'en ai omis un trèsgrand nombre pour ne pas fatiguer la patience de mon public ; mais il y en aura assez, je pense, pour que cha-
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cun, après avoir lu ce qui suit, puisse, de science certaine, apprécier votre fidélité historique, votre probité littéraire , et votre bon sens.
Comme vous avez, de votre aveu, puisé vos matériaux dans les saintes Écritures, j'ai tout uniment confronté vos affirmations avec celles du texte sacré ; et j'ai constaté ce qui suit :
« Prenez garde de penser que je sois venu détruire la loi ou les prophètes : Je ne suis pas venu les détruire mais les accomplir; car, en vérité, je vous le dis, jusqu*à ce que passent le ciel et la terre, un iota, ou un anex ne sera supprimé de la loi.
Celui donc qui s'exemptera d*un de ces plus petits commandements, et donnera semblableenseignement aux hommes, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; et celui qui les accomplira et les enseignera, celui-là sera appelé grand, dans le royaume des cieux (I).»
« Et il (Jésus) leur était soumis (3) » —à ses parents.
Traduction Renan : <c De la pleine autorité de son génie et de sa grande àme (Jésus) allait abroger n la loi.
ce La loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charmes; il crut pouvoir mieux faire (2). n (En français on dirait faire mieux).
Tr. R. : «( La légende se plait à le montrer, dès son enfance, en révolte contre Tautorité paternelle (4). »
(1) Matth., V, 17, 18. — V. Luc, xvi, 17; x, 26. — Jacques, n, 10. — Jean, vu, 19. — Matth., vu, 12; mii, 23, etc., etc. — (2) P. 86 et p. 5». — (S) Luc, II, 61. — (4) P. 42.
d'un nommé JÉSUS.
«Mon fils, » disait la vierge Marie à son fils, « que nous as-ttt fait ainsi? voilà que tOD père et moi nous te cherchions remplis de dou- Uwr (1). »
« Honore ton père et ta mère^ » disait Jésus; m celui qui maudira son père et sa mère mourra de mort (3).»
c Je serai de nouveau revêtu de ma peau, et je verrai Dieu dans ma chair... Cette espérance repose dans mon sein (5).
« Mes morts ressusciteront (6). 1»
a Le corps, qui est corruptible, appesantît Tàme. — L'oubli de Dieu est la souillure des âmes. — Par elle Oa sagesse), j'aurai Timmortalité. — Dieu a créé Thomme immortel (8). »
«i Quand Dieu aura reçu mon àme , ensevelis mon corps (9). — La pourriture et les vers seront son héritage(iO). — ^Votreàme vivra, et ne mourra point (11). — Mon àme vivra en Dieu(l 2).»
(1) Luc, n, 48. — (4) P. 42. — (3) Matth. xv, 4; xii, 19. — Mire, X, 19. — Luc, xvra, 20. — (4) P. 42. — (5) Job, xix, 26. — <«) Isaîe, XXVI, 19. — (7) P. 49. — (8) Sagesse, ix, 15 , xnr; 26 ; Tm, 13; n, 23. — (9) Tobic, iv, 8. — (10) Eccl. xix, 8. — (ll)Eiecb. XVIII, 21, 28,xxxiu, 15. — (12) Ps. xxi, 31. — (13) P. M.- (14) P. 53.
Tr. R. : « Sa famille ne semble pas Favoir aimé
Tr. R. : « Jésus, comme tous les hommes exclusivement préoccupés d*une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang (4).»
Tr. R. : <( La Judée » était étrangère à là théorie... que la Grèce a répandue sous le nom d'immortalité de Tàme
Tr.R. : « Israël n'avait pas la doctrine, dite) spiri tualiste, qui coupa Thomme en deux parts, le corps et Tàme, et trouve tout naturel que pendant que le corps pourrit, Tàme survive (i3).»
{Nota bene.) « Les Pharisiens eurent recours au dogme de la résurrection (14). n
a Ne VOUS faites point appeler maîtres, parce que vous n^avez qu*un seul maître, qui est le Christ (1). »
(( Mon père et moi sommes un (3). — Ayant qu* Abraham fût, je suis (4). — Mon Seigneur et mon Dieu (dit saint Thomas)! — ^Tu l'as cru, Thomas, parce que tu m'as vu; bienheureux ceux qui n*ont point vu et qui Font cru (5). — Ayant été Dieu par nature, il (Jésus-Christ) n*a point cru que ce fût
Sour lui une usurpation que es^égaler à Dieu (6).»
« Jésus, prenant le pain, le bénit, le rompit, et le donna à ses disciples en disant : prenez et mangez, ceci est mon corps (8)... faites ceci en mémoire de moi
« Ne nous induis point en tentation (11).»
« Les lèvres du prêtre garderont la science; et Ton ira demander la loi à ses lèvres (13). .
Tr. R. : « 11 (Jésus) laisse ce nom de maître à qui veut le prendre, et réserve pour Dieu un titre plus doux
Tr. R. : « Jésus n'énonce
{>as un moment l'idée sacriége qu'il soit Dieu (7). »
Tr, R. : « Une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures, étaient
la suite de ses principes; Jésus ne recula jamais devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui...
un révolutionnaire au premier chef (10). »
Tr. R. : « Épargnez-nous les épreuves (12). »
Tr. R. : « Seuls dans l'antiquité les prophètes juifs,...
dans leur antipathie contre le sacerdoce, avaient en-
(1) Matth. xxra, 10. — (2) P. 78. — (3) Jean, x, 30, 31, s. — (4) Jean, viii, 58. — (5) xx, «8, 49. — (6) Philipp., u, 5, 6. — (7) P. 7S, — (8) Matth. XXVI, Î6. — (9) Luc, XXii, 19. — (10) P. 86. — (11) Matth. VI, 9. — (14) P. 88. — (13) Malach. ii, 7.
d'un kommé Jésus.
« Honore Dieu et honore les prêtres (1). »
,« J'enverrai » ceux que j'aurai sauvés^ vers tous les peuples, (( et ils annonceront ma gloire aux nations. . .
et je choisirai parmi eux des prêtres et des lévites, dit le Seigneur (3),)» par la bouche d'Isaîe.
« Tues prêtre éternel, selon Tordre de Melchisedech (5). » a 11 possède le sacerdoce étemel (6). »
<c Jésus ne baptisait pas ; mais ses disciples seuls baptisaient (8). »
trevu la vraie nature du culte que Thomme doit à Dieu (2). »
Tr.R. : a L'antipathie d'Isaïe, en particulier, contre le sacerdoce...(4) »
Tr. R. : « Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus (7). »
Tr. R. -.((Lebaptême avait été mis par Jean en trèsgrande faveur; il se crut donc obligé à faire comme lui; il baj^tisa, et ses disciples baptisèrent aussi, i»
Note R. : « La parenthèse du verset 2 paraît comme une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant lui-même (9). »
Tr. R. : <c Jésus n'est pas un spiritualiste ; car tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas la moindre notion d'une âme séparée du corps (il). »
a Le Dieu de Jésus n'est pas ce maître fatal qui nous
(1) Bcd. vu, 33. — (2) P. 88. — (3) Isaïe, Lxvi, 19, s. — (4) P. 88. — (5) Hebr. v, 6 ; vu, 17. — (6) Id. vn, 24. — (7) P. 89. — (8) Jean, iv, 1, 2. — (9) P. 107. — (10) Matth. vi, 25. — Luc, xu, 28. — (11) P. 128.
oL'àme n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement (10? »
« Je dirai àmon âme : Âme, tu as beaucoup de biens et beaucoup d'années pour en jouir. Repose-toi, mange, bois, réjouis-toi dans les
festins. Et Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même on te redemandera ton àme. »
(i). « Ne craignez point ceux qui tuent le corps; mais ils ne peuvent tuer rame. Craignez plutôt celui qui peut {>erdre Fàme et le corps dans *enfer (2). »
« En vérité, je vous le dis, nul, sll ne renaît de Feau et du saint Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu (4). »
« Allez et baptisez les nations; celui qui croira et sera baptisé sera sauvé (6). v»
tue quand il lui plaît (3). )»
Tr. R. : « Jésus n* attachait Qu'une importance secondaire au baptême (5). y>
Tr. R. : « C'est par Tattrait d'une religion dégagée de toute forme extérieure, oue le christianisme a séduit les âmes élevées (7). »
c( Luc ignorait totalement Thébreu. Comparez^ Luc^ 1,31. à Matthieu, 1,21 (8). »
Je compare, par pure obéissance, et je trouve :
Luc, i, 31. L'ange dit à Marie : « Voici que vous concevrez un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. )»
Matth. 1,21: L^ange dit à Joseph : elle enfantera un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. »
n n'y a plus de doute, Luc ignorait totalement l'hébreu.
d Nul ne sait qui est le Fils, si ce n'est le Père; ni qui est le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils l'aura voulu révéler (9). »
« Es- tu le Christ, le Fils du Dieu adorable? Jésus lui
Note R.: a C'est seulement dans l'Evangile de Jean que Jésus se sert de l'expression de Fils de Dieu ou de Ft7#, en parlant de lui-même (10). »
Quand nous disions que
(1) Luc, m, 19. — (2) Malth. x, 28. — (3) P. 77. — (4) Jean, m, 6. — (5) P. 225. — (6) Matth. ixviii, 19. — (7) P. 115. — (8) Ultrodact. p. xl. — (9) Luc, x, 22; Matth. xi, 27. — (10) P. 246, note.
d'un nomme Jésus.
répondit : Je le suis (0* »
«Allez et enseignez toutes
les nations, les baptisant au
nom du Père et du Fils et
du Saint-Esprit (2). t»
« Les Juifs lui dirent :
qui est-il, ce Fils de Thom-
me (3)? »
«c Toute la ville sortit audevant de Jésus,' et, rayant vu, ils le prièrent de quitter les confins de leur territoire (5). »
Saint Luc ajoute : « Parce qu'ils avaient très-grand peur. Y> — C'était pourtant en Galilée !
< Jésus parcourait toutes les villes et les bourgs (7). »
Et, en effet, les Evangélistes nous le font suivre à Jéricho, Silo, Samarie, Sichem, Tyr, etc., etc.
chaque note de M. Renan était une perle fine !
Note R. : « Les Juifs ne paraissent pas au courant du ien$ de ce mot (Fils de rhomme) (4).
0 notes charmantes!
Tr. R. : « On le choyait...
le charme de sa parole et de sa personne captivait ces populations... ces bons Ga^ liléens (6). »
Voici venir Bar-Renan :
« Son action était fort restreinte; elle était toute bornée au bassin du lac de Tibériade (quatre lieues); et môme dans ce bassin elle avait une région préférée (8).»
« D'où me vient ceci que la Mère de mon Sauveur vienne à moi (9)? d
Voyez l'histoire de Cana, le discours de Siméon, et Texcellent M. Bar-Renan, qui, lui-môme, cite les passages, dans une note toujours ravissante ; et ajoute : <& Ces textes impliquent déjà un grand respect pour Marie (10). » Or^ à la même page, vous lisez :
« C'est seulement après la mort de Jésus que Marie acquiert une ^ande considération (H). w Il faut le voir pour le croire j mais je Tai vu.
<c Retire-toi, Satan ( dit Trad. R. : aJésus, parfois,
(1) Marc, xnr, 6î. — Luc, xiii, 70. — (4) Malth. Tvnu, 19. — ^) Jean, xii, 34. — (4) P. 132, note. — (5) Matth. viii, 34. — Marc, V, 17. — Luc, viii, 37. — (6) P. 139. — (7) Malth. ix, 35. — (8) P. 139. — (9) Luc, I, 43. — (10) P. 154, note. — (11) P. 152.
Jésus à saint Pierre), tu me scandalises (i). »
<K Je te donnerai les defs du royaume des deux (3). »
se laissait aller à sourire de ses façons décidées (2) » de saint Pierre.
Trad. R. : Un moment môme, il sejnble lui promettre les clefs du royaume du ciel (4). )»
La « primauté » de Pierre, etrintention que Jésus avait de (K faire de lui la pierre angulaire de Tédifice (5) »
sont très -bien constatées par M. Renan. Mais, savezvous lequel des évangélistes il cite à Tappui?.... Il cite saint Jean !!! puis il conclut, carrément, et sans le moindre peut-être (chose rare!), comme suit : a On voit Jean... chercher, systématiquement, à se placer près de Simon Pierre, parfois à se mettre avant lui (6). » Et tout ce vacarme parce que saint Jean, se rendant au tombeau de Jésus avec saint Pierre, raconte que, marchant plus vite, comme il était plus jeune; il arriva; mais ne voulut pas entrer le premier, par respect (7).
Ah! charmant Rabbi! que vous êtes fin.
« Notre Père qui êtes Trad. R.:« Chaque jour... aux deux... donnez-nous la troupe heureuse... deaujourd'hui notre pain su- mandait à Dieu le pain du persubstantiel (8). » «Père... lendemain (9). » donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaquejour (l 0) .»
• (1) Matth. XVI, 23. — (2) P. 156. — (3)Matth. xvi, 19. — (4) P. 158. -- (5) Id. — (6) p. 159. — (7) Jean, XX, 3, S. — (8) Mattb. VI, 11. — (9) p. 171. — (10) Luc, XI, 3.
P'uy NOMMÉ JÉSUS, 198
C'est si joli, que ce devrait être dans une note : «Donnez-nous aujourd'hui notre pain du lendemain!» Quelle douce simplicité! c^ rappelle Fen* seigne du perruquier : Aujourd'hui on rase pour de l'argent, demain pour rien. C'est à encadrer dans un cadre d'or pur.
Tiens! mais, au fait, il y en a une note : Lisonsla vite. — Ahl c'est du grec — il faudra encore aller tracasser le vicomte de Kersolon ; mais, cette fois, je ne lui dirai pas pourquoi.
«Monsieur le vicomte, que veut dire le mot lmou(rio<;?(épipusios.) »
— Cela veut dire d'une substance supérieure, sursubstantiel, supersubstantiel. Pourquoi donc? »
Jean Loyseau, se grattant l'oreille : « C'est qu'il y en a qui disent que ça veut dire du lendemain. »
— Jamais personne n'a prétendu cela, à moins d'élan un dind... »
Je me suis sauvé si vite que je n'ai pas entendu l'épithète; mais voyez à quelles avanies vous m'exposez ! Je vous demande un peu ce que cela vous faisait que saint Matthieu demandât au bon Dieu son pain quotidien. Âh ! si c'est comme cela que vous citez le Pirké Aboth, et que vous traduisez le Sotaî...