LETTRE XV
11 y a un fait qui, pour prendre sa source dans Tordre purement moral, n'en est ni moins incontestable, ni moins certain; ni, même, moins apparent : je pense pouvoir vous le signaler dans cette lettre , et vous faire part d'une observation dont votre conscience ne saurait méconnaître la justesse. Je n'y mêlerai ni sarcasme ni aigreur.
Quand un homme, après avoir longtemps poursuivi un but avec d'ardents désirs, après avoir suivi une route qu'il aimait, après avoir aspiré violemment à la possession d'un objet qu'il convoitait; quand, dis-je, cet homme, soit par un égarement funeste, soit par un sage retour sur soi-même, vient à tourner le dos au but vers lequel il tendait, à rétrograder dans sa voie, à renoncer à ses espérances, jamais il ne demeure indifférent vis-à-vis des choses auxquelles le portèrent ses affections d'autrefois.
On peut demeurer impartial et froid devant les personnes et les choses les plus aimables et les plus belles , mais jamais devant celles qu'on aima. Jamais on ne passe de l'amour ardent à la tiédeur de l'indifférence, jamais de l'admiration au dédain, jamais de Testime
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à l'oubli ; quand on n'aime plus, on hait ; quand on n'admire plus, on repousse; quand on n'estime plus, on méprise : telle est l'inexorable loi qui pèse sur la nature humaine.
Mais la haine se décuple encore, quand l'âme ne peut associer à ce sentiment sauvage le mépris et le dégoût, et qu'elle se voit contrainte, par le tribunal de la conscience , de conserver toute sa vénération pour la splendeur de ce qu'elle n'aime plus, et de l'admirer encore. Ainsi se vérifie cette parole profonde d'un sage que vous qualifiez du titre de a l'un des vrais ancêtres de Jésus (i) » : « Le culte de Dieu devient 1 exécration du pécheur (2). »
Quiconque a vécu en a fait, ou subi l'expérience.
Or, comme le besoin de faire partager ses impressions à ce qui nous entoure, est profondément inhérent à la nature humaine, l'homme ayant été créé par Dieu avec un indestructible instinct social, il faut que, sous l'empire de cette nécessité fatale, tout membre de cette race, qui est un dans sa racine, un dans sa chute, un dans sa réhabilitation, un dans son terme final, tende, par toutes les puissances de son être, à communiquer à ses frères, ses pensées, ses aspirations et ses sentiments , avec d'autant plus d'énergie que
(1)P. 330. — (4)Eccli. I, 82.
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la haine que nous venons de signaler lui brûle da- Tantage au cœur.
Et cela est vrai pour tous : pour le chrétien comme pour rimpie; pour le bon comme pour le mauvais; pour l'apostat comme pour Tapôtre.
La seule différence, le seul signe caractéristique auquel on puisse discerner, avec une infaillible certitude, Tamant nouveau d'une cause sainte, du sectaire épris des ténèbres, ne consiste ni dans l'ardeur de leur prosélytisme, ni dans l'éclat de leur parole ; mais dans l'impulsion qu'ils reçoivent, dans les armes qu'ils emploient, et dans la fin qu'ils se proposent, en allant au combat.
L'un et l'autre, puissants pour aimer, et puissants pour haïr; l'un et l'autre, dévorés d'une soif inextinguible de conquêtes et de victoires ; l'un et l'autre, ennemis irréconciliables des doctrines auxquelles ils ont déclaré la guerre, il fallait que Dieu, pourtant? dans sa toute -puissance miséricordieuse, gravât sur leurs fronts un signe, et plaçât entre leurs mains un drapeau à l'aide desquels les soldats, hésitant dans leur choix, pussent distinguer le camp de la lumière de celui des ténèbres , et éUre , librement et sans crainte de méprise, le champion de la vérité ou celui de Terreur.
Vous les reconnaîtrez à ce signe.
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L'homme qui combat pour le vrai et le juste, ne recourt point à l'arme du mensonge : et, tout en abhorrant les erreurs qu'il combat, il aime toujours celui qui les professe, avec la tendresse d'un frère. Pour celui, au contraire, qui soutient la cause du mal, toutes les armes sont bonnes ; et il associe dans sa haine, la vérité et ceux qui renseignent.
L'un et l'autre sont ardents à la lutte; mais l'un aspire au triomphe par un sentiment d'amour; et l'autre, par une démangeaison d'orgueil.
Enfin, l'apôtre de la lumière sait que la cause qu'il défend ne saurait succomber dans le combat, parce qu'au-dessus de sa tôle il sent Timpénétrable bouclior de celui duquel dépend la victoire.
Voyez ce qui se passe, même dans le domaine des passions les plus brutales : à peine une âme est-elle tombée dans le bourbier, qu'elle éprouve, aussitôt, comme un besoin infâme d'entraîner d'autres âmes dans sa chute, et de leur faire partager sa honteuse déchéance. L'humiliation qu'on éprouve de voir une tache de boue à son vêtement, entraine fatalement celui qui ne veut pas l'enlever, à s'efforcer d'éclabousser les autres. N'importe à quelle sphère sociale vous apparteniez, jamais vous ne verrez un déserteur rester neutre, et spectateur impassible de la bataille.
Si vous êtes tombé dans la débauche du corps, vous
â'24 LETTRES SUR LA VIE
tendrez des pièges à Tinnocence d'autrui; et cela, sans autre profit que celui d'applaudir à une ruine, et de battre des mains à une dégradation.
Si vous avez glissé dans le libertinage de Tintelligence, vous traînerez le boulet d'une inextinguible* rancune contre la lumière qui, jadis, éclaira vos pas; et vousconspirerez contre la foi d'autrui, sans prétendre retirer d'autre bénéfice des erreurs et des doutes dont vous empoisonnerez les âmes, que l'odieux plaisir de voir ces mêmes âmes enveloppées, avec vous, du même fétide brouillard.
Voilà pourquoi, vous, monsieur Renan, poursuivez avec de si âpres désirs, le but auquel, maintenant^ vous avez consacré votre vie. Vous aurez beau voiler vos tendances sous la gaze d*une urbanité affectée, on sent la griffe percer sous les gants jaunes; et le coup de poignard, dans le coup de chapeau. Vous subissez l'inexorable conséquence de Tapostasie, et vous sentez le renégat de loin. Rivé à votre chaîne, vous la porterez partout. Si vous essayez de professer l'hébreu, vous ne pourrez que professer l'athéisme ; et, fussiez- vous dans une chaire de mathématiques, vous pointeriez le canon de l'algèbre contre Dieu. Vous êtes désormais condamné à tourner dans un cercle sans issue ; et, tant que vous n'aurez pas frappé votre poitrine avec une amère repentance, vous n'en sor-
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lirez jamais. Chez vous, l'impie dévorera tout, jusqu'aux moelles ; le littérateur sera, comme le savant, étouffé par le sceptique ; la bile et le fiel se sont mêlés à votre sang, et vous ne verrez plus aucun objet sous sa réelle couleur; vous avez la jaunisse intellectuelle : rien de ce qui est lumineux ne parait blanc à vos yeux.
Et vousy passerez tout entier, corps et âme. Je vous porte le défi éternel d'écrire dorénavant une seule ligne, ou de prononcer une seule phrase, sans qu'elles renferment une pensée d'agression contre Dieu et son Christ. Avec des instincts dévQts, des aptitudes poétiques, une nature mystique, vous brûlerez sous le nez d'une divinité imaginaire un encens qui aurait dû fumer devant un autre autel. Votre mysticisme s'évaporera comme un gaz inodore; vos fleurs artificielles, montées sur un fil de fer mal recuit, n'auront jamais qu'une odeur de papier peint; et votre dévotion, tournant à l'aigre, ne saura offrir à la grande victime du Calvaire , que VAve^ Babbi du Getzémani, ou les génuflexions du prétoire.
On dit que vous avez passé du temps au séminaire ;
et que le fer sacré a tracé sur votre tête la quadruple
couronne des ordres que l'on appelle mineurs : que
sondant alors votre conscience, et n'y trouvant pas ce
qu'il faut pour porter le poids divin du sacerdoce,
VOUS reculâtes devant la perspective redoutable de vous lier pour jamais;, et que, libre encore, vous préférâtes les joies humaine&d'uiie vie honnête, aux formidables exigences d'une profession divine. Si cela est, <5et acte vous honore. Il vaut mieux, mille fois, donner un honnête père de famille à la société humaine, que d'empoisonner de l'haleine d'un mauvais prêtre le sacerdoce de Jésus-Christ. Nul, jamais, sur ce point, n'aura la lâcheté de reprocher à votre vie , une détermination qui l'ennoblit ; mais on peut demeurer sousoflBcier dans l'armée, sans devenir un transfuge; et ce n'est pas en refusant l'épaulette , c'est en passant à l'ennemi qu'un soldat s'avilit.
Il est rare qu'un militaire déserte pendant l'action, pour le seul plaisir de jeter là ses armes; s'il quitte alors son poste, c'est pour tirer l'épée contre sa propre patrie.
C'est là ce que vous avez fait, par des motifs que connaissent seuls votre conscience et Dieu.
Mais souvenez-vous que vous portez gravé dans votre chair un indélébile stigmate. Vous êtes acolythe pour l'éternité. Si vous voulez incendier le temple saint, vous ne pourrez armer votre main que de la flamme d'un cierge, ni frapper le Dieu qu'on y adore autrement qu'à coups d'encensoir. On a beau tacher d'encre son surplis, et déchirer sa soutane, le vête-
D*CJN NOMMÉ JÉSUS. 227
ment sacré ne se peut arracher jamais. On ne s'en dépouille pas même en se dépouillant de sa vie : et c'est le sentiment de cette vérité écrasante qui vous domine et vous poursuit.
L'Église ne reproche jamais à un enfant, même coupable, les bienfaits dont elle le combla , ni le lait qu'il puisa dans son sein ; mais , sous Tempire de la loi inflexible et éternelle qui vous a déjà saisi, vous vivrez désormais comme ces héros de la fable, remplissant le tonneau percé de la philosophie, avec Teau plus ou moins trouble de vos sophismes; roulant sans fin sur les flancs escarpés de la montagne immense, le rocher rebelle d'une science qui vous refusera son concours; convoitant Tétincelle d'un brasier que Dieu a mis à l'abri de vos orgueilleuses tentatives; et, pardessus tout, le cœur rongé par le vautour de vos ressouvenirs.
Ce n'est pas en vain, maître, que Von brise avec les traditions maternelles, avec les émotions de son enfance, avec la foi de sa jeunesse. Au travers des artifices de votre parole, on sent l'amertume du prodigue : €t si vous n'êtes pas encore du nombre de ceux qui disent : Je me lèverai et j'irai à ipon père , vous êtes déjà du nombre de ceux qui regrettent le banquet des anciens jours.
€e n'est sans doute qu'à vous-même, et à vous seul.
que vous le dites, dans Tombre, ce mot du dissipateur ingrat : « Ici je meurs de faim. » Mais lorsque vous voulez nous faire croire que votre âme rassasiée se nourrit, suffisamment, avec les restes du troupeau d'un dur maître, les haillons dont votre nudité se pare, et la maigreur de vos doctrines, nous révèlent, surabondamment, que vous jouez l'homme repu, par orgueil.
Un jour viendra, peut-être, auquel les tentatives que vous faites maintenant pour détourner les simples de la voie droite de l'Évangile, vous reviendront au cœur, avec d'amers remords. Dieu veuille que ce jour arrive bientôt ; mais vous n'en êtes pas encore là. Aujourd'hui votre unique pensée consiste à conduire le prochain vers le piège où vous avez laissé la queue, pour faire oublier au public que vous n'êtes autre chose qu'un renard écourté.
a A quoi sert cette queue ? Il faut qu'on se la coupe ? » répétez-vous sur votre flûte de Pan , d'un bout à l'autre de votre livre ; mais le lecteur sourit, et prévenu par votre mésaventure, vous a répondu sur le même ton :
« Mais tournez-vous, de grâce, et Ton vous répondra. »
On sait pourquoi vous n'aimez ni Jésus-Christ, ni les saints,ni l'Église : et, d'avance, on devinait vos tendres sympathies pour tout ce qui fut hostile à Dieu. Si vous ne pouviez pas nous prêcher l'Évangile ; vous
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pouviez, du moins, vous priver du plaisir d'en outrager les auteurs : la haine vous a rendu maladroit.
Vous vous êtes dit , qu'il ne suflSsait pas à votre étrange triomphe d'avoir détrôné le Christ dans votre cœur; mais qu'il vous fallait entrsdner dans votre chute.les âmes simples et naïves, qui avaient la candeur de croire encore en lui ; et, pour ménager la transition, vous avez pensé à substituer une royauté de théâtre, à l'empire suprême de la terre et des cieux. Insensé 1 et vous avez pu croire que celui qui soutient les mondes entre le pouce et T index de sa puissante main; celui qui, d'un souffle, donne à tout ce qui respire le mouvement et la vie ; celui devant lequel le soleil n'est qu'une lampe qui se consume, et le firmament une tente de berger; vous avez pu croire qu'à vos ordres suprêmes, celui-là se dévêtant de son royal manteau , descendrait sur les tréteaux d'un théâtre des boulevards, et tenant à la main un sceptre de sapin doré^ et sur la tête une couronne de carton peint, consentirait à jouer le rôle de souverain imaginaire dans une pièce écrite par vous?
Allons donc, illustre professeur, vous voulez rire. Même aux Français, quand on rsprésente Charles- Quint ou Aitguste, on ne va pas frappera la porte du Louvre, pour inviter le maître de céans à inter-
venir dans la comédie, et s'y grimer en acteur.
Voilà, pourtant, jusqu'à quel degré de démence vous avez pu descendre. Vous avez cru qu'avec quatre pages de prose bien alignées, vous pouviez formuler contre le Christ un réquisitoire d'une politesse si e]&quise, que vous lui persuaderiez de résigner ses fonctions. Jésus en a bien vu d'autres ; et son nom seul a suffi pour limer les dents de reptiles plus redoutables. Cet acier-là n'est pas trempé de main d'bomme, voyezvous, et ne s'usera pas plus sous les petites morsures de l'apprenti séminariste, qu'il ne s'usa dans les mâchoires démantelées d'Arius.
J'ai voulu faire précéder de ces quelques réflexions l'examen de ladernière partie de votre livre, parce que, sans ce préliminaire indispensable, la plupart de mes lecteurs n'eussent jamais voulu croire que l'écrivain, même le plus obscur, ait consenti à infliger à son nom une pareille flétrissure, en l'attachant au pilori d'une pareille œuvre ; et lui serrant le cou, de ses propres mains, dans un pareil carcan.
•Ainsi que nous avons déjà pu l'observer, vous vous ^tes senti prodigieusement gêné dans l'accomplissement de votre tâche. Le double caractère qui se manifeste dans la vie de Jésus-Christ, procède du double titre dont il est revêtu. Quoique ses actes soient parfaitement personnels, puisqu'il est un dans sa per-
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sonne, 11 faut que la nature divine et la nature humaine, dont il possède toute la plénitude, se révèlent, soit simultanément, soit tour à tour ; mais d'une manière toujours palpable et saisissante, dans toutes les oeuvres de sa vie. C'est là ce qui imprime à Noire- Seigneur un cachet qui lui est propre, et une physionomie que jamais nul n'a partagée avec lui.
Cette simplicité admirable, cette unité parfaite, qui se retrouvent en lui, à tous les instants et dans toutes les circonstances, s'associent merveilleusement avec le double point de vue sous lequel il peut et doit être contemplé ; de sorte que, de chacune de ses paroles, comme de chacune de ses œuvres, jaillissent, avec une incomparable splendeur, les rayons de sa toute-puissance, au travers des voiles de son humanité.
C'est là ce qui donne à la grande figure du Sauveur un caractère qui lui est tellement propre, que personne, avant ni après lui , n'a offert ni n'offrira au monde la manifestation d'un pareil type. Le moindre de ses gestes le ferait reconnaître à l'âme la plus naïve. Dans l'accent de sa parole humaine, on adore la majesté d*un Dieu ; de même que, devant l'imposant spectacle des prodiges dont sa route est semée, on sent la nature humaine, qui se manifeste dans les abaissements de la plus incomparable humilité.
Quand il n'y aurait pas d'autre preuve que celle-là
23â LETTRES SUR LA VIE
de la divinisation de rhumanité dans la personne de Jésas-Ghrist, il semble qu'elle suffirait encore. Gomment cela est-il possible? demande la science, effarouchée d'un semblable mystère. «Venez et voyez (i), lui répond la simplicité, si profondément sage, de la foi. Et quand la science consent à jeter sur la douce figure du Verbe fait chair un seul regard sans orgueil, elle s'écrie, avec Nathanaêl : « Tu es le fils de Dieu et le roi d'Israël (2). »
Partout et toujoursle même, parcequ'il est partout et toujours homme-Dieu, en laissant le rabot et la scie, Jésus se pose d'un premier bond et publiquement à la place qui lui appartient, et que personne ne lui conteste. On s'étonne ; mais on ne proteste pas. Sur la montagne des bords du lac, comme sur celle du Galvaire, il prêche sa doctrine avec autorité, et du plein droit de sa toute-puissance; et chacun Técoute, sans même penser à requérir qu'il exhibe ses pouvoirs.
Dès le premier jour de son ministère public, il est complet : Taube de sa vie n'a pas moins d'éclat que le midi de sa carrière : il se lève, il chemine, il se repose en Dieu. D'une main ferme et assurée, il porte sa double nature ; et, sans se laisser jamais ni abattre ni éblouir, il ne rappelle qu'il est Dieu que pour ceux
(i) Jean, i, 47. — (2) Id. i, 49.
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qui, ne le voyant qu'avec des yeux de chair, le considèrent uniquement comme un homme ; et ne manifeste les défaillances de sa nature humaine que pour apprendre au monde, qui semble l'oublier, qu'il n'est pas seulement un Dieu.
n est impossible de concevoir une telle règle de conduite dans la personne d'une pure créature. Jouer un pareil rôle pendant une heure, n'est pas dans les limites des forces humaines. Supposez l'âme la plus richement douée d'énergie, de volonté, de lumières, de grandeur morale; et, même (quoique ces termes^ soient parfaitement antipathiques), de ruse; et je la défie de soutenir, ne fût-ce que pendant la durée d'un seul jour, le personnage qu'a joué Jésus pendant plus de trois années.
C'est là une vie armée de toutes pièces, et se rêvélant dans toute sa majesté, dès son aurore, sans efforts, sans affectation, sans recherche. On sent qu'il est aussi naturel à Jésus de pleurer près du tombeau de Lazare, que de se transfigurer sur le Thabor. Il ne cherche ni ne fuit la foule pour opérer ses miracles ; autant vaut, pour lui, la chaumière de son apôtre, que la multitude qui le suit au désert. Il ne réunit pas, il est vrai, une commission de chimistes et d'historiens avant de rendre la vie au fils de la pauvre veuve; mais il ne redoute pas non plus le voisinage
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intéressé des pharisiens et des scribes, pour guérir le paralytique de la piscine. Marchant, d'un pas ferme et toujours égal, sous la main divine de son Père, lisait que ses jours ici-bas sont comptés, et il en connaît le nombre. Quand son heure est venue, il ne veut plus vivre; et quand elle n'est pas encore arrivée, il ne veut pas mourir.
Un homme, qui n'eût dominé les événements que du haut de son intelligence, n'eût ni fui les honneurs du triomphe, ni cherché les humiliations de la mort. Au point de vue de la sagesse humaine, Jésus ne fut qu'un insensé. Il avait de riches disciples, il se choisit des apôtres pauvres ; des docteurs suivaient son école, il envoya prêcher des ignorants; des pharisiens honnêtes l'admettaient dans leurs demeures, mais il ne leur confia pas la diffusion de son Évangile. Ce ne furent ni Zachée, ni Nicodème. ni Lazare, ni même Joseph d'Arimathie dont il s'entoura, quels que fussent leur foi en lui, leur dévouement ot leur amour. Quand, ici, il pouvait entraîner tout un peuple à sa suite, et conquérir toutes les populations de la Judée par le charme divin de sa parole; au nvoment où les ovations pleuvaient sur sa tête, et où il n'avait qu'à laisser faire pour devenir, avec une splendeur incomparable, chef d'école sans rival, il écarte de son front les palmes de la victoire, pour faire place à la couronne
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d'épines quirattend; et, sans passion, sans exaltation, sans fanatisme, mais uniquement parce qu'il sait que son heure est venue, il se prépare en silence à la croix.
Un homme, peut-être, eût trouvé Tenthousiasme de courir au martyre, et d'appeler sur soi la condamnation et la mort. Plus grand que tous les hommes^ Jésus la désire toujours, cette mort, sans la chercher jamais. Au-dessus de toutes les puissances créées, en dépit même de ses aspirations infinies, il fait ce que jamais créature ne saurait faire : il désire sa croix et l'attend.
Il nous est aisé, à nous qui recueillons les fruits da ses souffrances amères, de dire : C'était ainsi qu'il fallait faire pour réussir. Oui, sans doute, c'était ainsi qu'il fallait faire pour réussir; mais supposer qu'un homme, au temps où vécut Jésus, comme à n'importe quel âge du monde, ait pu jeter sur l'avenir un regard assez perçant pour comprendre que la crèche, l'état de charpentier, l'apostolat des ignorants, le mépris des richesses, la fuite des honneurs, la société des pécheurs, les ovations des pauvres, l'hosannah des petits enfants, la prédication inflexible d'une doctrine à laquelle répugnaient ses plus chers disciples , l'opposition du pharisaïsme, du sacerdoce et de l'aristocratie, les affronts du prétoire et la mort sur un gibet; sup-
poser, dis-je^ qu'un homme, quelque regard d'aigle qu'il ait jeté sur les siècles, ait pu deviner et voir que toutes ces choses, — sans lesquelles le christianisme ne serait jamais né, — étaient les conditions essentielles qui devaient le produire ; admettre, je le répète, qu'un homme ait pu prévoir tout cela , et n'ait été qu'un homme, c'est pousser la stupidité jusqu'au delà de ses dernières limites, et démontrer sa propre folie, avec la même évidence que Jésus a démontré qu'il est Dieu.
Telle est, pourtant, la tâche que vous avez entreprise : et, je vous le dis en face, votre procédé est honteux. Quel que soit le degré d'ignorance ou d'oubli auquel vous soyez tombé, il est impossible que vous ne sachiez pas ce que sait la dernière paysanne de mon pays ; et, d'ailleurs, il est des choses qu'on n'oublie jamais.
Vous savez aussi bien que moi, que la vie de Jésus-Christ tout entière n'a subi aucune altération, et n'a été sujette à aucune intérieure vicissitude; vous savez qu'il a, dès son premier discours, prêché Tamour de la pauvreté et des souffrances; vous savez que, dès le début de sa carrière apostolique, il flétrit Torgueil, le mensonge et l'hypocrisie; vous savez que le ressentiment et la colère n'ont jamais trouvé place en son cœur. Vous savez tout cela; et, pourtant, trahissant,
d'un nommé Jésus. 237
a la fois, le bon sens et l'histoire, vous choisissez, avec art, tous les traits épars de cette divine vie ; et, après avoir tracé votre plan, et fait votre siège, vous appliquez à chacune des trois périodes que vous supposez réelles, les traits spéciaux que vous pensez devoir leur appartenir.
Pour ridylle galiléenne, toutes les douces paraboles et les suaves enseignements. Alors , vous le peignez, avec le sourire perpétuel sur les lèvres, menant, au milieu de son cortège de paranymphes, une vie de noces et de festins. Nous vous avons, déjà, sur ce point, convaincu de mensonge.
Puis, nous le représentant entraîné par les désirs d'une multitude enthousiaste, vous le faites sacrifier conscience, probité, honneur, pour satisfaire la curiosité crédule d'une populace imbécile. Comme sî, au contraire, il n'eût pas perdu, les uns après les autres, sciemment et volontairement, presque tous ses disciples, pour le plaisir stupide, selon vous, de leur faire savourer l'insipide répétition de je ne sais quel insipide calembour.
Juste ciel! il faut qu'une cause soit bien mauvaise pour que son défenseur se voie contraint de transformer, pour ses besoins, Jésus-Christ en faussaire ! N'importe , vous voulez le détrôner à tout prix ; et il deviendra, sous votre plume, de naïf villageois un habile subor-
neur. Il jouera au diseur de bonne aventure, et se transformera en sorcier. Voyez I voici le moraliste qui tombe dans le tireur de cartes. C'était, dites-vous, nécessaire ; oui, nécessaire au plus ignoble de ceux qui, comme vous, instruits par Texpérience d'un autre âge, savent que la caricature est, en certains pays, l'arme la plus redoutable aux rois. Trois ou quatre dynasties ont été tuées par les rapins; pourquoi n'en seraitil pas de même de la dynastie chrétienne? Raisonnement splendide I Alors vous avez pris les crayons de Gavarni et de Cham : le professeur d'hébreu s'est fait dessinateur du Charivari,
Enfin, cette phase imaginaire de la vie de Jésus étant bien et dûment épuisée, il vous restait à le peindre aux derniers jours de sa divine carrière. Arrivé là, en présence de sa Passion adorable et féconde, vous, tombant bien au-dessous du philosophe de Genève, n'avez pas su comprendre que la mort de Jésus- Christ fut la mort d'un Dieu. Conséquent à votre principe, vous avez interrogé votre haut intellect, et vous êtes demandé comment il se pouvait faire que Jésus, de gaieté de cœur, ait ainsi voulu mourir. Ce Jésus que vous nous représentiez, naguère, a repoussant » . les grands et les riches, sur lesquels il sentait n'avoir pas prise; ce Jésus, s'entourant, exclusivement, des pauvres, des simples et des petits, les seuls qui crus-
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sent en lui; comment allez-vous nous expliquer, maintenant, que le pasteur de ces âmes candides abandonne ainsi son troupeau bien- aimé, et vienne se jeter dans la gueule du loup sans nécessité aucune, et par un acte de la plus incompréhensible démence? Et votre intellect puissant, trop étroit pour concevoir la merveille de ce mystère, se sentant acculé dans l'impasse de l'absurde, s'est glorieusement tiré de la difficulté en affirmant que son héros était fou !
Alors disparait de la scène le charmant Rabbi, passé plus tard à l'état de somnambule; Jésus va subir, soDs votre plume, la troisième et la plus étrange des transformations. Voici que vous nous révélez d*abord, que « sa vie vagabonde commence à lui peser (1). » C'est, sans doute, pour ce motif qu*il la continue jusqu'à la fin de sa carrière. Puis, irrité des résistances que sa doctrine rencontre, malgré la diffusion incroyable de son évangile, « il s'aigrit devant l'incrédulité même la moins agressive (2). » Il jette a un défi à la nature (3) » entière : a sa morale exaltée, exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie (4), » ne tend à rien moins qu'à « briser la vie » de famille, la vie sociale et les liens du sang, a Sa douceur naturelle semblait l'avoir