LETTRE XVI
11 serait profondément superflu de combattre les affirmations ridicules dont vous sem'ez cette dernière partie de votre Vie de Jésus. Il n'est pas de cuisinière sachant lire qui ne puisse vous rire au nez, en connaissance de cause, lorsque vous venez lui offrir 4'adorer le demi-dieu de votre invention* Devant ce dieu coupé en deux, nul autre que vous n'ira jamais porter Tencens de ses hommages. Les parfums que vous brûlez devant cette divinité bouffonne sentent l'as- • phalte des trottoirs ; c'est là tout ce qu'on en peut dire de mieux.
C'est en vain que vous tentez d'établir votre thèse àFaide de citations frauduleuses; confondant volontairement les faits et les dates, et les lieux; et cherchant à faire glisser adroitement, dans l'histoire des derniers jours de Jésus-Christ, un texte évangéiique, que vous savez appartenir à celle de ses premières années. Le plus petit enfant du catéchisme en sait assez pour vous arrêter au passage, et vous crier : Mensonge I
Que pourrait-on dire des excentricités dont votre narration est constellée? Les citer toutes serait un
long travail; et, quelquefois, une besogne trop immonde. On ne peut plus que pleurer dès qu*il s'agît de la Passion de Jésus-Christ. Qu'est-ce que c'est, je vous prie, que cette femme, « cassant un vase sur les pieds de Jésus, pour se conformer au vieil usage qui consistait à bfiser la vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger de distinction (1)? » Que veut dire cette crasse ignorance qui vous fait transformer la ville de Jérusalem en « une bicoque (2) ; * quand vous pouviez si facilement savoir que lorâ du siège de cette bicoque, plus de douze cent mille juifs, au témoignage de Josèphe, votre ami, périrent par le fér ou la famine; et près de cent mille furent réservés par le vainqueur pour être réduits en servitude? Dans quel égout avez- vous ramassé ces suppositions impures quevous associez à Tbistoire de la divine agonie, 6t que je n'ose, même, par pudeur, indiquer ici? Qu'est-ce que c'est que ce Pilate 9 tournant la chose en comédie (3), 0 à l'instigation de sa femme, laquelle, ^peut-être y avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque fenêtre du palais, et qui, peut-être^ l'ayant revu en songe, le sang de ce beau jeune homme, qui allait être versé (stc> lui donna-t-il le cauchemar (4)? » Qu'est-ce que c'est que cette a forte imagination de Marie de Magdala et
■ Il I m ■ • 111 * ■
ce pouvoir divin de l'amour, moments sacrés où la passion dHme hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité (l)?» Qu'est-ce que c'est que « l'extravagant saint François d'Assise, et l'hystérique sainte Thérèse (2), » et cet Apollonius de Tyane qui « trans- . porte les hommes au ciel, » et que vous quaUflez par condSquent de e dieu {S) ? »
Voflà, pourtant, à quelles, appréciations insensées vous a cpiÉuit votre point de départ bouflfon. C'est bien le cas de dire avec l'Écriture que l'abîme appelle l'abîme; mais il ne vous suflBsait pas encore de tomber dans l'absurde. Le châtiment du ridicule n'eût pas suflB à votre humiliation; vous deviez mettre le sceau à l'œuvre, par un trait que n'eût jamais ^u inventer un autre qu'un renégat.
Que vous mettiez, en matière de bon sens, au-dessus de Jésus-Christ, a Thounète et suave Marc-Aurèle, l'humble et doux Spinosa; lesquels, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts de quelques erreurs que Jésus partagea (4) ; » que vous les présentiez, même, à l'admiration universelle comme plus purs et plus honnêtes que lui, cela se conçoit; et de votre part cette affirmation n'étonne plus, n'étant qu'une bêtise et une impiété vulgaires; mais il est un autre parallMe devant
lequel vous n'avez pas reculé, et qui, même après votre panégyrique de Satan, a le privilège de me surpr^dre encore : je veux parler doparallèle de Jésus et de Judas.
Ouï, vous n'avez pas craint de ramasser ce nom dans la fange, où, depuis dtx-huit siècles, il pourrit, pour en essayer la réhabilitation tardive, et lui trouver des excuses. Je me contenterai d'abréger votre ïipologie ; car vous consacrez une dizaine de pages à célébrer les louanges de ce philanthropique héros. Je vous laisse parler :
« Juda de Kérîoth » à\'uit éprouvé un sentiment de déplaisir sensible, en voyant cela prodigalité de Marie,» et, dans l'intérêt le plus charitable, il avait « calcule combien ce parfum aurait pu être vendu, et ce qu'il eût rapporté à la caisse des pauvres. Ce sentiment, n incontestablement honorable, mais a peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose au-dessus de lui, mécontenta Jésus, Il aimait les honneurs... Il répondit assez vivement,*., et s'exaltant, il promit l'immortalité à la femme qui, an ce moment- critique, lui donnait un gage d'amour (i). »
a Juda jusque-là avait été un disciple comme un autre ; il avait même le titre d'apôtre; il avait fait des miracles et chassé les démons,.. Sans nier qu'il ait con-
€ d'un nommé Jésus. 247
>' ■ Il I ri ■ I I .^ I ■ 1 I I !■
tribué a rarrestation de son maître, nous croyons que les malédictions dont on le chaîne ont quelque chose d'injuste... Le souvenir d'horreur que la sottise... de cet homme laissa dans la tradition chrétienne a dû introduire ici quelque exagération.... L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime dont il s^agit^ ne suffit pas pour l'expliquer... Juda avait-il été blessé dans son amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de Béthanie? Cela ne suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur,... ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux croire à quelque sentiment de jalousie, à quelque dissension intestine... La haine particulière que Jean témoigne contre Juda confirme cette hypothèse... Juda aura pris, sans s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un travers fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre les intérêts de la caisse audessus de l'œuvre... Le murmure qui lui échappe à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait trop cher... Sans doute cette... économie avait causé dans la petite société bien d'autres froissements... 11 y eut donc dans son fait peut-être p'us de maladreçse que de perversité... » Mais, en tout cas, a si la folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la tète au pauvre Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le sentiment
moral y puisque,. •. dit-ùn, il se donna la mort (I). » a Des légendes terribles coururent sur la mort du malheureux Juda deKérioth... Il y-avait justement, au sud du mont Sion, un endroit appelé ffakeldama {le champ du sang]. On supposa que c'était b^ propriété acquise par le traître... Selon une tradition, il se tua; selon une autre, il fît une chute ;^ selon d'a\itres, il mourut d'hydropisie.., Mdls peut^tre, retiré dans son champ d'Hakeldama, Juda mena-t-il une vie douce et obscure pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient le bruit de son infamie; peut-être aussi l'épouvantable haine qui pesait sur sa tète aboutit-elle à des actes violents (2). d
Ainsi, selon vous, ô chantre des vendeurs de Dieu, Judas n'est coupable que d'avoir voulu économiser pour les pauvres , comme Test Jésus d'avoir péché par prodigalité et par orgueil; ainsi. Judas fut un administrateur fidèle; ainsi, il ne fut qu'un maladroit, et non pas un pervers ; ainsi, s'il se tua, ce ne fut que par un sentiment de moralité; et s'il vécut, il mena, peut-être, une vie douce et tranquille dans le champ acheté au prix du sang de son maître, jusqu'à ce que la haine de ses anciens iimis les ait poussés à l'assassiner.
d'un 50MMÉ JÉSUS. 249
Gomme il est impossible ^de vous arracher autre ehose que de^ peùt-êtrey et que le plus haut degré de certitude où il vous soit donné d'atteindre, ne s'élève jamais au-dessus d'une supposition , nous vous remercions, au nom de TÉglise, d'avoir transfiguré Jésus eadissipateur prodigue, et Judas en un administrateur fidèle; d'avoir transformé le cœur de l'apôtre saint Jean en un sanctuaire de haine, et laissé planer sur lui et sur ses frères le soupçon le plus in^ fâme : celui d'avoir armé leur main d'un poignard homicide, pour tuer avec le fer celui qu'ils avaient, déjà, moralement assas^né pat de haineuses et vindicatives calomnies.
L'énormité de cette apologie nous dispense de toute réflexion; nous ne daignerons pas même faire remarquer que les notes les plus flétrissantes, infligées à Judas, furent signées des noms des Evangélistes synoptiques; et que si nous savons qu'il vendit son mdtre (i), qu'il le baisa (2) et se pendit (3); c'est à leur récit que nous le devons, puisque saint Jean, seul, ne nous en arien appris.
Mais vous avez juré de souiller tout ce qui est grand et pur, et de n'adresser l'hommage de votre sympathie qu'à ce qui est infâme ; et il vous convenait de
(!) Luc, XXII, 4, 8. — (2) Marc, xiv, 43. — Luc, xxii, 47. — (B) Malth. xxvii, 5.
tSO LETTEES SUR LÀ YIE
pousser la dépravation littéraire jusqu'à ce degré, de reprocher à Tapôtre de la charité les larmes qu'il ne put s*empècher de répandre sur Tagonie du Dieu qui Taima.
En voilà assez, j'espère^ pour faire apprécier voU« œuvre. Elle est si pauvre, que je n'ose même pas enregistrer les' quelques aveux qui vous échappent. J'au* rdis peur, en vous citant comme une autorité, de donner une arme contre elle aux ennemis de ma croyance. Les quelques louanges que vous adressez à Jésus dans vos pages scandaleuses, me semblent tellement souillées en passant par votre bouche, que j'aimerais mieux ne les y pas rencontrer, pour Thonneur du nom chrétien. Gardez pour d'autres, je vous prie, cet encens qui pue et qui fume, nous n'en avons nul besoin. Si vous avez des hommages de trop, tenezles en rést^rve pour quelque Çakya-Mouni de circonstance.
Vous avez, toutefois, rendu à l'Église un véritable service ; et j# vous en rends, pour ma part, les grâces qui vous sont dues : vous nous avez montré quel était le terme final où tendait le progrès dont vous et les vôtres avez la louable habitude ée faire tant de bruit» Ah I qu'il y aurait un beau livre à faire sur un mot échappé à votre candeur! Lorsque vous comparez à notre temps les temps antiques, et les hommes d'au-
B^UK NCHUMé JÉSUS. S5{
jourdTiui à ceux des anciens jours, vous ne pouvez vous empêcher de vous écrier, à la vue de cet humiliant contraste : «Le souffle de Dieu était libre ches eux; chez nous, il est enchaîné par les liens d« fer d'une société mesquine et condamnée à une irrémédiable médiocrité (d). »
Voilà donc à quoi ont abouti les grandes conquêtes de votrç révolution tant vantée : à un état de médiocrité irrémédiable et de « pelites tracasseries préventives (bien plus meurtrières que la mort pour les choses de l'esprit). Jésus, pendant trois ans, » ditesvous, « put mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit vingt fois devant les tribunaux de police (2);» ee qui revient à dire que vous avez travaillé, pendant plus de dix-huit siècles^ à nous forger de telles chaînes, que l'homme le plus saint, le plus grand et le plus divin'fte saurait, maintenant, vivre comme il vécut, sans se iSire arrêter par les sergents de ville, dans la prétendue capitale du monde civilisé.
Je vous remercie du progrès immense que vous et vos amis avez apporté dans le régime de la société humaine. C'était bien la peine de nous parler si haut des grandes conquêtes de votre humanité.
Écoutez-moi bien, monsieur Renan; j'ai pu, dans