XIV INTRODUCTION
Et ils racontaient la fable suivante en langue araméenne, que nous traduisons ici en langue gauloise^ pour la plus grande commodité du public.
LE RENAN ET lA TORTUE,
Fable orientale.
« L'auteur parle toujours comme témoin oculaire; il veut se faire passer pour Tapôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur s'avouait à Im-ménu. Or, quoique les idées du temps, en fait de bonne foi littéraire, différassent essentiellement des nôtres, on n*a pas d'exemple, dans le monde apostolique, d'un faux de ce genre. » (Renan, Vie àe Jétus, Intr. p. xxvn.)
11 y avait une fois, dans la rue des Postes de la ville appelée Lutèce^ une communauté de tortues^ et parmi ces tortues^ une tortue très-savante, qui parlait grec
Le supérieur des tortues, désirant mettre à profit la science de la tortue, l'envoya faire un voyage scientifique dans les pays orientaux, et la tortue qui parlait grec partit en l'année 1857.
Cette savante helléniste passa deux années entières à fouiller, à fureter, à étudier dans la terre d* Adonis, et revint chargée de notes, de découvertes et d'inscriptions, dans le dessein de les mettre en ordre et de les publier un jour.
Mais tout le monde sait que la tortue n'est pas, pour Tagilité, le roi des animaux.
Pendant ce temps, le lion, empereur de Lutèce, désireux de connaître les monuments, les mœurs et l'histoire des indigènes de la terfe d'Adonis, chargea le Renan d'une mission scientifique dans cette belle contrée^ et le Renan
INTRODUCTION. ÎV
partit en 1860; c'est-à-dire, après le retour de la tortue au foyer conventuel.
Le Renan, qui n'était pas bête, dans le but bien louable de s'économiser un peu de travail, se fit communiquer, on ne sait trop comment, les travaux de la tortue ; et, à l'aide do même guide, suivit absolument la même ligne et la même direction, et eut le bonheur de réussir à faire les mènes découvertes.
Avant que le Renan fût de retour, en l'an de grâce 1862, il commença par chanter, sans mettre de bémols à la clef, les belles trouvailles qu'il avait faites dans son voyage ; avec l'enthousiasme lyrique et touchant de la poule, annonçant anx échos d'alentour qu'elle vient de pondre un œuf. Des rapports furent adressés au lion sous la date des 25 et 27 février, 8 et 12 juillet de la même année, et le lion fut certainement bien content de la grande sagacité du Renan.
On ne sait pas s'il le décora; mais il put lui dire : « Renan, je suis content de vous ! »
Ce qui dut faire bien plaisir au Renan.
Or, la tortue, qui brille par sa prudence, sinon par sa vélocité; la tortue, qui aime à faire ce qu'elle fait avec poids et mesure et conscience, la tortue se doutant que le compère n'avait pas, pour le simple plaisir de les admirer, flairé ses paperasses, la tortue se dit en grec : « Voilà un coquin de Renan qui me fait bien l'efifct de vouloir se parer de mes plumes. »
Sur ce, pour assurer la propriété de ses découvertes, et dans la prévision du retour très-prochain du Renan, la tortue se rendit en diligence à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de la ville de Lutèce susdite, et, s' adressant à sa haute justice et à son impartialité bien connue, elle obtint que son manuscrit fût, par un délégué de l'A-