LETTRE
Dans laquelle il est question, entre autres clioses, des indulgences altachées à la Terre d'Adonis. — Scrupules de Jean Loyseau.
Monsieur et révérend Maître,
Je me suis donné la peine innocente de lire le cinquième Évangile que vous avez pris la peine d'écrire, el je viens, avec la plus profonde humilité, vous soumettre'quelques petites observations que m'a suggérées cette pieuse lecture, faite, je puis vous l'assurer, avec toute l'attention désirable.
Ne soyez point surpris si j'ai conservé quelques doutes, puisque Vâme pure à laquelle vous dédiez votre livre en avait aussi, elle-même, conçu quelques-uns : bien qu'elle eût le bonheur de jouir de vos précieux commentaires, elle vous adressait quel-
quefuis, dilcs-vous, à ce sujet, des « qucsiioiis fines et délicates. »
Je ne voudrais, pour rien au monde, réveiller, dans votre cœur, de douloureux souvenirs, ni traiter avec irrévérence la mémoire des morts; mais je me permettrai, pourtant, de vous demander ce que signifient, dans votre épître dcdicatoire, ces mots : « tu me dis
im jour que ce livre tu l'aimerais parce quil te
plaisait;)) et ces autres : « tu dors maintenant dans la terre d'Adonis. » Est-ce qu'il n'est pas d'usage d'aimer toujours les choses qui plaisent? et pourquoi se réservait-elle de n'aimer que plus tard ce qui avait, dès lors, le bonheur de lui plaire? Et veuillez me dire encore, de grâce, ce que peut avoir de si précieux le voisinage d'Adonis, pour qu'on désire tant y laisser sa mortelle dépouille ; pour moi, je meurs d'envie, sur votre recommandation, d'aller m'y faire enterrer.
Je constate aussi, avec plaisir, que vous invoquiez cette belle âme ; cela fait voir que vous avez, quoi qu'on en dise, conservé le culte des saints. Seulement il ne faudrait, peut-être, pas ajouter : « ô bon génie! » cela sent un peu trop les contes de Perrault.
Le motif réel de ces lettres, vénéré Docteur, est celui-ci : ayant eu jusqu'à ce jour la simplicité d'établir mon domicile dans cette grande demeure , qu'on nomme l'Église catholique, votre beau livre, je l'avoue, a porté à ma Foi chrétiennenne sérieuse atteinte. Je ne demande pas mieux que de devenir votre disciple ; mais il me serait désagréaljle de jeter ma maison à bas, avant d'en avoir vu bâlir une autre. En atten-
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dant que j'aille jouir de la société d'Adonis, je n'aimerais pas à coucher à la belle étoile, surtout dans le climat du Doute où il fait, généralement, très-froid. J'espère donc, de votre bonté, que vous daignerez accueillir charitablement mes chétifs scrupules, et me montrer, au moins, un abri sous le chaume, avant de me contraindre à quitter mon palais.
Car, voyez- vous, mon très-révérend père, si votre religion est bonne, il ne suffît pas qu'elle soit abordable aux grands savants, comme vous, il faut qu'elle soit intelligible aux pauvres ignorants tels que moi. S'il faut absolument, pour embrasser une doctrine, comprendre le persan et lire couramment le grec, je serai obligé d'y renoncer, moi, qui ne suis qu'un pauvre artiste en chaussures ; qui sais à peino parler français. Si le bon Dieu n'a mis les vérités à la portée que des membres de l'Institut , vous m'avouerez que tous les artisans ont le droit de lui adresser une assignation en dommages et intérêts. Nous formons dans tous les pays une majorité imposante, mon révérend. Et je ne crois pas que le Père commun ait voulu me déshériter delà lumière, par la seule raison que je vous chausse. Vous devez comprendre cela, vous, qui êtes un grand homme.
En outre, on m'a dit que vous étiez rétribué par le gouvernement pour nous enseigner une foule de belles et bonnes choses ; or, comme je paye bien exactement ma patente, ma cote personnelle et mobilière, les droits d'enregistrement, lïmpôt foncier, les centimes additionnels, et, en cas de besoin, les quarante-cinq
centimes, sans compter les contributions indirectes pour le vin, le cidre et le tabac, il me semble que vous, dont les appointements sont puisés en partie dans ma poche, avez bien quelque petite obligation spéciale d'éclairer mon ignorance. Je ne me plains pas de faire les frais de votre entretien ; c'est, même, pour moi un grand honneur, sans parler du plaisir que j'y trouve; mais je pense que cette considération vous touchera, et que, vous regardant comme obligé, en justice, à dissiper mes ténèbres, vous voudrez bien m'honorer d'une réponse, et résoudre mes petites difficultés.
Ceci posé, je passe à vous offrir mes salutations respectueuses, et suis votre plus humble et obéissant serviteur.
Je.vn Loyseau,
D UX XOMME JESUS.