LETTRE IP
Jean Loyseau a h faiblesse de respecter le nom de Jésus-Christ, et de ne pas confondre le Jésus des chrétiens avec son homonyme chanté par M. Renan. — Grandes règles de critique : puiser dans des livres préexistants l'histoire d'un personnage à venir; faire parler les contemporains autrement qu'ils n'ont parlé ; interroger les auteurs qui, venus plusieurs siècles plus tard, n'ont écrit que du fatras. — Jolie retouche de l'historien Josèphe, par M. Renan.
Ne soyez point surpris , mon révérend maître , que j'aie ajouté au titre de votre livre les mots : un nommé. C'est peut-être chez moi un reste de faiblesse , et un préjugé qui tient aux souvenirs de mon enfance ; mais je ne puis m'empêclier d'entourer d'un certain respect le nom auguste de Jésus. Je sais Lien que votre héros n'est que le Sosie de celui dont j'entendais prononcer le doux nom aux lèvres de ma mère. Mais , voyezvous , tout le monde n'a pas joui du bienfait de l'éducation universitaire, je n'ai pas traversé les sphères lumineuses de TEcole Normale, j'ignore les grands enseignements du Collège de France ; et , ce qui remplacerait tout cela, je n'ai pas encore déserté mon (h'apeau. Si, donc, j'éprouve encore une certaine hésitation à traîner, de prime abord, dans la boue, le nom de celui que jusqu'à ce jour j'avais été habitué à considérer comme un Dieu , il ne faut pas trop m'en vouloir.
Je sais bien — puisque vous le dites — que le nom
de Jésus était très-commun en Judée ; que c'était une corruption de celui de Josué ; qu'un tas de gens le portaient ; que le vrai nom de Barrabas lui-même était Jésus bar Rabban, (( quoiqu'il ait disparu de la plupart des manuscrits (1). » — Lacune bien regrettable ! — Tout cela , sans doute , m'ébranle ; mais un reste de pudeur me retient encore, et, si cela ne vous fait rien, nous appellerons un nommé Jésus le grand homme dont vous écrivez la vie. Que voulez- vous ? on ne devient pas esprit fort en un jour ; mais, à votre école, je sens que cela ne tardera pas trop à venir.
Ceci posé, j'entre en matière. Je vous suis pas à pas , comme il convient à un humble disciple , vous exposant mes perplexités, à mesure qu'elles se présenteront à mon esprit, à la lecture de votre beau volume.
Ce n'est pas le tout, très-révérend père, quand on veut démolir une doctrine et en édifier une autre, d'appartenir à l'un des corps savants institués par l'État ; il me semble qu'il est absolument nécessaire de dire oii l'on a péché les découvertes qui ont servi à la destruclion du vieil édifice, et pris les matériaux destinés à construire le nouveau.
Vous l'avez bien compris ; et, sur le premier point, vous ouvrez la bouche et nous dites : « Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source d'informations (2). » Voilà, mon révérend, ce qui
(1) Renan, \ie àe Jé^m, p. 400, note. Quand nous ne citerons en note que les numéros des pages, cela se rapportera toujours à l'ouvrage précité de l'auteur de la Vie de Jésus. — (2) P. vni.
I) U.\ NOMME JESUS
s'appelle parler. Quand on prétend établii' un lail historique important, il faut s'appuyer sur l'autorité des auteurs contemporains de ce même fait, autant quïl est possible. « Cinq grandes collections d'écrits nous restent sur Jésus et sur le temps où il a vécu ,^1). » Ce sont : 1" le Nouveau Testament, 2° les Apocryphes de l'Ancien Testament, 3^ les ouvrages de Phdon, 4" ceux de Josèpbe, 5' le Talmnd.
Telle est donc la base sur laquelle s'établit la doctrine nouvelle que vous me proposez , et en vertu de laquelle je devrai croire, désormais, que celui que j'appelais Jésus-Christ n'est plus Dieu, mais un grand philosophe, dont vous êtes l'apôtre. On dira à Paris, empruntant le style de la Mecque : le nommé Jésus n'est qu'un homme, et M. Renan est son prophète. Quel honneur pour vous ! et quel bonheur pour ceux qui auront la chance de vous lire ! Grâce à votre livre, nous aurons dépassé les Turcs, qui disent encore : Dieu est Dieu. 11 faudra persuader au Sultan de se procurer des professeurs de votre espèce, pour éclairer ce pauvre monde. Quel service on lui rendrait !
Mais, permettez une petite objection : nous allons avoir sur le dos toutes les communions chrétiennes, mon révérend : catholiques, protestants... Mais non ; je m'arrête, nous aurons les catholiques contie nous, c'est évident, ce sont des esprits intolérants, superstitieux, fanatiques , ennemis du progrès ; mais les protestants pourront être des nôtres. Je viens de relire la
(1) P. viir.
liste (les ouvrages que vous recommandez à vos lecteurs. Ils sont, sans exception, tous protestants et tous en notre faveur. Albert Réville , pasteur de l'Eglise wallonne; Reuss, professeur à la faculté de théologie au séminaire protestant de Strasbourg ; Michel Nicolas ,/?>'ofesseur de théologie protestante à Montauban ; Strauss, traduit par voire ami et confrère Litlré ; et Colani, qui est du même tonneau. Vous paraissez môme tellement sur de votre fait, que vous indiquez un ouvrage de M. G. d'Eichthal , « quoique vous n'ayez pas lu le livre avec l'attention qu'il mérite (!}. » Mais, dès lors qu'il est prolestant, il est bon ; c'est évident.
On est bien heureux d'être protestant quand on a des dispositions à ne pas croire en Dieu , et ce m'est bien consolant de penser que toutes les fois qu'on veut essayer de démolir l'Église et la foi en Jésus-Christ, on peut toujours trouver des auteurs protestants, et principalement parmi les modernes , — car vous ne parlez pas trop des anciens , — qu'on peut citer sans même les avoir lus. Ainsi, par exemple, Strauss, dites-vous , s'est trompé dans sa théorie ; « il se tient trop peu sur le terrain historique. )> Cela ne vous empêche pas d'en conseiller la lecture c.imme étant indispensable , 2 . Eh bien, vrai, si jamais je fais un livre contre la divinité de Jésus-Christ, j'y supprimerai toujours les noms des auteurs catholiques, et j'aurai soin, à votre exemple, de ne citer, parmi les autres, que ceux-là, seulement, qui n'ont d'autre valeur que
(1; P. vu. — (-2) p. VllI,
celle de l'incrédulilé. Car, j'ai entendu dire que, même parmi les protestants, il y avait un grand nombre d'auteurs, unissant la bonne foi à la science, et champions vigoureux, armés pour la défense des saintes Écritures ; mais laissons les savants tranquilles, et tenons-nous-en à MM. Albert Réville et Michel Nicolas.
Il est d'autres règles, règles utiles à connaître et faciles à mettre en pratique, dont vous vous servez souvent avec un rare avantage. Je vais essayer de les formuler ici, pour vous faire voir que je vous ai compris : cela vous consolera. C'est, entre autres, de citer beaucoup, surtout les livres que personne ne peut lire, et, même, ceux qu'on n'a pas lus attentivement. Cela donne un parfum de science à un ouvrage qui n'en a pas. Citer à faux, quand le besoin de la cause l'exige ; parce que qui veut la fin, veut les moyens. Se contredire le plus souvent que l'on peut, afin de rendre les questions aussi obscures qu'il soit humainement possible, donner des suppositions à la place de preuves, surtout quand on n'a pas de preuves à donner, et, enfin, employer le grand moi probablement ^ dans tous les cas où la probabilité ne peut suffire. Seulement, il ne faut jamais se servir de ce précieux adverbe en faveur de la doctrine catholique, parce qu'étant notre adversaire déclarée, nous devons toujours la supposer dans le faux. Voilà le secret de tout votre livre ; et, par un sentiment de haute philanthropie, vous nous le donnez gratis.
Il peut se faire que chacune de vos assertions ait été
mille fois réfutée ; mais cela ne fait absolument rien à la chose : d'abord, parce que la plupart des gens n'ont jamais lu ces réponses, et même ne les liront jamais; ensuite, parce que le public est si bon qu'il ne demande plus rien, dès qu'on parvient à l'amuser un peu. Il n'est pas besoin, non plus, de prendre la peine d'écrire du nouveau, à ce qu'il paraît ; car vous ne dites que ce que disent tous les protestants d'Allemagne. Vous avez seulement tàcbé de le mettre en fiançais, et de le débarrasser de la science germanique, trop indigeste pom* des lecteurs français.
Yoilà, mon révérend père, ce qu'il me semble avoir compris à la lecture de votre œuvre. C'est sans doute voire bon génie qui m'a parlé ; puisque vous aussi avez été « frappé de l'aile de la mort('l\ » Quoi qu'il en soit, tout en admirant, comme je le dois, cette méthode savante et consciencieuse, j'avoue que j'aurais, pour mon compte, quelque répugnance à m'en servir. C'est peut-être parce que j'ai trop peu d'esprit pour m'en tirer comme il faut.
Pour en revenir h nos moutons, je ne vous ferai aucune critique sur les sources oii vous avez puisé les éléments de la vie de Jésus. Seiûement, d'autres vous diront que les apocryphes de l'Ancien Testament, lui étant antérieurs d'un siècle au moins, n'ont pas dû en parler beaucoup ; et que quant au Talmud, qui semble avoir été votre guide unique, il ne peut non plus avoir
d'uX ^'OMMÉ JÉSUS. 11
ime grande valeur, puisqu'il fut commencé plus de deux siècles après l'ère chrétienne, écrit par les ennemis du nom chrétien, et traité par vous-même de compilation bizarre et de fatras.
Au sujet des apocryphes encore, mon vénéré maître, je vous dirai, tout bas, que vous jouez de malheur; vous n'en citez que deux, et, dans le nombre, vous placez le livre de Daniel, <( véritable apocrj"phe, » dites-vous (1). Je ne suis pas savant, maisdans l'intérêt que je vous porte, je crois que vous ferez bien de changer cela, à la deuxième édition de votre ouvrage. Si mon curé venait à savoir que vous mettez parmi les apocryphes, un livre très-canonique, et reconnu comme tel parles Juifs, et, même, par les protestants sérieux, cela pourrait vous faire du tort, et on rirait de nous, voyez-vous. Il y a des gens qui ont lu la Bible, parmi vos lecteurs, quand ce ne serait que moi. Je ne suis qu'un cordonnier, et pourtant, j'ai découvert ça tout seul.
Un autre petit avis, en passant. — Puisque vous savez le grec, à ce que vous dites, tâchez donc de le laisser tranquille, même quand il vous gêne. Il vaudrait mieux n'en pas parler que de refaire un texte. Je parie que vous aurez compris ma pensée. C'est au sujet de Josèphe, vous savez, Flavius Josèphe, l'historien, qui vivait au I"' siècle. H était Jidf, et, par suite, peu suspect d'être favorable à Jésus-Christ dont il ne