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f[u'ime baliverne, parce qu'elle a été écrite deux cents ans après sa mort; et voilà un particulier qui écrit l'histoire de Jésus, 1830 ans après la mort de Jésus, et qui prétend m'y faire croire ! Si celle-là est un pur roman, pour avoir été faite sans les documents contemporains, que sera donc celle-ci, qui les contredit, effrontément, à chaque ligne?
Comprenez -vous, cher Maître, la force de l'objection? Ce n'est pas moi qui vous donne tort, mais c'est le chiffonnier imaginaire et mal appris qui conclura-, naturellement, qu'en tous cas, il aime mieux s'en rapporter à saint Matthieu et à saint Jean qui ont vu, qu'à vous, qui n'avez rien vu du tout des choses que vous nous enseignez.
Vous aurez beau nous dire que vous avez été dans le pays avec l'argent du gouvernement, que « vous avez visité Jérusalem, Hébron et la Samarie, » nous parler de la « merveilleuse harmonie de Vidéal évangélique avec le paysage qui lui servit de cadre, » nous affirmer que vous avez eu là « une révélation, » que (( vous avez eu devant les yeux un cinquième évangile lacéré, mais lisible, » et que dans cette révélation, vous avez aperçu <( la figure de Jésus, vivre et se mouvoir (i\ » Tout cela est bel et bon; mais je pense que saint Matthieu et saint Jean ont aussi visité Jérusalem, ot même avant qu'elle ne fût détruite ; qu'ils ont contemplé l'harmonie merveilleuse de la réalité évangélique, avec le paysage d'alentour; qu'ils ont laissé un
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évangile très-lisible aussi, et pas lacéré du tout ; qu'ils ont pu recevoir, de môme, une révélation, à moins que vous ne prétendiez en avoir le monopole ; et qu'enfin, ils ne sont pas sans avoir vu, presque aussi bien que vous, « la figure de Jésus vivre et se mouvoir. » Ces réflexions seraient fort embarrassantes, si on vous les adressait, mais pour moi je me garderai bien de vous les faire.
La preuve que je vous suggère ces observations sans aucune malice, c'est que je vais vous faire toucber du doigt les conséquences désastreuses de votre innocente maladresse.
En effet, pour donner crédit a votre roman, — je veux dire à votre Évangile révélé, — vous êtes obligé de démolir les quatre autres, ensemble avec saint Pierre, saint Paul, saint Jude, saint Jacques et tous les Pères apostoliques, par-dessus le marché. Je sais bien que tout vous est possible; mais il vaut mieux, ce me semble, ne pas se créer d'embarras, quand on peut faire autrement; le parti-prêtre est si méchant !
Voici donc comme vous vous exprimez : « Que les Évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel. »
Imprudent 1 vous vous appuyez sus eux, d'un bout h l'autre de votre livre, et puis, vous les traitez d'évidemment légendaires ! Mais, alors, quelle valeur a donc votre histoire, si vous la puisez dans des légendes?
i8 LETTRES SUR LA VIE
Direz-vous qu'une partie des Évangiles n'est pas légendaire, et que c'est celle-là que vous avez suivie? Mais on vous demandera comment vous avez pu discerner l'une et l'autre.
Prétendrez-vous que vous avez appris cela par révélation? ^lais ce serait affreusement surnaturel,
Répondrez-vous que les miracles seuls sont légendaires? Mais on pourrait vous demander pourquoi; ce qui serait un mauvais procédé, j'en conviens; ou vous faire observer que vous-même avez écrit ailleurs : « Nous ne disons pas : Le miracle est impossible, nous disons : Un y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté {i).)^ Ce qui serait employer contre vous un procédé bien plus mauvais encore. Mais enfin, tout est possible au parti-prêt re.
Voyez-vous comme vous voilà dans l'embarras. Ce n'est pas votre Apollonius de Tyane qui viendra vous en faire sortir.
Puis : les Évangiles sont légendaires, c'est évident; mais, mon respecté Maître, c'est, peut-être, évident pour vous, et pour moi, puisque vous me le dites ; mais ce n'est pas évident pour tout le monde. Vous ne pouvez pas ignorer que de grands philosophes, qui nous valaient bien vous et moi, y ont cru très-fermement, et que presque tout le monde y croit encore. Si c'était aussi évident que vous le dites, personne n'y croirait, et n'y eût jamais cru : voilà ce qui est évident. Vous êtes donc obligé, non-seulement de nous
(1) P. Lr.
d'u:\ nommé JÉSUS. 19
signaler la partie légendaire et celle qui ne l'est pas, mais encore d'en fournir de bonnes preuves, sous peine de passer pour un esprit léger et superficiel ; et, franchement, quand il s'agit de faits si anciens et d'ouvrages écrits par des témoins oculaires, ce doit être un discernement bien difficile à faire. Ma foi, tirezvous delà comme vous pourrez : avec l'aide d'une petite révélation, du Talmud, de votie ami, M. Littré, et de Philon, vous en viendrez peut-être bien à bout. Quant à moi, je m'en lave les mains.
Une chose n'est évidente, mon Révérendissime, que quand tout le monde peut en acquérir la certitude, sans raisonnement et sans preuves. C'est ainsi qu'il est très-évident que, malgré votre génie, vos révélations et môme votre ascension sur la montagne de Ghazir, vous n'avez pu, dans votre cabane du Liban, et à l'aide de cinq à six bouquins, — Dieu sait lesquels, ce pourrait cireV A/iasvet^us deQuinet, comme les Mille et une nuits de M. Galland, — vous n'avez pu, dis-je, connaître les détails de la vie de Jésus, aussi bien que saint Matthieu et saint Jean qui vécurent continuellement dans son intimité. Voilà ce qui est évident ; mais que leurs récits soient légendaires, je vous assure que ce n'est pas évident le moins du monde. Je parle pour moi, bien entendu.
Telle est l'impasse où vous conduit une première imprudence; mais ce n'est pas tout. Je comprends bien que vous vous êtes mis dans une position difficile : d'un côté, vous ne seriez pas fâché d'enlever l'autorité aux quatre évangélistes, et cela se conçoit :
(l'autre part, vous sentez que les évangiles étant votre seul point d'appui sérieux, il faut ])ien pourtant leur conserver quelque petite valeur. C'est un cas grave que celui où vous vous êtes placé. J'aime mieux; que ce soit vous que moi ; et peut-être aurait-il été plus prudent de n'en pas parler du tout. Il est des circonstinces oii il vaut mieux ne rien dire que dire des sottises ; mais il paraît que telle n'a pas été votre opinion. Je la respecte comme je le dois.
Eu effet, vous jouez de malheur dans votre appréciation critique de l'autlienticité des Évangiles : vous nous dites que « les quatre personnages dont ils portent les noms ne nous sont pas donnés, rigoureusement, comme des auteurs (1). » Et comment cela, mon révérend Maître? Eh! c'est tout simple, répondezvous,» les formules selon Matthieu, s.'7o/? Marc... n'impliquent pas que... ces récits eussent (*/c) été écrits d'un bout à l'autre par Matthieu, par ^Nlarc (2\ » Ah ! respectable Docteur, comment pouvez-vous dire des choses pareilles? Si ces expressions signifient que « c'étaient seidement des traditions provenant de chacun de ces apôtres, et se couvrant de leur autorité (3), » cela doit le signifier aussi bien pour saint Luc que pour saint Matthieu, et voici que vous nous dites, à la même page, que : « Pour Luc, d'abord, le doute n'est guère possible... que l'auteur de cet évangile est certainement le même que celui des Actes des apôtres... (c'est-à-dire saint Luc) : que cet « ouvrage
(1) P. XVI. — ,-2j P. kvi. — (3) IJ.
D UN NO.MMÉ JÉSUS. !21
est écrit tout entier de la mcme main et de {sic) la plus parfaite unité... (1). » En ce cas, l'Evangile attribué à saint Luc ne porte pas en tête le mot : selon, s'il est de lui tout entier ? Hélas ! il n'en est rien : le mot y est, et vous le mettez vous-même : selon Luc ; en latin secvnchm , et en grec xarà , à ce qu'on m'a dit, du moins.
Choisissez donc, ou de souffler aussi sur saint Luc, ou de laisser les autres dans la libre possession de leur individualité et de leurs œuvres : il faut être conséquent , mon père , môme quand on est membre de l'Institut.
Et croyez-vous donc que parce que j'ai intitulé niun petit volume : Vie de Jésus, selon M. Renan, j'ai voulu vous faire l'impolitesse de vous rappeler que vous n'en étiez fias seul le légitime p6re? Loin de là : j'ai voulu faire toucher au doigt que les mots par ou selon ne signifient absolument rien ; et que , comme , d'après vous , le titre : selon saint Luc , n'empêche pas que tout le 3" Évangile ne soit , tout entier, de saint Luc, de même, les mots \par Ernest Renan en tête du 5% ne prouvent nullement que vous seul en soyez l'auteur. Ceci est clair comme la lumière.
Ne disputons donc ni à saint Matthieu , ni à saini Marc, ni à saint Jean, la propriété de leurs œuvres. Vous savez aussi bien que moi que l'authenticité en fut mille fois démontrée, et vous-même, au sujet de saint Jean, prenez la peine de nous dire ce qui suit :
(1) l'. XVI.
(( El d'abord, personne ne doute que, vers l'an loO, le quatrième Évangile existât et fùl attribué à Jean... Irénée est formel ; or , Irénée sortait de l'école de Jean... Ajoutons que la première Epître attribuée à saint Jean est certainement du même auteur que le ¥ ÉvangUe : or, l'Epître est reconnue comme de Jean par Pûlycarpe, Papias, Irénée. — Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire ; il veut se faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc, cet ouvrage n'est pas réellement de l'Apôtre, il faut alnieltre une supercherie que l'auteur s'avouait à lui-même. Or.... on n'a pas d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre (1). »
Ainsi soit-il. Il est donc bien convenu que le 4' Évangile est encore de saint Jean, quoiqu'il soit intitulé : selon saint Jean : et de deux ! vous verrez que nous finirons par les trouver toutes authentiques, d'autant mieux que vous nous avez dit à la. page précédente que « sur l'Évangile de Jean, les doutes sont beaucoup plus fondés que sur les autres i2). » Or, s'il n'y a pas de doute pour saint Jean [S'} , à plus forte raison il n'y aura pas de doute pour les autres. Il me semble que c'est supérieurement raisonné, cela. La question est tranchée : saint Jean est bien l'auteur du A^ Évangile.
Mais quelle erreur est la mienne ! Vraiment , mon révérend , vous êtes l'homme de l'inattendu : (( La
(1) P. XXV. — -2; P. XXiV. — ^.3) II.
question, » c'est vous qui parlez, « est moins près d'une solution (1) » que l'on ne le pense. Et pourquoi cela, de grâce, mon cher maître ? Parce que « Papias ne dit pas un mot d'une Vie de Jésus écrite par Jean.))
Mon Dieu, comme c'est triste ! nous voici retombés dans toutes nos perplexités. Que ce Papias aurait bien mieux fait de ne pas écrire ! Saint Justin, Atliénagore, Tatien, Théophile d'Antioche, Irénée, à ce que vous dites, en parlent. « Irénée est formel là-dessus. » Eh bien, oui, mais Papias n'en parle point. Col Évangile est du même auteur que « l'Épître reconnue être de saint Jean par Papias. » Sans doute ; mais Papias ne parle point de l'Évangile. « On n'a pas d'exemple, dans le monde apostolique, d'un faux de ce genre , » savoir d'un homme affirmant être l'auteur d'un ouvrage écrit par autrui. Tout ce que vous voudrez ; mais Papias n'en parle point.
Enfin , puisque Papias n'en parle point , il faudra bien nous en passer. C'est assez désagréable ; mais nous nous consolerons en pensant que, son ouvrage ayant été perdu, il est bien possible qu'il en ait parlé dans quelque endroit qu'Eusèbe aura oublié de citer ; et que , d'ailleurs , puisque l'Évangile csi du même auteur que l'Épître, et que Papias affirme que l'Epître est de saint Jean, probablement l'Évangile sera aussi de saint Jean : de sorte que nous aurons toujours, par un bout, l'autorité de Papias. Bref, cela m'ote un grand fardeau : je respire ; j'avais trop peur.
(i; P. XXIV.
2i LETTRES SUR LA VIE
Vous avez encore, très-révérend, d'autres doutes, que je suis heureux de pouvoir dissiper, au sujet de l'authenticité, de l'intégrité, de la sincérité du 4^ Évangile selon saint Jean. « Est-ce bien Jean, fds de Zébédée, le frère de Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le 4' Évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite dont... le Talmud ne présente pas l'analogue? Tout cela est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le A^ Évangile ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen (1). » Mais, en effet, c'est grave, cela : quoi ! un pauvre pêcheur galiléen aurait écrit de la métaphysique, et de la métaphysique en grec, encore. C'est très-grave, très-grave.
Ce scrupule vous fait honneur ; mais vous pouvez vous rassurer. D'abord, j'ai eu le bonheur de retrouver une mention des deux fds de Zébédée, dans le cuAP. xxi" du 4' Évangile; si vous l'eussiez lu plus attentivement, vous l'eussiez trouvé aussi; c'est au verset 2-, et ce n'est pas moi qui l'y ai mise.
Quant au Talmud, je ne trouve pas cela bien sérieux, je vous assure; certainement, il serait mieux que le Talmud enseignât la même doctrine que saint Jean et les apôtres; mais, enfin, puisque les rédacteurs n'ont pas eu cette idée, il ne faut pas les blâmer : respectons les opinions d'autiui, mon révérend, si nous voulons qu'on respecte les nôtres. Enfin, ne vous